PRÉFACE XXXVII
loin de tout honneur officiel et de la vie de relations, de telles résolutions ne comportent d'ailleurs qu'un minimum strict d'inconvénients (être méconnu et provoquer les légendes malveillantes et absurdes, qu'importe ! ) et, pour s'en garer, il suffit de s'abstraire dans un travail toujours renouvelé. Personnellement, je continuerai donc et il est fort à croire que les coups de boutoir continueront de leur côté; l'attaque redoublera vraisemblablement, d'autant plus qu'elle n'a subi jusqu'ici que des échecs et que l'auteur n'est disposé à faire aucune concession. Mais désormais je me refuserai même à prendre connaissance de ces tentatives d'obstruction et j'ignorerai de parti pris les diverses réactions auxquelles mes pièces donneront lieu. J'estime qu'il n'y aura pas de meilleure réponse que de soumettre mon hygiène littéraire à plus de solitude encore ; non point par sentiment de suffisance, mais pour protéger mieux cette fameuse indépendance si nécessaire à l'écrivain, et sans laquelle notre métier deviendrait le dernier et le plus misérable des métiers 1 Je suis, par ailleurs, mieux instruit que tout autre de mon infériorité. Je ne défends que la bonne foi de mes ouvrages où les lacunes, les fautes et les faiblesses abondent. Sur le terrain de la sincérité seulement je les sais inattaquables. A part quoi je n'ai point du tout ]a prétention ni la sottise de penser que leur exécution soit irréprochable. Pour m'excuser de tant de tares manifestes, je m'en réfère seulement à quelques vers grilTonnés il y a des années sur des cahiers intimes aujourd'hui
xxxviii PREFACE
livrés au public et où se résumait toute la loi naïve de ma jeunesse :
« ...Mais mon pardon sera peut-être
D'avoir avec un soin pieux noté ces voix
Oui font le grand éclio du cœur, ces cris de l'être
Désespéré, perdu au sein des vieux pourquois...
Mon pardon, ce sera dft m'ètre fait petit,
Proche, attentif, sincère, et d'avoir consenti
Que le rêve s'incline, ou que la main se pose
Sur l'immense pitié qui sort du cœur des choses!
En sorte (jue j'ai bien mérité, quoique indigne
Mon pardon. D'un cœur pur, l'ouvrier se résigne
A n'être qu'humblement l'artisan de sa cause,
Heureux s'il peut encor permettre à son orgueil
De déposer, ainsi que des fleurs à l'autel,
— Révoltés et soumis au destin, tour à tour.
Mais beaux d'avoir battu la charge universelle,
Trophées sans gloire, en gerbe éparse, pèle-mèle —
Tous ces cœurs exhaussés sur ton décombre. Amour!... »
La tâche qui s'offre aux écrivains d'aujourd'hui est belle et féconde. Elle consiste à se presser fraternelleiTient autour de l'Idée, autour du Flambeau, plus menacé que jamais. Qu'ils considèrent sincèrement le péril qui l'assiège, — péril que nons voulons croire aussi momentané que celui de la patrie. Mais ce ne sera jamais un poncif de t^épétcr que l'Idée également est une patrie à laquelle nous devons un dévouement filial! Le monde intellectuel dans une nation démocratique devrait constituer une élite conductrice. Je n'ai point prétendu ici faire la cintique ni définir les rapports de la littérature et de la guerre. Il y a eu de grands