‹ L'Amazone; Les flambeaux. Pref. de l'auteurChapitre 223 sur 263 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

BLONDEL

Non, elle n'est pas si difficile à reconnaître... car, subitement, en une seconde, on comprend tout, même si l'on a mis des mois ou des années à s'égarer et s'aveugler!... Je la démasque très bien maintenant, cette vérité-là... Dans les mots embrouillés que tu viens de prononcer, je distingue ceci, en effet, clairement : c'est que tu n'es pas son amant! Ça, ce doit être vrai!

BOUGUET

Tu vois bien!

BLONDEL

Tu ne l'es plus, mais tu l'as été!... Pour la première fois, les. mots te trahissent, Laurent. Les mots te trahissent... et ton visage, lui aussi, te trahit, ton visage de mensonge et d'hypocrisie, ta face d'orgueilleux féroce...

BOUGUET

Ah! en voilà assez! Je ne te permets pas d'en dire plus!... Du jour où j'ai connu, je ne dis pas ton amour, mais seulement, entends- tu, la naissance de ton affection pour elle, je me serais fait tuer plutôt que d'être auprès de cette enfant autre chose que son ami le plus réservé!

BLONDEL

Alors, c'est l'aveu? c'est l'aveu du passé?... Donc, à une heure quelconque, autrefois, tu l'as eue... Elle a été ta maîtresse!... Canaille!

(Il se précipite sur lui.)

BOUGUET, se dcg.igcant.

Voyons... nous n'allons pas nous colleter comme des croquants ou comme des écoliers!

BLONDEL

Oh! pas d'orgueil, mon vieux!... Tu peux laisser ta

superbe pour d'autres occasions! Ne t'abrite pas derrière ta gloire!... Elle ne te sauvera pas!... Ne te crois pas un tabou national... Quand on a fait ce que tu as fait, on est le dernier des lâches, on mérite toutes les corrections et on les reçoit... Tu as escompté que le jour venu où la vérité éclaterait, je serais l'être chétif, le subalterne d'avance vaincu et résigné... L'habitude de la hiérarchie... Quelle farce! Non, tu as devant toi un amoureux, un simple amoureux dont le cœur est déchiré par toi... Car je l'aimais... ah! comme elle était devenue ma femme, cette femmelà... M'avez- vous assez trompé tous les deux! Et dire qu'elle est là, qu'elle pense à toi! Dieu, que c'est douloureux ce que j'éprouve là! Dieu! que c'est mauvais, que c'est mauvais!

(Il s'appuie.)

Blondel, je sens au fond de moi saigner nos vingt ans d'amitié et toute ma tendresse. Je ne suis pas coupable de ce que tu crois. Ces bassesses-là ne sont pas de mon domaine. Si je suis coupable de quelque chose, voilà... voilà... c'est d'avoir voulu, comme toujours, équilibrer les forces de la vie. Il est fou de vouloir être sage, absurde de vouloir être juste. Je n'ai pas perdu le sens des responsabilités, ne le crois pas. Non, je l'ai soumis, comme je le sentais, à des idées ou à des morales supérieures, mais sans doute ai-je trop présumé de mes forces ou de la clémence de la vie, et ne suis- je pas arrivé à mettre d'accord la vie et la pensée... Utopiste, ah! fatal utopiste!... Savant naïf, mauvais critique, qui crois tenir les fils de la vie entre les quatre murs de la chambre où tu travailles en reclus ! Toi qui travailles au bien de toute une humanité, voilà ce que tu as fait de ton meilleur ami... de ta femme... de tous les tiens. Ah! si j'étais seul à payer mon utopie et mon absurde optimisme,

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