ACTE DEUXIÈME 1D
m'accuse. Vous y lirez tout ce que je proclame. Je vous en supplie maintenant, ayez-en le courage... Si, il le faut! Il n'y a qu'une chose qui me stupéfie : ce que vous venez de me dire à l'instant, qu'il se trouverait là-dedans une phrase écrite à mon adresse. Toutes les lettres qu'il dut m'écrire me sont parvenues.
CÉCILE
Elle l'avoue!
GINETTE
Ah! Cécile! Je vous les donnerai. Une autre que vous-même pourrait les lire sans frémir et sans condamner. Mais celles-ci, les avez-vous bien lues, Cécile? Vos yeux brouillés de larmes ont pu se tromper. Ces mots s'adressent peut-être à vous...
(Elle s'csl approchés de la lubie. CëciU s'élance.) CÉCILE
Éloignez vos mains... C'est un supplice de les voir se tendre vers cette chose! J'ai bien lu! Mes yeux ne peuvent plus s'abuser maintenant. Pourquoi cette
lettre est-elle là?... Oui, pourquoi? (EUe reprend la Ictlre,
apics l'avoir chorchée.) Ce Sera facilc à savoir, nul doute... J'ai vu au passage son écriture au crayon... Elle m'a brCilée comme du feu!... Je me suis arrêtée.
iTout à coup elle pousse une exclamilion.) GINETTE
Quoi donc?
(L'allilude Je Cécile cliaiiirc en un instant, elle devient grave et tcrriCce.) CÉCILE, lisant.
« Dans mon agonie, cinq heures du soir... » Mon Dieu! je touche la lettre qui a reçu son dernier souffle!... Mon Dieu!...
{Eltoj noiit prcsnuo à genoux toutes les deux comme si une prési-nco . '"''-delà se matérialisait )
GINETTE, presque dans un soufYle.
Lisez 1 Lisez!... Recevons sa pensée.
CECILE, avec un respect tremblant, éperdu.
« Dans mon agonie, cinq heures du soir! A vingt mètres des lignes allemandes. Je suis tombé. Mon ventre est broyé, j'ai pu me traîner sous un éboulement... Je vais mourir dans ce champ. (EUe s'arrête, on
entend leurs sanglots. Puis, peu .i peu, elle recommence et déchiffre lentement, ma.' pïr mot.) Je ne regrette pas d'avoir accepté la mission qu'on m'a donnée tout à l'heure. Devant la mort, devant l'inconnu qui va peut-être me juger, dans un instant, je ne mentirai pas... Je n'ai rien à me reprocher. J'ai aimé profondément ma femme et mon enfant, (sanglots.) Que celle qui m'a montré le chemin du devoir ne se fasse aucun reproche!...» (Elle
s'interrompt, regarde Ginette et dit:) G CSt VOUS. (Puis elle reprend:)
(i Je la remercie pour son âme pure et haute qui a été mon soutien. Si jamais ce mot testamentaire crayonné dans l'agonie heureuse lui parvient, qu'elle sache que je lui confie mon souvenir, que je lui donne ma pensée. Elle seule peut la comprendre et la continuer. (La voix de la lectrice se modifie, et devient brûlante et âpre.)'
Elle seule pourra dire quand les autres pleureront :
« Je suis contente de lui. )> (cécile relève lo front et de la main essuie sur ses joues le sillon des larmes.) Moi, je meurS hCU-
reux... Oui, par delà la vie! par delà les âmes! Pour la plus noble des causes! Je vais mourir avec devant les yeux l'image que tout être se fait de la Patrie... avec sur la bouche un nom, un seul... »
(EUe n'achève pas. Elle pousse un cri du fond des entrailles en même temps que du gosier de Ginette sort un autre cri, d'une toute autre expression, claire, extasiée.)
Pierre! Pierre!... Il a écrit cela!...