CHAPITRE XI
j'étais bien et que mon mari pouvait partir. Cette crainte de le voir partir n'était que dans mon imagfination. Depuis la consultation, Portai qui en avait fait connaître au roi le résultat, lui avait annoncé aussi qu'en disant que je n'étais pas menacée d'une fin très prochaine, on avait voulu flatter ma famille, mais que ma maladie ne serait pas longue. En peu de jours, mon état fut désespéré. Il était de plus horriblement douloureux. Quelle était cette maladie? .le ne saurais le dire. Mais, j'avais des redoublements de fièvre, qui m'arrachaient des hurlements de douleur. On m'entendait crier du bout de l'immense cour de notre hôtel.
Il L'intérêt du roi était extrême. Trois fois par jour, il envoyait savoir de mes nouvelles; Monsieur, les princes, les ministres en faisaient autant. J'étais l'objet d'une grande curiosité. Portai venait tous les jours de la part du roi, Auvity comme ayant soigné mon enfance, Dubois comme mon médecin ordinaire et de plus comme accoucheur, car on avait enfin déclaré que j'étais grosse. De combien? On l'ignorait. Dubois passait des nuits pour être plus à portée de me donner des soins.
" Enfin, arriva le moment où tous les médecins réunis affirmaient, à l'exception d'Auvity, que je n'avais pas deux jours à vivre. Auvity persistait à penser, quoiqu'il ne vit pas de remède, qu'à dix-huit ans, on peut toujours espérer. Mais,
cette espérance était bien vag^ue. On ne crut pas devoir y compter. C'est du moins ce que j'ai pensé en me rappelant l'espèce de dureté avec laquelle on me l'annonça.
<i Un jour, je vis entrer mon confesseur. Il fit signe à ma belle-mère qui était près de moi, de se retirer. Il me dit que j'étais bien mal, qu'il fallait me préparer à mourir, à recevoir les sacrements qu'il voulait me donner. Je lui dis que, n'ayant pas ma tète, je ne pouvais pas me confesser et lui demandai d'attendre. Il chercha à me faire comprendre que cela ne se pouvait pas. Mais, comme j'insistais, il craig^nit de m'effrayer et me dit qu'il reviendrait dans deux jours.
« — Non, plus tard, répliquai-je.
<i Cette visite me laissa très inquiète. On m'a raconté que, pendant toute ma maladie, j'avais fait des choses qui prouvaient que je m'attendais à une fin prochaine. J'avais donné mes diamants à vendre pour en remettre le prix à mon mari directement et qu'il n'entrât pas dans la succession, distribué des souvenirs, des cachets avec des devises; j'avais demandé à voir mon fils et je l'avais recommandé aux soins de ma vieille bonne pour lorsque je ne serais plus... Et cependant, je ne crois pas que j'eusse eu l'idée de la mort jusqu'au moment où je vis mon confesseur. Alors, mes idées se perdirent tout à fait. J'eus peur de mourir et de mourir en l'état de péché mortel. "
CHAI'rniE XI 225
En dépit de tant de symptômes alarmants, et bien qu'elle eût été administrée, la petite duchesse ne devait pas mourir. Mais, jusqu'après ses couches qui n'eurent lieu que le 22 juin, le mal, auquel elle semblait devoir succomber, entretint les alarmes de ceux qui veillaient autour d'elle. Elle ne fut en état de quitter Paris qu'à la fin de juillet. Pendant tout ce temps, le roi eut le triste courag^e de ne pas ouvrir sa porte à Decazes. Le 20 avril, alors que, depuis un mois, celui-ci ne quittait pas le chevet de sa femme, un peu de mieux s'était manifesté. Il en profita pour écrire au roi et le supplier de le recevoir. Le lendemain, le roi lui répondait :
" J'ai lu, mon cher fils, avec un plaisir sensible, le commencement de ta lettre. Non, tu ne t'es pas trompé en jug^eant ce que le danger de la chère petite ajoutait à tant d'autres peines que j'ai à souffrir. Je n'ai eu d'autre consolation que d'envoyer fréquemment savoir de ses nouvelles. Enfin, le danger est passé. C'est une grande joie pour moi. Dieu veuille qu'après avoir triomphé de la maladie aiguë, elle échappe également à une autre au moins aussi dangereuse. L'exécution de tes projets méridionaux est le meilleur, à mon avis, de tous les remèdes à employer.
Il Ce qui me reste à te dire est affligeant pour tous les deux. Rappelle-toi que, le 14 février, je t'ai écrit que si ton séjour à Paris durait plus de huit à dix jours, je serais forcé de me condamner
au supplice de Tantale. Je n'ai pas tenu bien strictement aux dix jours. Je croyais que tu partirais le 23 mars et je ne me suis pas fait scrupule de te voir jusqu'au 22, car, c'est ce jour-là qu'a commencé ce supplice dont c'est aujourd'hui le trentième jour. Passé ce terme, j étais résolu au sacrifice. Tu m'as éparg^né la peine de le prononcer et mon cœur a été bien sensible à cet effort du tien. Mais, les circonstances ne sont pas changées. On te dit le contraire ; on te trompe, peut-être avec de perfides intentions. Toutes les notions que j'ai, et certes je ne croirais pas trop aisément d'affligeantes, sont diamétralement opposées aux tiennes et j'ai la certitude positive que si nous rompions en ce moment le jeune, nous en per- \ drions le fruit. Sachons donc, — si je t'afflige, I ma douleur te venge — l'observer jusqu'à la 1 veille de ton départ. Alors, je ne te laisserai pas / partir sans ma bénédiction. Ma porte et mes bras ; te seront ouverts, comme mon cœur l'est et le sera toujours.
« Adieu, cher fils; reçois ici de loin, comme en ce triste et pourtant encore beau jour, tu les recevras de près, pour toi et les tiens les embrassemenls d'un père aussi tendre que malheureux. »
C'étaient là de belles phrases. Malheureusement, elles ne changeaient rien à la triste réalité, ni à ce qui se racontait dans Paris, de la disgrâce