CHAPITRE XII
d'une jalousie outrée. " C'est en mars 1821 que le futur maréchal de Castellane, si familier avec les coulisses mondaines, mentionne dans son journal qu'on commence à parler de la faveur naissante de Mme du Cayla : « Belle, spirituelle, fort intrig^ante, très maniérée, elle a tout ce qu'il faut pour devenir une favorite accomplie. » Huit mois plus tard seulement, en décembre, La Rochefoucauld avoue à Villèle « qu'elle a remplacé Decazes dans la faveur du roi qui goûte fort sa conversation » .
Comment cela s'était-il fait? Il est aisé de le comprendre, en se rappelant que Louis XVIII, obligé, ainsi que nous l'avons raconté, à sacrifier son ministre, ne s'y était résigné que la mort dans le cœur. N'ayant jamais su se passer d'une favorite ou d'un favori, ayant eu tour à tour la comtesse de Balbi, d'Avaray, Blacas et enfin Decazes, le départ de celui-ci laissait dans sa vie un vide difficile à combler. Le souvenir » de son fils et de son ami " lui était affreusement douloureux.
Il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher.
Délivrée depuis peu par une sentence judiciaire du joug conjugal, Mme du Cayla se trouva là tout à point pour occuper dans l'entourage du roi la place vacante. La Rochefoucauld se vante de l'avoir, depuis longtemps, préparée à ce rôle et bientôt, en effet, forte de son élégance, de son
esprit et de son charme, si propres à séduire le vieux souverain, elle semble n'avoir recouvré sa liberté que pour se consacrer tout entière à lui.
Il lui suffit de quelques entretiens avec Louis XVIII pour le captiver à jamais. Sa faveur battait son plein, tandis que Decazes, las de se miorfondre en Angleterre, se décidait à revenir à Paris. « J'ai deux commissions à vous donner pour Mme du Cayla, écrivait alors le comte d'Artois à Sosthène de La Rochefoucauld : la première est de me féliciter avec elle du meilleur état de la santé du roi, et la seconde, dites-lui de jouir en paix du noble usagée qu'elle fait de l'affection et de la confiance de mon excellent frère. "
La gratitude du comte d'Artois pour la favorite s'expliquait, dès ce moment, d'autant mieux que Mme du Cayla était en train de contribuer activement à la chute du second ministère Richelieu, qui avait cessé de plaire, et à 1 avènement de Villèle au pouvoir, c'est-à-dire à une première et décisive victoire de la politique des ultras. Maintenant, grâce à elle, ils tiendront le roi qui, si longtemps, leur a résisté et lui imposeront leurs volontés. Un peu plus tard, lorsque Villèle sera obligé de se défendre contre les exigences des hommes qui veulent, après l'avoir choisi, le renverser, on verra Mme du Cayla, assurée de sa domination sur le roi, s'unir à eux, et on l'entendra s'écrier :
— Il faut raser et l'emporter. Je secourrai le
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petit Villèle. Il me craint plus qu'il ne m'aime; cela m'est ég^al ; le petit homme a peur. Je vais continuer à lui montrer les dents.
Mais au commencement de 1821 , ces dissentiments n'ont pas encore éclaté; entre elle et Villèle que la droite pousse au pouvoir, on en est aux douceurs de la lune de miel. Quand Villèle est ministre, s'il faut en croire les potins de la cour, le beau Sosthène va chaque matin lui porter les ordres de. la favorite. Mais, il y a beaucoup de vantardise dans ces dires qui s'accordent mal avec ce qu'on sait du caractère si peu souple de Villèle.
Ces luttes d'influence naturellement amusent la galerie et donnent lieu aux rumeurs les plus bizarres. En juin 1823, on racontera que l'un des ministres, M. de Peyronnet, menacé de perdre sa place, s'est tiré d'affaires en devenant l'amant de Mme du Cayla. Mais est-ce vrai? Est-il vrai qu'au mois de décembre de la même année, elle s'efforce en vain de faire nommer à la marine le duc de Doudeauville, père de son ami Sosthène et celui-ci à la direction des postes? Est-il vrai que redevenuc soudain favorable à Villèle, elle lui assure à bon prix le concours de quatre journaux et que c'est le roi qui paye? Il faut assurément se défier de la plupart des affirmations émises par La Bochefoucauld dans ses mémoires.
C'est ainsi qu'il se trompe lorsqu'il affirme qu'après l'expédition d'Espagne, Mme du Cayla a
obtenu du roi pour Yillèle le cordon du Saint-Esprit. Tout autre est la vérité, ainsi qu'en témoigne ce billet du souverain à son ministre, écrit le jour même où est arrivée à Paris la nouvelle que le tsar Alexandre vient d'envoyer à Chateaubriand le cordon de Saint-André : « Pozzo et La Ferronnays viennent de me faire donner par l'empereur Alexandre un soufflet sur votre joue. Mais, je vais lui donner la chasse et le payer en monnaie de meilleur aloi. Je vous nomme, mon cher Villéle, chevalier de mes ordres. Ils valent mieux que les siens. »
Dans ses mémoires, Villèle est très sobre de détails en ce qui touche Mme du Cayla. Il en parle sans éloges excessifs comme aussi sans rancune. Il cite même ce billet, qu'elle lui a écrit après le décès du roi : « J'ai la mort dans le cœur. Nous savons l'un et l'autre tout ce que nous perdons. Votre mot, mon ami, me fait du bien. Nous sentons ensemble. Cet admirable roi sera toujours un lien entre vous et moi. » C'est l'éponge passée sur de vieilles querelles.
Mme du Cayla avait bien raison d'appeler le roi « ce prince admirable » . Admirable, il le fut pour elle en effet. Il fit d'elle pendant trois ans la reine de France et elle en profita largement. Elle était reçue tous les mercredis et les audiences qu'il lui accordait duraient plusieurs heures pendant lesquelles la porte du cabinet royal restait hermétiquement close. Les huissiers