‹ L'ambassade du duc Decazes en AngleterreChapitre 12 sur 139 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mais moins que la veille. Madrid ne m'offre pas les mêmes souvenirs que Choisy. »

Toutes ces émotions qui trahissent le vide qu'a creusé dans le cœur de Louis XYIII Téloignement de » son fils, > n'enlèvent rien aux ressources habituelles de son esprit et ne l'empêchent pas de trouver, au courant de la plume, le mot pour rire.

a Je m'acquitterai de votre commission pour le duc de Gramont et le comte Charles. Le premier la mérite sans aucun doute; pour le second, il y a des gens qui prétondent lui avoir entendu tenir un langage tout différent. Je doute; mais, s'il fallait les en croire, je songerais à la famille dont il est entouré et pour excuser un peu sa faiblesse, je le comparerais à Gil Blas qui, enrôlé, malgré lui, parmi les brigands, fait feu comme eux, en détournant la tête et qui dit naïvement : " J'espère que mon coup ne porta pas. »

Enfin, comme on a rapporté à Decazes que le duc d'Angouléme, auquel il s'est de tout temps passionnément dévoué, s'est exprimé sur lui, depuis la mort du duc de Berry, en termes amers, le roi s'efforce de le rassurer, en lui rappelant que, par des propos postérieurs, le prince a réparé l'effet des premiers et en plaidant au total les circonstances atténuantes.

>i Je comprends très bien que la plaie qu'il vous a faite, ne soit pas encore guérie. Mais vous connaissez sa véracité. Ce qu'il a dit au duc

de M***, ce qu'il vous a fait dire par Pasquier, c'est son cœur qui l'a dicté. Tout le reste a une interprétation, que l'horrible événement rend peut-être excusable, de ce que lui a souvent répété celui qui depuis quarante ans était animœ dimidium suœ. Hélas ! la comparaison de Gil Blas lui est encore plus applicable qu'à Charles. Mais, si vous le voyiez comme moi, presque tous les jours, être pour sa nièce le père le plus tendre, si surtout il vous avait offert hier comme à moi le spectacle le plus touchant que je connaisse, celui d'une immense douleur supportée avec un immense courage, ah! vous excuseriez un peu de faiblesse réparée d'ailleurs autant que cela était possible. »

En de telles preuves de la sollicitude de son roi, Decazes pouvait trouver plus d'un motif de consolation, et l'effet en était bienfaisant pour lui, si bienfaisant que le compte rendu de la séance du 1" mars, où il avait été de nouveau attaqué par Clausel de Goussergues avec autant d'injustice que de violence, ne semble pas 1 avoir d'abord ému plus que de raison. Mais, bientôt, des lettres d'amis venaient ajouter à ce compte rendu des commentaires irritants, faire croire à Decazes qu'il était trahi par ceux dont il était naguère le fidèle compagnon. Alors il fut impuissant à contenir sa colère. On la voit se répandre dans sa correspondance avec le roi.

« Que Pasquier, qui n'a pas eu le courage de

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dire un mot aux deux séances où son collèg;ue et son président a été outragé d'une manière si lâche, qui ne l'avait pas eu non plus un mois avant, lorsque M. de la Bourdonnave me représentait comme isolé dans la nation et dans la Chambre... que Pasquier, dis-je, me traite, absent, comme il me traitait présent, et ne défende pas plus son ami qu'il ne défendait son collègue, je peux le comprendre, quoiquà grand'pelne assurément. Mais, que le duc de Richelieu partage cette conduite, voilà ce qui me confond. Tout à l'heure, on me demandera sans doute de faire amende honorable et de demander grâce à M. Glausel et à M. de Martainville. Donner ainsi ses amis et ses collègues en holocauste à un parti, ce n'est pas de la politique, c'est de la folie, je ne dirai pas que c'est de la lâcheté. Est-ce ainsi que je me suis conduit envers M. le duc de Richelieu? L'ai-je abandonné à la partie de la Chambre qui se réjouissait de sa chute? J'ai demandé pour lui une récompense nationale, et j'en ai fait la condition de mon entrée au ministère, ^"ai-je pas relevé le gant pour Corvetto? Je ne cite pas ces faits, assurément, pour m'en faire honneur, mais pour ajouter que les partis, loin de men vouloir, ne m'en ont que plus honoré. »

Dans les souvenirs que rappelait Decazes, il n'était rien qui ne fût vrai. Mais, il y avait quelque exagération dans les reproches qu'il adressait à Pasquier et à Richelieu, quelque injustice

dans l'attitude boudeuse qu'il gardait à leur égard, en dépit des lettres cordiales qu il recevait du premier, attitude dont il ne se départit que lorsqu'il eut acquis la conviction que ses anciens collègues, encore qu'ils n'eussent pas jugé opportun de le défendre à la tribune, présentaient sa défense dans leurs entretiens, à toute heure et à tout propos.

Cette conviction lui fut donnée de divers côtés à la fois : « Il n'est pas difficile de voir que le ministère vous redoute beaucoup, lui mandaiton, et qu'on cherchera à vous fermer le chemin de Paris le plus longtemps possible. M. Pasquier vous trahit-il? C'est là une question que je me pose tous les jours et que je me force d'éclairer partons les moyens en mon pouvoir. Hier matin, je l'ai trouvé dans son lit, retenu par un gros rhume. Il m'a dit que vous lui aviez écrit une lettre qui l'affectait vivement. Il paraissait sincère dans ses regrets. »

Un peu plus tard, nouvelle missive du même correspondant et sur le même objet : "M. Pasquier m'a de nouveau exprimé combien vous auriez tort si vous vous défiiez de lui. Il compte bien que, pour ce qui le concerne, vous sauriez faire la part des circonstances. 11 m'a dit que M. de Piichelieu, à qui vous veniez d'écrire aussi, était toujours très bien pour vous. "

D'autre part, le roi s'efforçait de rendre confiance à Decazes et de le remonter : « Je ne sais

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si Clausel de Goussergiies reproduira son infamie. Benjamin Constant l'y a provoqué ces jours-ci. Si cela est, je travaillerai à ce que le duc de Richelieu fasse ce que Thonneur et la probité exigent de lui. "

Enfin, c'était Pasquier lui-même qui, prévenu des griefs de l'ambassadeur, entreprenait de les dissiper en se justifiant : «J'ai reçu de vous une lettre hier, cher ami. Je vous dirai avec franchise que j'en avais. besoin et que votre silence me faisait mal. J'accorde (ju il v ait des positions où on ait le droit d'être injuste; mais cependant, entre vous et moi, nous nous connaissons trop bien pour que vous ne deviez pas être sur que ce qui ressemble à un abandon réel de nia pari, est impossible. Il y a des choses qui ne s'expliquent pas de loin et par écrit; il y a des positions qui ne se comprennent pas, si on n'est pas placé dans leur intérieur même; il est des résultats qu'on ne peut pas calculer quand on n'est pas sur le lieu même de l'action. Le temps et un peu de conversation quand nous pourrons en avoir, vous auront bientôt démontré combien j'ai raison. Je vous dis en toute assurance qu'il était impossible d'avoir une autre conduite que celle que nous avons tenue, et moi en particulier ;i) . »

(1) Voiri ce que dit dans ses Méuioires le chancelier Pasquier des incidents dont s'était offensé Decazcs : « On pouvait nous accuser de faiblesse et nous send)lions abandonner un homme

Indépendamment de cette lettre suivie bientôt de beaucoup d'autres, Pasquier, dès ce moment, prodiguait à Decazes des témoig^naj^^es d'attachement, bien propres à ranimer la confiance de celui-ci en cette amitié fondée sur de vieux souvenirs comme sur la réciprocité des services, et dont il avait un moment paru douter (I). C'est ainsi qu'il fut averti par son ancien collèg^iie que les lettres qu'il écrivait au roi et celles qu'il en recevait, lorsqu'elles passaient par la poste, y étaient ouvertes.

Il Des avis que je crois siirs, mandait-il à son roval correspondant, me disent que nos lettres sont lues. ,1 ai peine à ajouter foi à un tel manquement de la part de Mézy (directeur général des postes) . Cependant, Foudras (inspecteur général de la police) m'a fait assurer que la chose était ainsi. Il l'induit, à ce qu'il parait, de ce que lui a dit à cet égard Pasquier, et il croit que cest. de la part de celui-ci, un avertissement indi-

inalheureux avec lequel nous avions tous eu des liaisons plus ou moins intimes. Cette réserve avait pu être commandée par des circonstances impérieuses alors; la patience toutefois devait avoir un terme. Je déclarai à M. de Richelieu, à tous mes collègues, à MM. de Villèle et de Corbière que cette situation ne me convenait pas, que si jamais l'accusation devait être discutée, rien ne saurait tn'empêcher d'entrer dans les débats avec toute l'énergie dont j'étais capable. "

(1) Les lettres de Pasquier à Decazes, conservées dans les Archives de la Grave, forment de volumineu.x dossiers et révèlent, en même temps que l'affectueuse intimité qui régnait entre ces deux personnages, le prix que chacun d'eux y attachait, en dépit des brèves querelles qui troublèrent leurs relations.

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