‹ L'ambassade du duc Decazes en AngleterreChapitre 120 sur 139 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

lonté du roi et l'intérêt qu'il porte encore à son ancien ministre. « Il m'est impossible, mon cher fils, de te recevoir. Je suis surpris des mauvais procédés de M. de Chateaubriand pour toi après le lang^agfe qu'il m'a tenu encore en prenant congfé de moi. Je conçois ta répugnance pour passer par lui. Mais, je ne crois pas qu'il soit convenable que tu envoies ta lettre à lord Londonderry. Je crois que le plus simple est de l'envoyer au vicomte de Montmorency qui lui donnera cours. »

Néanmoins, Decazes ne se pressa pas de quitter Paris. Il se préparait à faire avec sa femme un voyage en Allemagne. Mais, il retardait sans cesse son départ, retenu par l'espoir d'être admis auprès du roi et aussi par les sollicitations de ceux de ses amis qui pensaient qu'il ne devait s'éloigner qu'après avoir acquis la conviction qu'il ne pouvait plus rendre aucun service à la cause libérale.

Il s'en fallait du reste qu ils fussent d'accord sur l'opportunité de son séjour à Paris. Plusieurs d'entre eux souhaitaient qu'il v restât et lui laissaient entendre que beaucoup de royalistes pensaient comme eux. Mais, d'autres ne croyaient pas à la possibilité immédiate de son retour aux affaires. « Les ultras ne sont encore qu'à leur début, lui écrivait l'un d'eux. Il me parait impossible qu'ils ne fassent pas de très grandes fautes. Déjà le duc d'Angoulême, avec son excellent

esprit, est fort alarmé sur leur compte; Madame elle-même redoute qu'on n'aille beaucoup trop loin. Ne vous conviendrait-il pas mieux d'attendre le moment de ces grandes fautes commises? »

Quoi que pensât Decazes de ces avis contradictoires, et quoiqu'il les écoutât avec attention, il était décidé à partir, ayant acquis la certitude qu'il ne pourrait prendre un rôle à la Chambre des pairs, dont il était membre, sans déplaire au roi, et que tout acte d'opposition qu'il se permettrait contre le ministère lui aliénerait le cœur de son bienfaiteur. Il aurait voulu le revoir avant de partir. A la veille de son départ, il lui en exprima le désir. Le 17 mai, le roi lui répondait : «J'aurais été fort aise, cher fils, de te voir avant ton départ ; mais, cela ne m'a pas été possible aujourd'hui et cela ne me le sera pas davantage demain. Reçois donc ici la bénédiction que tu me demandes; je la donne de tout mon cœur. Vous savez tous si je vous aime. "

Decazes ne se tint pas pour battu et l'espoir d'être reçu le retint à Paris pendant quarante-huit heures. Mais, le 19, une nouvelle lettre le contraignit à y renoncer.

« J'ai reçu ta lettre, cher fils, à neuf heures et demie; c'est le moment où jusqu'après le déjeuner, je cesse d'être libre et aujourd'hui même je ne l'aurais pas été avant la messe. Ta lettre n'a donc fait que me faire mieux sentir le sacrifice d'avant-hier et d'hier; j'ai eu du moins quelque

CHAPiniE XIII 255

consolalion à te souhaiter bon voyag^e en personne. Pour ton retour, plus pénétré que jamais du précepte de Gicéron (ei tacendo et latendoj, je te conseille, quand tu seras à Bàle, de prendre la diagonale et de te rendre en droiture à la Grave. J'embrasse et je bénis de nouveau et toi et tous mes autres enfants et petits-enfants. »

Ainsi, non seulement le roi le fuyait, mais encore il lui conseillait de ne pas repasser par Paris à son retour en France. C'était comme un ordre d'exil dont ratfcctuosité des paroles ne dissimulait qu imparfaitement la rigueur. Il n'était pas au pouvoir de Decazes de ne pas s'y conformer. Il quitta donc Paris sans avoir revu le roi et le laissant livré à des influences contre lesquelles il ne pouvait plus se défendre. C'en est fait maintenant de ces rendez-vous où le vieux monarque se répandait en confidences et le traitait comme un fils; c'en est fait de ces lettres paternelles si tendres, si réconfortantes. De jour en jour, les bontés royales s'espaceront et bientôt cesseront tout à fait. Decazes ne reverra plus que rarement le roi dans les réceptions de cour. Chaque fois, il constatera que son bienfaiteur se détache de lui et que, par suite de son absence, ses ennemis ont pu librement assouvir la haine qu il leur inspire et exercer leurs vengeances implacables.

C'est à peine si dans 1 une de ces réceptions, Louis XVIII paraît s'apercevoir de la présence de son ancien ministre. Il est vrai, qu'à ce moment

la santé du roval vieillard est devenue si précaire qu'on escompte déjà sa mort. Depuis 1815 et jusqu'aux derniers jours qui l'ont précédée, il n'avait pas été alité une seule fois. Il disait qu'un roi de France doit mourir dans un fauteuil. Il aurait dit volontiers qu'il ne devait pas être malade. Dans ses plus fortes crises de goutte, il se levait à la même heure, travaillait avec ses ministres avec la même régularité, causait avec une égale liberté d'esprit. Maintenant, la maladie a vaincu cette nature si fortement trempée. Elle paralyse les jambes qui, depuis vingt ans ne sont qu'une plaie, et, peu à peu, elle gagne tout le corps. La tête tombe sur la poitrine et ne peut se relever. Le roi ne voit plus la figure des courtisans auxquels il parle.

Il n'en va pas moins régulièrement à la messe tous les jours. Le dimanche, en en sortant, il s'arrête dans son cabinet pour la réception d'étiquette. Placé dans son fauteuil devant la porte de sa chambre à coucher, ayant près de lui ses grands-officiers, il se fait dire le nom des personnes présentes. Il nomme successivement, à haute voix, celles qu'il veut distinguer; il leur adresse une phrase bienveillante. C'est ainsi qu'un jour, après avoir appelé le duc Decazes selon son rang dans le cercle, il l'appelle une seconde fois, à la fin de la réception, pour lui faire honneur. Par suite de l'affaiblissement de la voix du roi, Decazes n'entend pas cette nouvelle

CHAI'ITRE XIII 257

appellation et ne s'approche pas. Mais le roi, qui le croit près de lui, dit à voix basse : i

— Je suis bien malade, mon pauvre Decazes. C'est encore un témoif^^nage d'intérêt qu'il

donne, dans la personne de la duchesse, à celui qu'en d'autre temps il appelait son fils, lorsque à une réception où elle s'est approchée de lui sans qu'il put la voir, il dit g^alamment : 1

— Je l'ai reconnue à son petit pied.

Il semble donc qu'en dépit des apparences contraires, le souvenir de " son fils " reste profondément gravé dans son cœur et que l'affection des jours passés n'est pas éteinte. Mais, elle ne se manifeste plus et tout ce que Louis XVIII conserve encore de vivacité d'esprit paraît réservé à la favorite, à cette Mme du Cayla dont le comte d'Artois et ses amis ont fait l'instrument de leurs funestes intrigues.

Il serait alors facile à Decazes de rester à Paris, d'y devenir le centre et le chef d'une opposition contre le ministère. Il n'aurait plus à redouter les reproches du roi qui, dans les derniers jours de sa vie, est devenu indifférent aux affaires du royaume. Mais, il entend rester fidèle à la promesse qu'il s'est faite de ne pas se jeter dans la mêlée des partis tant que vivra le souverain qui l'a honoré de sa confiance. Sa résignation n'est pas sans mérite, car ses ennemis s'obstinent à le provoquer. Du fond de sa retraite de la Grave, où il réside plus souvent qu'à Paris, il saisit sur

le vif et voit se multiplier les preuves de la malveillance ministérielle contre laquelle il n'est plus protégé. La faveur du roi lui manquant, il a cessé d'être redoutable. Les ministres le lui font sentir en disgraciant, au mépris de leurs services, la plupart des hommes qui lui ont été dévoués. Dans son ancienne administration, les employés qui l'ont servi sont révoqués. Révoqués aussi, dans le Conseil d'État, les conseillers qui lui doivent leur nomination.

Dans sa province, il n'est pas mieux traité. Lorsqu'il arrive à la Grave, à la fin de 1822, il apprend que les officiers du régiment en garnison à Libourne, et qu'il avait accueillis chez lui l'année précédente, ont reçu l'ordre du général d'Autichamp qui commande à Bordeaux, de refuser ses invitations. C'est le colonel de ce régiment qui le lui fait savoir en lui exprimant ses regrets et ceux de ses officiers. Le préfet de la Gironde lui manifeste la même hostilité. Non seulement, il la pousse jusqu'à ne pas rendre à l'ancien ministre les visites qu il a reçues de lui et jusqu'à se faire un mérite de ce manque d'égards, mais, encore, il rabroue vertement le sous-préfet de Libourne qui, le jour de la Saint-Louis, est allé présenter ses hommages au châtelain de la Grave. >< On m'a dit, monsieur, lui écrit-il, mais je n'ai pas voulu le croire, que vous vous étiez permis d'assister à la fête donnée par M. Decazes. Je vous prie de me donner des explications à cet égard

Page 1