CHAPITRE XIII
et de vous rendre à cet effet auprès de moi. " Un journal local, subventionné par le ministère, renchérit sur cette malveillance et se répand en outrages contre un homme que sa qualité de pair de France et d'ancien ministre de Louis XVIII devrait faire respecter. Au roi luimême, il ose reprocher d'avoir honoré Decazes de son amitié et de conserver « un certain portrait que les gens de bien s'affligent de voir dans certain salon " . Il exprime en même temps l'espoir que le roi imitera l'exemple de Louis XIII, dans sa conduite envers Concini et (jue le moment est proche où « bon ami fera une triste figure et passera un mauvais quart d'heure » . — « Que veut-on de moi? s'écrie Decazes exaspéré dans une lettre à « son père " . Quelle fureur de me poursuivre dans ma retraite? Quand je suis à Paris, on demande mon éloignement, on me chasse du cabinet du roi, on prête à mon séjour les motifs les plus sottement ambitieux. Quand je suis dans mes champs, uniquement occupé de ma culture, du bien que je peux faire, on m'y persécute avec la plus odieuse violence. On dirait qu'on veut m'interdire le feu et l'eau. Voilà que mon juge de paix, mon curé, mon maire n'osent plus tout à l'heure me saluer? »
Ces plaintes sont légitimes. Mais, le roi n'est plus en état de les entendre. Il n'a plus de volonté. La maladie qui le mine depuis longtemps et à laquelle il succombera, à deux ans de là, fait des
progrès rapides et, quoique épargnant son intelligence, elle brise son corps au point de lui enlever la force de défendre celui que naguère il appelait son fils et de renverser l'obstacle que dresse entre eux la sirène qui l'a captivé. La faction du comte d'Artois est devenue toute-puissante; le roi ne peut pas plus résister aux efforts incessants déployés pour perdre son ancien favori qu'à l'envahissement des doctrines de l'extrême droite. On ne saurait donc s'étonner que Decazes ne soit pas encore au bout de ses peines.
Au mois de novembre 1823, la malveillance inlassable de ses ennemis, encouragée par la faiblesse du roi, lui fait subir une avanie plus cruelle que les autres. Le duc d'Angouléme revenant d'Espagne où il avait victorieusement commandé les troupes envoyées au secours du roi Ferdinand, traversait Bordeaux, en route pour Paris. Decazes était accouru afin de le féliciter. Le prince s'était toujours montré son défenseur et son ami. Il l'était encore et le prouva avant même d'arriver à Bordeaux, en disant à son aide de camp, le duc de Guiche :
— Certainement nous allons voir le duc Decazes; tu l'inviteras à dîner.
Le duc de Guiche s'empressa d'exécuter l'ordre. Le préfet de la Gironde l'apprit et prévint télégraphiquement le comte d Artois. Le lendemain, Decazes recevait du duc de Guiche la lettre suivante :