CHAPITRE XIII
(i Mon clier duc. Je vous ai lait connaître les intentions de Monseigneur qui m'avait chargé de vous inviter à dîner le jour où vous vous présenteriez chez lui, à Bordeaux. Je n'ai pu retarder mon empressement à vous en faire part ce matin, lorsque Son Altesse me fit dire, une heure après, que l'estafette de Paris lui a apporté des ordres si positifs à cet égard qu'Elle ne pouvait se permettre de vous engager ainsi qu'Elle l'avait désiré. Malgré ma honne intention en vous écrivant ce matin, il m'est hien pénible d'avoir été si prompt et d'être obligé de vous prier de considérer ce que je vous ai dit comme non avenu. Vous devez être satisfait, cependant, de ne voir en cela, de la part de Monseigneur, qu'un acte d'obéissance à des ordres supérieurs. »
Decazes ne pouvait être insensible à cet affront d'autant plus humiliant que tout Bordeaux savait déjà qu'il avait été invité. Le duc d'Angouléme, qui désapprouvait ce procédé inqualifiable, en atténua la cruauté en se prêtant à la [)elite ruse imaginée par Decazes pour dissimuler la vérité. Celui-ci, d'accord avec le prince, simula une indisposition qui ne lui permettait pas d'assister au dîner.
Dans la soirée, il y avait réception à la préfecture. La duchesse Decazes s'y rendit. En la voyant, le duc d'Angouléme alla droit à elle, lui prit la main et lui dit :
— J'apprends avec bien du regret l'indisposi-
tion qui m'a privé d'avoir le duc Decazes à dîner. Exprimez-lui mes vœux pour qu'elle n'ait pas de suites.
Le préfet, qui avait entendu ces paroles, essaya d en détruire l'effet en racontant aux personnes qui l'entouraient ce qui s'était passé. Il ajouta avec humeur que l'accueil fait par le prince à la duchesse était en contradiction avec les ordres de Monsieur et produirait un très mauvais effet pour les élections. Le duc d'Angoulême n'en persista pas moins dans son attitude bienveillante. Le lendemain, il écrivit à Decazes une lettre affectueuse comme pour réparer l'injure qui lui avait été faite. Mais, l'ancien ministre ne pouvait plus se dissimuler qu'il avait affaire à des ennemis implacables et à des haines qui ne désarmeraient pas.
Il est certain, du reste, qu'à partir de ce moment sa carrière politique est finie en ce sens qu'on ne le verra plus à la tête des affaires. Lorsqu'il les avait dirigées, il s était donné pour but de nationaliser la royauté et de royaliser la nation. Pour y parvenir, il avait recouru à une politique libérale, convaincu que tout autre moyen serait inefficace. Ses successeurs professaient une opinion contraire. Ils croyaient qu'un retour aux doctrines d'ancien régime pouvait seul conserver le trône aux Bourbons. C'était aussi l'opinion du comte d'Artois. Une fois sur le trône, il s'efforcera de la faire triompher et l'illusion fatale que