EXTRAITS DES DOSSIERS DU CABINET NOIR
On trouvera réunis ici des lettres extraites des dossiers du Cabinet noir, écrites au lendemain de la mort du duc de Berry, des rapports de police décrivant la physionomie de Paris durant ces journées tumultueuses et, enfin, divers papiers diplomatiques relatifs aux affaires de France à cette époque. Tous ces documents sont inédits. Ils présentent un intérêt de Mémoires et nous semblent donner, des événements qui v sont racontés et commentés, une idée plus impressionnante que les récits des historiens.
C'est dans la soirée du 13 février 1820 que le duc de Berry avait péri sous le poignard de Louvel. Des ordres furent donnés aussitôt non seulement pour que la surveillance de la police, dans la
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capitale et les grandes villes, s'exerçât avec plus de soin qu'en temps ordinaire, mais aussi pour que ce que pensaient les Français, de ce forfait abominable, arrivât promptement à la connaissance du roi et de son ministre de llntérieur.
La police avait divers moyens d'investijjation : l'espionnage dans les lieux publics, la fréquentation occulte des ambassades et domiciles privés dont les serviteurs à ses gages lui répétaient les propos de leurs maîtres, lui livraient leurs papiers, lui rendaient compte de leurs actes et, enfin, les opérations mystérieuses du Cabinet noir.
Il n'y avait alors ni télégraphe électrique, ni téléphone, ni voies ferrées pour assurer la transmission rapide des nouvelles. Les gouvernements, les grands spéculateurs et banquiers les expédiaient par des courriers à cheval. Mais, les particuliers n'avaient d'autre moyen que la poste, et, au delà de dix ou douze lieues de Paris, on entrait dans la zone qu'elle ne pouvait atteindre le même jour. 11 en résultait de longs retards dans le service des correspondances. Ce n'est que le IG février que commencèrent à arriver les réponses faites aux lettres envoyées de l'aris pour notifier au dehors la catastrophe. Mais, dès ce même jour, l'administration postale put transmettre à qui de droit une ample moisson de correspondances, encore qu'elle ne transmît que ce qui était signé de noms connus ou adressé à des personnalités de marque.
La pièce qui ouvre ce dossier de la première heure était de Mme de Rémusat, l'auteur des fameux Mémoires. Son mari résidait alors à la
préfecture de Lille. La nouvelle lui avait été envoyée par la comtesse de Nansouty et c'est à celle-ci qu'elle répondait :
(( Je vous remercie, ma chère amie, de votre récit. En vérité, je voudrais pouvoir faire imprimer votre lettre. Il est impossible de la lire sans fondre en larmes, et vos réflexions sont toutes naturelles. Je m'étonne et m'abime devant la volonté de Dieu, comme vous; mais il me semble que le sanjj poursuit la France et j'en suis épouvantée.
<i La situation de Myr le duc d'Orléans est en effet fort embarrassée, et les bruits populaires, dans nos provinces, ont tout de suite uni son nom à cet événement. Les aveux de l'assassin redresseront les idées; mais, (juelle nouvelle occasion de haines, de discordes, d'accusations fausses peut-être, et cependant fort excusables dans le premier moment de l'ajjitation de chacun. Oui est-ce qui est assez maitre de soi pour ne pas dire ou faire une imprudence? Combien la position du roi et la conduite des ministres est difficile; je les plains de tout mon cœur; à leur place, le décourafjement me {^a- (jnerait, et je sens bien que c'est le plus mauvais parti.
« Charles m'écrit une lettre (|ui est le supplément de la vôtre : à vous deux, vous m'avez tellement fait assister à cette horrible catastrophe, que je poussais des sanglots en vous lisant. Je vous prie, tous deux, de vous entendre pour continuer de m'écrire. Vous lui direz ce que vous aurez su, quand vous n'aurez pas le temps de le direvous-même; je {farderai soigneusement ces douloureuses notes, et nous les relirons dans notre vieillesse (si nous avons une vieillesse), pour nous retracer ce que nous aurons été appelés à voir et à éprouver dans le courant de notre vie.
« Ce qui me confond, c'est qu'il y ait en France,
dans ce siècle, des gens capables d'un tel fanatisme; quand les passions sont arrivées à être presque toutes fausses, il est assez sinjjulier (ju'elles excitent des enthousiasmes si défavorablement vrais. Les adresses et les discours du roi me paraissent bien; le discours de M. Clausel de Gousse rgues maladroit. J'ai pensé qu'une certaine personne que vous avez rencontrée, il y a quelques jours chez sa sœur, pourrait bien être accusée par quelques hommes échauffés et ce serait, j'en réponds, une grande injustice. Vous me direz si je ne devine pas vrai.
« Notre ville est bien triste et calme. Le peuple a -fait fermer le spectacle; les fenêtres sont tendues en noir. Ce pauvre prince était particulièrement aimé ici. »
Le mémo jour, ^Ime de Rëmusat répond à son Hls :
« Mon cher enfant, j'ai le cœur navré de cet horrible événement. Mon âme et ma raison sont également épouvantées. Ce malheureu.\ sang, si souvent versé en France depuis trente ans, les sentiments qui, comme vous le dites si bien, arrivent à la suite de ces sortes d'événements, les pensées toutes naturelles et toutes tristes qui doivent agiter la famille royale, l'effet en Europe, les paroles absurdes d'un parti qui aura aujourd'hui toutes les apparences de la raison, le reculement indéfini peut-être de ce qui serait utile, tout cela frappe l'esprit et, en même temps, déjoue les plus sages combinaisons, altère les espérances. Votre père est aussi attristé que moi et, faute de pouvoir calculer juste sur quoi que ce soit, nous baissons la tête, nous résignant à un avenir encore une fois obscur et troublé. Je vois que vous avez été frappé comme nous et, d'après cela, je suppose que, comme nous encore, vous vous
tiendrez dans le silence. Il v aurait folie, dans ce moment, à risquer une parole raisonnable; au milieu do toutes celles que vous racontez si bien, on serait mal entendu et mal interprété.
« J'ai compris les larmes de cette personne dont vous parlez; je l'aurais bien imitée et, comme elle, je serais sortie. Mais, il faut tenir pour certain, qu'au moment des {grandes catiistroplies, les sentiments vrais sont les moins compris de tous, et que ce qu il y a de mieux à faire, est de se tenir à l'écart, et de souffrir et de penser avec le petit nombre de {jens qui nous écoutent et nous répondent.
« Il est arrivé ici une estafette hier avec une lettre pour votre père et un récit détaillé du fait. Le ministre lui recommande de veillei'à l'effet de cet événement et de poursuivre sévèrement ce qui serait imprimé à ce sujet dans une coupable intention. Que je plains M. Decazes! Quelle mauvaise foi d'accusation va se dresser contre lui! Les déclamations de paroles sont si faciles en pareille occasion ! Voilà de bien grandes occasions de déployer de l'habileté. Mais, si notre malheureux roi et son ministre demeurent maîtres d'euxmêmes et de nous dans cette déplorable circonstance, en vérité, je les admirerai de tout mon cœur.
(i Le Drapeau blanc (I) me fait l'effet d'un calmant. Il y a ici des {jens qui débitent les mêmes sottises que lui. Le yros de la ville est consterné; eh bien! M. de Jumilhac perd la tête. Votre père a tout ce san{f-froid que vous lui connaissez, avec une profonde tristesse. Son attitude en impose et met du calme dans les espi-its. Il y un peu de chaleur dans la garde royale et un colonel excellent. »
(1) On sait que ce journal, dirigé par Martainville, se tit r«5cho de Clausel de Coussergues et accusa Decazes d être le coiiiplice de Louvel.
Quelques jours plus tard, Charles de Rémusat rendait compte à sa mère de ce qui s'était passé dans la chambre et dans l'entourage du roi, à la suite de l'assassinat. Au moment où il résumait CCS émouvants détails, il ne les connaissait qu'imparfaitement et s'inspirait des rumeurs qui représentaient Decazes comme ayant refusé sa démission, tandis qu'il l'avait remise entre les mains du roi, lequel s'obstinait à ne vouloir pas le sacrifier aux ultras. Inexact à ce pointde vue, le récit de Charles de Rémusat résume du moins ce qui se disait et témoigne avec exactitude les agitations de cette heure obscure et sinistre :
<( Avez-vous bien suivi la marcbe politique? Cet affreux événement a réveillé la rajje et les espérances des ultras. Entouré de leurs bourdonnements, entrainé par ses propres alarmes, le ministère propose un peu précipitamment les lois de sûreté, comptant sur une majorité considérable dont les ultras feraient partie, et seraient les cbefs au besoin. L'attaque de M. Glausel^ vingtcin(j ou trente voix déclarées en sa faveur, ne les désabusaient pas. D'ailleurs, dans ce premier moment, le premier ministre, livré à son désespoir, préoccupé du soin de l'ordre public et de la paix des rues, écoutait peut-être un peu trop les conseils de tels de ses collègues qui, parce qu'ils ont su se ménager l'indulgence des ultras, ne demandent jamais mieux que de leur faire des avances et des concessions. Cependant, le calme de la Cbambre, le bon sens des gens modérés, qui résista à l'émotion du moment, l'opposition prévue et inévitable de la gaucbe, la violence de l'extrême droite, l'emportement de ses journaux, la couleur générale du parti ultra, dont les plus doux parurent tout
aussi décidés que les plus violents, seulement pour des raisons différentes, à prendre comme base de tout traité le départ de M. Decazes, l'éclairent sur ses vrais dangers, et il a été évident, pour lui comme pour nous, que sa présence était le seul obstacle à l'avènement d'un ministère ou faible ou violent et d'une réaction dont il est impossible de calculer la force ou le danjjer.
« Les ultras, en effet, cherchaient à former leur ministère. M. de Richelieu refusait, et d'ailleurs, il convenait peu à la masse du parti.
« — Autant vaudrait llobcspierre, disait l'autre jour un ultra.
i( Enfin, on s'était arrêté à MiM. de Tallevrand, Villèle. Pasquier, peut-être Corbière, peut-être Mole. Les princes, c'est-à-dire Monsieur et Madame, (jui jusque-là avaient été fort doux et même avaient bien traité M. Decazes, après un conseil tenu à Saint-Cloud, où étaient MM. de Chateaubriand, de Bru^jes, etc., mais ou le duc d'An^fouléme n'assista pas, vinrent demander au roi formellement le renvoi de M. Decazes. Le roi fut ébranlé: il lui écrivit, il vint; le roi lui parla avec douleur et douceur de la nécessité probable de se séparer. M Decazes tint bon et déclara ((u'il ne donnerait pas sa démission. C'est là sa résolution; j'espère (piil y persistera. Son honneur personnel, comme l'intérêt public, lui en font un devoir.
« Ceci se passa vendredi soir. De là, les nouvelles des journaux ultras d'hier matin. Hier matin, au contraire, le roi écrivit au ministre une lettre fort tendre et fort amicale : voilà tout ce que je sais de positif. Si M. Decazes continue à déclarer qu'il ne se retirera point qu'on ne le renvoie, je ne doute pas qu'il ne reste, .le crois qu'il ne s'est rien passé hier : s'il ne se passe encore rien aujourd'hui, jour bien vide et bien dangereux, et que nous puissions gagner demain et avoir une séance,
nous sommes sauvés. Il a le projet de jeter le gant aux ultras; il le peut, car pendant ce temps, on s'est remué, et l'on est parvenu à lui refaire sa majorité de l'année dernière : la plus grande partie du centre droit, tout le centre gauche, les trois quarts de la gauclie voteront pour lui; s'il parle demain, et qu'on lui réponde, MM. Royer-Camille, Gourvoisier, Foy et Constant se sont engagés à le soutenir. Nous n'avons plus à craindre maintenant que les intrigues souterraines ou les coups de mine.
" Heureusement, les ultras n'ont pas manqué d'irriter beaucoup le roi. Leurs insinuations dans les journau.x l'ont profondément offensé; et s'il savait tout ce qu'ils disent! Tantôt, c'est qu'il s'est plaint à l'Opéra de ce que la voiture était dure; tantôt c'est qu il a dit en rentrant aux Tuileries : — Voilà un escalier plus doux que celui de l'Opéra. Et cent calomnies du même genre.
(( Il est évident que si le ministère allait à ceux qu'il désigne, ceux-ci seraient renvoyés au bout d'une semaine et impuissants dès le premier jour, et ce serait la garde royale (jui gouvernerait. Un de leurs premiers actes serait de mettre M. Decazes sérieusement en accusation. Un de leurs moyens, disent-ils, et ceci ce sont les gens sensés du parti qui le disent, serait de promener dans Paris la chemise sanglante de ce malheureux prince. Au reste, on peut s'attendre à tout depuis (|ue ^I. Séguier, haranguant le roi à la tête de la cour royale, a osé lui demander le rétablissement de la torture.
« En attendant, les gardes du corps et la jjarde royale sont consignés, et le petit tumulte qui a eu lieu au café du Palais-Royal, a eu l'avantage de faire prendre cette mesure, et d'éveiller là-dessus l'attention du gouvernement. Le roi, dit-on, en a été fort irrité. De ce côté, toutes les mesures sont prises, et si nous n'avons pas de catastrophes politiques, je crois que nous évite-
rons tout tumulte de places publiques. Il faut le désirer, car la résistance serait terrible, et les préparatifs en sont déjà menaçants. D'ici à deux jours, il sera permis de prévoir quelque chose. Cependant, j'ai bonne espérance. »
Cette espérance, un autre correspeudant de Mme de Rémusat, le comte de Nansouty, ne la partageait pas :
<( Nous allons voir le hideux spectacle du refus au roi de sauver sa vie et sa couronne. Certes, ce n'est pas moi qui porte confiance dans la capacité de M. Decazes. Je crois que ses détestables choix, les tristes principes qu'il a laissé publier, les royalistes qu'il a dé^foùtés, peuvent être des accusations morales contre lui ; mais, dans ce moment, hésiter entre le malheur d'aufjnienter son pouvoir, ou la honte d'accroître la douleur du roi, me parait inouï. Les jacobins sont dans la joie : le triomphe leur manquait; ils seront les funestes héritiers de nos crimes et de nos erreurs! M. Mole remue ciel et terre, ce n'est pas son royalisme qui lui donnerait de l'hésitation. Vil ajjent de son propre intérêt, de son ambition trompée, il allait à la Chambre des pairs dire aux gens plus royalistes que lui et qui hésitaient, qu'on le nommât de la commission, et qu'il voterait pour la loi contre la liberté des journaux. Le général Claparède l'a dit à M. de Bastard.
« Le comte de Damas, le duc de Grammont, de vieux serviteurs du roi, frémissent, reculent devant cette horrible position, et leur antique fidélité ne peut supposer l'idée d'ajouter à la douleur de leur maître. Il y a à la Chambre des députés une accusation contre M. Decazes pour avoir attenté à la charte. Elle est signée par une vingtaine de libéraux; cette situation est affreuse. Pendant ce temps, il est horriblement
malade et il n'est pas sûr que sa mort ne vienne mettre d'accord amis et ennemis. Il est bien juste que ^1. G*** et M. de B*** se déclarassent contre lui; il a galvanisé la Chambre des pairs pour ces espèces; il s'est compromis pour conserver M. de B*** dont, depuis longtemps, l'indignation publique lui demandait le sacrifice. Aujourd'hui, tous deux nomment les pairs qui sont contre la loi, annoncent qu'ils parleront comme elle; ô justice! Il est impossible de prévoir ce que deviendront tous ces événements. Il v a une vive agitation à Paris; on est obligé de consigner les troupes ; elles sont enragées. Il est bon que cela soit et qu'on le sache; cela peut contenir, en ce moment, bien des gens qui, certes, auraient à profiter de l'aveuglement qui dirige tout.
i< La ducliesse de Berrv est aussi bien que possible. Après l'enterrement, on la ramèneiaà Paris, aux Tuileries. Le scélérat est toujours incrovable. C'est un de ces phénomènes dont la Providence effraie l'humanité. Il ne dit rien, est calme, absolument de sang-froid; a dit (ju il était de la religion des théophilanthropes; a répété qu'il avait voulu donner une leçon aux grands de la terre, leur apprendre que. jamais, on ne reprend son royaume avec des secours étrangers. On lui reprochait son crime :
« — Les partis, dit-il, chang^ent la couleur, le nom des actions; ce que vous appelez crime, d'autres le nomment vertu ; ceux qui viendront après vous et moi, monsieur, s'adressait-il à M. Séguier, m'appelleront un bon Français. Brutus est resté comme un bon citoven. »
Ci M. de Bastard dit que c'est l'homme le plus extraordinaire qu'il ait vu. On établit un prêtre près de lui. »
En même temps que M. de Nansouly écrivait à Mme de Rémusat la lettre qu'on vient de lire, sa femme adressait à un ami à Xice celle qui suit.
(1 Aous sommes dans une horrible crise, le ciel seul sait ce qui va arriver; toutes les têtes sont en fermentation; d'un jour, d'un monument de douleur, on veut faire un monument de haine. Le nom de M. Decazes est dans toutes les bouches et on le maudit comme complice de l'assassinat de M. le duc de Berrv. La Chambre avoit repoussé cet acte de désespoir, d'imprudence, de démence même que tous les gens comme le comte d'Or- {jlandes, par exemple, déploroient. Les pairs reconnoissoient la nécessité des lois qu'on proposoit, surtout la nécessité de suspendre cette odieuse liberté de la presse; mais, M. de Chateaubriand monte tous les esprits, bouleverse toutes les têtes, et il paroit à peu près sûr que toutes les lois vont être rejetées. En haine d'un homme bien coupable d'erreurs, il est vrai, on va donner à la France, à l'Europe le hideux spectacle do refuser au roi les moyens de connoitre les assassins du prince et de sauver peut-être les restes de sa famille. Mme de Damas (jui certes n'est pas suspecte, est admirable dans sa profonde indijfnation. Je suis sûre cjue vous seriez comme nous effrayé sans doute de donner des moyens de force à un ministre inhabile; au désespoir peut-être de l'aveujflement de son maître ([ui dit (jue depuis l'abbé Su{jer, il n'y a pas eu de plus {frand r»inistre; mais, aussi, dans une horrible indécision. Estil possible que le lendemain de la mort d'un lîourbon, ce soit contre son roi qu'on ait la force de voter? M. Mole qui croit que ceci peut le faire ministre, remue ciel et terre pour faire des voix contre le roi. Bon Dieu, quelle différence avec ces vieux serviteurs du roi, tremblant, pleurant, suppliant le ciel d'éclairer leur conscience, leur antique fidélité! Le comte de Damas, le duc de Grammont, l'abbé de Montesquiou, M. de Rosambo, reculent devant la honte de mettre leur juste ressentiment avant leur douleur, et ce misé-
rable IMolé ne songe qu'à son intérêt personnel! Pendant ce temps, le triomphe des jacobins est complet; ils ont tremblé un moment; maintenant cette raye les rassure, ils sont sûrs d'être les funestes héritiers de toutes ces erreurs! M. de Villcle est au désespoir; enfin, il est impossible de vous peindre cet affreux état.
(1 11 V a une yrande fermentation autour de nous; cependant le royalisme domine. On est oblifjé de consi- {jner les (gardes du corps et la {jarde royale qui sont dans la rage. Beaucoup de gens, qui n'étoient pas connus pour leur attachement à celte famille, sont révoltés de cette horrible fin. Le peuple en général a été remarquable. A la halle, un homme qui auroit tenu un propos, auroit été lapidé ; mais, d'un autre côté, il y a eu des propos atroces de tenus, des affiches séditieuses au Louvre; enfin, on ne sait que penser, que croire, qu'attendre, et si l'on ne se mouroit de douleur, on pourroit expirer d'effroi. Reste 1 effet chez les étrangers; la mort de Kotzebue fit le con{;rès de Carlsbad ! Ah ! mon cher, quel pays! quel malheur d'y être né et d'y attendre la mort ; et laquelle ? »
Au même moment, au fond de la retraite où elle vivait et que son mari venait de quitter pour se rendre à Paris, la duchesse de Richelieu recevait les informations suivantes :
« Vous êtes vraiment bien occupée. Madame, de tout ce qui se passe à Paris, et quoique je naie quun moment, je veux vous en dire quelques mots II parait positif que M. de Richelieu accepte le ministère, M. Decazes s'en va; et il est sûr, d'après la situation des choses, que, s'il reste, tout est perdu. Les royalistes, par suite de ce système que je blâme depuis quatre ans, manifestent une opposition absolue. C'est une dernière
bataille qu ils donnent. S'ils la perdent, ils sont entièrement perdus, ainsi que la monarchie et les Bourbons; car M. Decazes aimera mieux maintenant marcher avec Manuel et li. Constant qu'avec Clausel et son parti. Il y a, dans tout cela, une «-omplication de ruses, de passions, d'animosités, d'intriyues, d'ambition qui fait frémir : Dieu seul peut nous sauver. M. de Richelieu est le seul qui puisse être l'instrument de notre salut. Jusqu'à présent, il se refuse à toutes les sollicitations, et pourtant les destinées de la France sont pour la seconde fois entre ses mains. 11 est effectivement bien souffrant. "
La question de savoir si le roi abandonnerait Decazes ou s'il persisterait à le défendre dominait toutes les autres. Le 19 février, le nianjuis de Coislin écrivait à une aime que I effort des factions hostiles au ministre n'aboutirait pas et elle en était toute déçue :
i( Nous avons eu hier l'espoir (|ue Decazes était chassé. Le Journal des Débats le dit ce matin. Il parait cjue cela n'est pas vrai. On vient de m'assurer qu'hier Monsieur, Madame et le duc d'An^joulême furent chez le roi à dix heures et demie, et, après une assez lon{jue audience, ils en sortirent en larmes tous les trois. On dit que le roi a répondu qu'il ne ferait pas comme Charles I", qu'il soutiendrait Strafford. Nous sommes à la salle des Conférences, attendant qu'on tire la députation pour aller au Louvre. Le bruit se répand que Decazes sera ici comme ministre, dans une demi-heure. On a entendu dire à l'instant à .Iac(|uinot-Pampelune qui est là, qu'il sortait de chez Decazes. qui lui avait donné des ordres comme ministre. Ainsi nous n'en sommes pas délivrés. »
Autre note donnée par le futur ministre Corbière à sa femme :
« Paris est occupé dans ce moment à faire des ministères. On ne doute pas que M. Decazes ne soit fini, et je ne comprends pas moi-même comment il pourrait aller plus longtemps. M. de Richelieu refuse, et sa colique l'a repris. M. de Tallevrand s'offre. On dit que le roi y répuffne; il est appelé par bien des p,ens; il dit qu'il se passera des Chambres, cela flatte beaucoup de monde. L'affaire peut être faite d un moment à l'autre. 11 peut aussi v avoir des hésitations qui le retarderont. M. Decazes espère peut-être encore profiter des difficultés. Cependant, on va jusqu'à dire qu'il est parti cette nuit. Je ne le crois pas. Tu sens bien que mon nom doit se trouver mêlé à toutes ces nouvelles. C'est un {frand honneur sans doute; mais tu sais bien aussi à quoi t en tenir. »
On écrit de Tonnerre au marquis de Verjjennes :
« Voilà donc encore le ssnif^ d'un Bourbon versé par un Français, et >>apoléon n'a pas trouvé d'assassin! Quelle honte éternelle pour notre patrie!... quelle leçon pour notre roi, pour nos ministres! En profiteront-ils et abandonneront-ils enfin cet affreux svstème d indulgence pour tout ce qu il v a de coquins? Ils ont si bien déni^fré les pauvres princes que ce malheureux événement ne fait aucun effet sur le peuple, qui ne s'en occupe pas davantagfe que s'il avait appris la mort du Grand Turc ! »
Le frère de Chateaubriand, Christian, officier dans la garde, écrit de son côté à une personne de sa famille :
« Jaurais cru toute la ville de Paris dans une consternation générale; mais, mon frère me mande que déjà
ce sont les mêmes coteries, les mêmes querelles d'opinions, et on peut prévoir que le sang de notre prince aura encore été inutilement versé. Quel peuple pourri que le notre actuellement. Cette séance de la Chambre, le lendemain de l'assassinat, me paraît plus horril)le que l'assassinat lui-même; et je ne sais comment on a pu voir Decazes venir tout simplement pour apporter sa loi d'élection, à la suite d'un crime dont il est au moins responsable, s'il n'est pas complice. Un ordre formel du maréchal de service défend de donner aucune permission d'absence jusqu'à nouvel ordre. INous sommes fort agités. "
C'est ensuite, sous la sijjnuture de M. de Sailly, une véritable pbilippifjue contre le ministre dont les ultras demandent la tête et contre ce qu'il appelle le parti jacobin :
i< Koufjissons, monsieur, d'être Français. Quel crime affreux vient d'être commis! L'arbre se trouve coupé dans ses racines, et on a voulu frayer le chemin du trône à l'affreuse maison d'Orléans, au fils d'un réjjicide... O tempera, o mor-cs. Voilà la suite de tous les malheurs prédits par Martin (1), s'il ne profitait pas des avertissements de l'ange. Quelle apathie et quelle indifférence le roi a montrées, en disant à ses gardes de veiller sur lui, au lieu de dire « sur ma famille et sur la France » ! Je dirai comme cet ambassadeur :
(i Ouvrira-t-il enfin les veux en vovant le cœur d'un Bourbon frappé par un vil assassin? »
u Quelle mort hérouiue et chrétienne a fait cet auguste prince! Il a souffert horriblement sans se
(1| Un prétendu visionnaire qui <^tait parvenu à se faire présenter au roi et lui avait prédit, di$ait-on, des catastrophes prochaines.
plaindre un seul moment. Quelle scène décliirante pour les princesses! et le roi, d'un grand sanjj-froid, va fermer les yeux de son neveu, qu'il appelle son fils, et aujourd'hui le deuil a trois semaines ; et, le jour de l'enterrement, Paris pourra être en blanc. Quant à moi, je n'ai rien à ménager; je dis tout haut dans les sociétés : c'est Decazes qui est l'assassin. Je le dénonce à la France entière, avec le Drapeau blanc et M. de Coussergues. La demande qu'a fait ce député de mettre Decazes en accusation comme complice du meurtre de Son Altesse Royale, doit avoir les plus grandes suites, surtout avant déposé sur le bureau de la Chambre les preuves irrécusables de sa scélératesse. Oui, monsieur, il travaille pour le petit Napoléon; et son but est de faire disparaître les deux princes, soit par le fer ou le poison; et quand tout sera au moment d'être consommé, Louis XVIII rejoindra son frère et ses neveux; la goutte aura remonté, nous dira-t-on, et l'affreuse révolution recommencera. « Decazes a osé ari'êter le Drapeau blanc. Il nous est arrivé quelques exemplaires de celui d'iiicr, qui était de la plus grande force contre Decazes, ([u il accusait, au nom de la France, d'être l'assassin du prince. Aujourd'hui, il n'en a paru aucun. Il a fait faire à Decazes une signification par huissier et témoins, de laisser paraître son journal en vertu de la liberté de la pi'esse; que le ministre n'avait pas le droit de l'attaquer devant les tribunaux, et que lui. Martainville, saurait bien se défendre et prouver la vérité de ce qu'il avançait. Je ne sais quelle issue cette démarche de Martainville aura; le ministre sera obligé de laisser aller le journal jusqu'à ce que la nouvelle loi présentée contre la liberté des journaux soit passée. Si les journaux ont bouche close, il n'y aura que les journaux royalistes frappés, et Decazes tolérera encore tous les journaux jacobins.
jXous serons pires ({ue nous étions. On ne pourra plus leur répondre ni découvrir de certaines vérités.
" Qu'allons-nous devenir, monsieur, si Decazes est conservé, et si les yeux du roi ne s'ouvrent pas? Quel aveufjlement! Decazes lui a jeté un philtre. Que va devenir cette pauvre princesse, tjui porte encore dans son sein les destinées de la France? Mais les jacobins l'assassineront [)Our consommer leur œuvre diabolitjue.
il Le préfet a fait ici une proclamation, (jui est d'une faiblesse incroyable. Il rapporte bien l'événement affreux, mais dans les détails, il en éloij;ne tout ce que le prince a dit. et en ôte le principal intérêt. l>epuis trois jours, je ne suis plus à moi : je ne m'occupe cjue des malheureux princes. Je crains que la douleur de Monsieur n'abrège ses jours. Je voudrais que la France, par l'organe des deux Chambres, suppliât ^lonsieur de se marier et de se sacrifier pour le bonheur de la France. S'il n'y a pas en Allemagne de princesse qui puisse lui convenir, qu'il prenne une Française dans une grande maison, dont les père et mère auront toujours été purs pendant la Révolution. Mais hélas! Monsieur n'aura peut-être pas le temps d v songer. Je désirerais un coup de la [)art des jacobins. Ce serait pour nous une occasion de prendre les armes pour défendre la légitimité et le roi par conséquent. Alors il ne faudrait poser les armes qu'après avoir détruit et fait disparaître toute la race jacobine et n'en laisser aucun rejeton. C'est où commencera le bonheur de la France. Où en est la révolte d'Espagne (1)? Les rebelles subsistent toujours. On ne les attaque pas. Veut-on les affamer et, par là, les forcer de se rendre sans effusion de sang? Cette révolte est encore l'ouvrage du ministre. »
(t) La révolution espagnole venait d'éclater.
Cette lettre, fougueuse jusqu'à la rage, a du moins le mérite de nous révéler l'état d'âme des exaltés du parti royaliste. Avec celle qui suit, signée du général de La Fayette et adressée à Mme de Lasteyrie, nous avons, exprimée avec plus de sang-froid, l'opinion plus calme et plus raisonnée du parti libéral qui ne voulait soutenir Decazes que si les lois de sûreté présentées par le ministère après le crime élaient retirées :
« ?fous sommes dans un moment d'incertitude qui ne peut pas durer, ma chère Virginie. Avant-hier au soir, un ministère tout ultra était formé ; deux heures après c'était changé. Le roi a dit :
u — On m'a enlevé un fds; ils veulent m'en enlever un autre.
<( Ce fds chéri est M. Decazes. 11 se trouve entre l'acte d'accusation des ultras et un autre acte signé de onze de nous que nous avons suspendu comme de raison et à la grande satisfaction de nos autres collègues du côté gauche.
(I Hier, on n'a fait que rendre hommage au catafalque de M. le duc de Berry; j'y suis allé, quoique n'étant pas de la députation, avec presque tous les députés. On m'a dit que les ministres nous faisaient des avances. U avait été convenu d'égorger la liberté. M. Decazes a été nommé exécuteur par le roi, refusé par les princes et les ultras. C'est ce qui nous l'a ramené. Mon opinion a été que pour qu'il valût la peine d'empêcher sa chute, nous devions être assurés qu'on retirerait le nouveau projet de loi sur les élections, ainsi que les attaques à la liberté individuelle et qu'on nous proposerait tout de suite les projets de loi annoncés dès l'année dernière qui sont autant d'obstacles à la contre-révolution. J'ai-
merais mieux encore la dissolution de la Chambre et son renouvellement d'après la loi actuelle.
(I II V aura ce matin f;rande réunion chez M. Lafitte, qui est char^jé de nous faire des propositions. Il arrive à Manuel et au général Fov une singulière aventure. M. Azaïs est venu leur dire qu'un secrétaire de Garnot, à qui chacun de nous a donné cinq francs, lui avait annoncé, il v a six semaines, que ces messieurs lui avaient proposé d'entrer dans un complot contre les Bourbons. M. Azaïs lui adonné un billet d'introduction pour le secrétaire de M. Decazes et n'y pensait plus, lorsque, appelé par M. Bellart, à propos du procès de Louvel, on lui a représenté son billet suivi de la déclaration de ce délateur qui, sans doute, a espéré gagner par là tjuelques écus. D'un autre côté, une marchande fleuriste a prétendu qu'un olhcier à demi -solde lui avait dit qu'il fallait tuer les princes ; mais, tout cela est si absurde (|u on n'en pourra jamais rien faire.
<( yi. de Kergolay a imprimé dans un des journaux ultras que tout le mal venait de ce (jue le roi ne m'avait pas fait arrêter en 1790, lorsque je parlai du devoir de l'insurrection, oubliant, suivant l'usage, les mots : contre le despotisme. Cet article produit la réflexion assez simple de demander comment la cour s'y serait prise pour me faire arrêter en 90?
« M. Lamblin, propriétaire du café de ce nom au Palais-Royal, un de mes électeurs de Seine-et-Marne, sort d'ici ; il ma dit que plusieurs des fous de l'autre soir avaient des poignards et que si M. de Corcelles avait été reconnu pour un des députés du côté gauche, il était infailliblement tué. Cent neuf jeunes gens du Mans, fils de propriétaires et de négociants, m'ont cnvové une pétition avec une lettre charmante où ils rappellent ma défense de la jeunesse contre M. Cuvier. J'envoie à chacun un exemplaire de mon développe-
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ment où ils verront que je parle encore de la jeunesse. On vient me dire que les journaux ultras parlent de notre réconciliation avec le ministère comme dune lâcheté de notre part. Je n'en sais que ce que je viens de dicter. Je ne suis, pour ma part, ni réconcilié, ni brouillé, mais, je serai avec ou contre eux, suivant ce qu'ils feront sous la condition de n avoir jamais d'estime politique pour des {jens qui ont trompé tout le monde et qui ne cessent de nous faire du mal (jue parce qu on a voulu (ju il fût fait par d autres que par eux.
Par opposition au personnalisnie et aux soucis amjjitieux qui inspirent si visiblement les appréciations qu'on vient de lire, il faut citer celles que le marquis de Mun envoie à sa mère la duchesse d'Ursel. Elles sont duu bon Français dont les opinions ardemment royalistes n ont altéré ni le patriotisme ni la prévoyance :
u Emilie vous a mandé, chère mère, dauo quelle disposition de joie et de folie bruyante elle avait appris, ainsi que moi, le crime atroce qui nous tient tous navrés de désolation depuis dimanche soir. Emilie, dont les impressions de tristesse sont durables, conservera une lonjjue mélancolie de ce malheur. J'en jufje par la difficulté que j éprouve à l'ari-acher de ses noires préoccupations et de son habituelle ténacité de retourner dans tous les sens une catastrophe sur laquelle les combinaisons humaines ne peuvent malheureusement plus rien. Nos politiques ont plus de facilité à se distraire de ce fait abominable, car les passions, au lieu de se ralentir et de participer à la force de stupeur qui avait yagné tout le monde le premier jour, reparaissent maintenant plus vives et plus hideuses que jamais.
" Nous étions, avant cet événement, tout près d'un
accord désirable entre toutes les nuances de royalisme ; eh bien! c'est pire que jamais. Je ne doute pas que les propositions coercitives demandées par le roi ne soient refusées aussi par ceux qui se disent ses amis, et que nous ne donnions à l'Europe le scandaleux spectacle d'une nation plus que jamais désunie, et de Chambres hésitant à s'unir à leur roi dans cette circonstance. C'est vraiment déplorable ; on ne voit que des hommes, là où il ne faudrait voir que des choses, et les révolutionnaires hériteront de nos débats, de nos amourspropres blessés, de nos ambitions rentrées et de toute la puérilité des sentiments les plus abjects, dans un moment de haute importance. J'espère me tromper; mais je suis bien noir d'après ce ((ui se passe depuis vin{;tquatre heures. Ce crime abominable seml)le avoir réveillé toutes les injures, tous les souvenirs, toutes les haines; je ne vois pas d'issue à en sortir; mais lieureusement qu'il s'en présente toujours, d'après ce qui se passe depuis trente ans. La Providence a là-dessus des ressources dont il ne faut pas désespérer.
Il Emilie part pour Saint-Cloud où chacun va porter aux dames de cette infortunée princesse des douleurs et des hommages si bien mérités. On ne peut assez dire combien cette pauvre petite princesse, si peu connue jusqu'ici, s'est distinguée à cette occasion en sensibilité et en présence d'esprit : tous les témoins de cette nuit fatale en ont été pénétrés. »
Dans un court extrait de sa correspondance, nous pouvons juger de la douleur de la duchesse de Duras et des femmes qu'elle fréquente :
Il Nous sommes dans une consternation dont on ne peut se remettre, impossible de parhu- d'autre chose ; beaucoup de jeunes personnes sont plus ou moins incommodées parce que la nouvelle de notre malheur
les a trouvées au bal; elles ont fui avec une sorte d'horreur. Elles n'avaient point de pelisses; le froid et le saisissement ont fait {jrand mal. »
Lémotion dont témoignent ces lettres nest pas moindre dans le]peuple que dans les hautes classes à en croire ce qu'écrit un diplomate, le baron Tardif, à un Anglais de ses amis :
« Le peuple en général est consterné de l'événement affreux qui plon{>e la France dans la douleur. Les ennemis de la famille rovale ont manifesté une joie féroce qui a révolté tous les hommes honnêtes. Le premier aide de camp du maréchal Masséna, et un partisan de l'usurpateur ont payé de leur vie leur insolente témérité (1). Des officiers à demi-solde tenaient, hier au soir, dans un café du Palais-Royal, les propos les plus indécents sur la mort du prince; de jeunes fjardes du corps du roi les ont entendus et les ont relevés avec une iéneryiejqui distin{;ue toujours l'esprit de cet illustre corps, et la lâcheté a empêché que cette vifjoureuse provocation n'eût des suites. M. de Séguier, premier président de la Cour rovale, a dit au roi, à la tête de sa compa{>nie, les plus grandes vérités. Son discours sera imprimé dans tous les journaux. Paris est dans la stupeur, et l'on n'entend partout qu'un cri d'indignation contre le nouveau Gaveston (2). »
Les sentiments de 1 armée ne sont pas diffjérents. Lecrimede Louvel y inspire une légitime horreur. Parmi les lettres de chefs de corps, qui le déclarent,
(1) Il y eut plusieurs duels à la suite de l'événement.
(2) Favori du roi d'Angleterre Edouard II. Il périt, victime d une conspiration de cour, ourdie contre lui par les seigneurs qui le jalousaient.
celle du colonel commandant la légion du Cantal les résume toutes, en dépit de son laconisme :
<i La nouvelle a causé la douleur la plus profonde aux officiers, sous-officiers et soldats de la lA'jjion du Cantal, et excité en eux la plus vive indignation contre ses misérables auteurs. Ces danjjers qui menacent les autres princes nous font frémir, lis peuvent compter sur notre dévouement sans bornes, pour les défendre de leurs autres ennemis. Mes hommes sont tous animés du meilleur esprit. La conduite qu'ils tiennent ici est exemplaire. Depuis quatre mois, il n'y a pas eu de déserteur. Notre garnison est des plus avantageuses sous tous les rapports. »
Un officier écrit de Poitiers au colonel de Virieu en garnison à Paris :
<c Je crois de mon devoir, mon cher colonel, dans la circonstance actuelle, de vous instruire de l'exaspération qui existe ici dans les deux partis. La mort du duc de Berry nous a fait voir à découvert, chose dont nous ne pouvions douter, qu'une révolution est inévitable, si l'on perd un seul moment pour détruire le jacobinisme et donner de la force aux amis du roi en replaçant, tant dans les départements que dans l'armée, les serviteurs dévoués. Qu'on ne s'y trompe plus, l'union ne peut plus exister; l'oubli est impossible comme il l'a toujours été. Cette malheureuse catastroplie a fait voir les progrés que la révolution a faits, depuis un an, dans les régiments. Si notre parti peut contribuer à changer le système, qu'il emploie tousses moyens pour agir. Il n'y a pas un moment à perdre, et si, de suite, on ne porte pas le coup, tout est perdu. Le soldat est encore bon; la majeure partie des sous-officiers est encore machine et agira comme le voudront les chefs.
Plusieurs officiers sont déjà très mauvais: du reste, ils sont encore la minorité. Mais, avant six mois, on ne pourra peut-être plus en dire autant. Dans cette ville, il V a des gueux exécrables; mais, les gens bien pensants sont en si grand nombre qu'il serait bien facile de les exterminer s'il y avait un mouvement. »
« Dans la colonie ëtranf;ère de Paris, on est littéralement épouvanté. Un de ses plus illustres membres, le grand voyageur Alexandre de Huniboldt, qui, depuis quatre ans, réside en France où le retiennent ses travaux, fait part de son indignation à son frère, Guillaume, non moins illustre que lui, et à son amie Mme Cuvier, la femme du savant qui est alors conseiller d'État et qui a été chargé, en cette qualité, d'assister les ministres devant les Chambres pour la défense des lois de sûreté. »
u Un événement atroce, mande-t-il à son frère, le féroce assassinat du duc de Berry a consterné toutes les âmes honnêtes. Tout a été épouvantable, inouï, dramaticjue dans cet événement; une jeune femme couverte du sang de son époux, demandant à grands cris de quitter une terre inhospitalière; un prince qui reçoit les secours de la religion dans le foyer de l'Opéra, près du buste de Mozart; un roi qui se transporte le matin, à cinq heures, dans un lieu ou l'on voit encore tous les apprêts d'une fête ; l'assassin interrogé dans un appartement contigu à celui du prince, jouissant des souffrances de la victime, cette môme victime demandant le pardon de " l'homme » qui le fait périr dans les tourments! On interroge l'histoire et Ion ne trouve pas un concours de circonstances plus inconcevables. La consternation est générale ; le public est
agité de cette inquiétude qui se répand sur toutes les choses humaines, lorsque notre imagination est frappée de quelque chose de funeste et d'imprévu. »
La lettre de Humboldt à Mme Cuvier est, quoique sous une forme moins intime, animée du même esprit.
<i Je suis touché de votre aimable souvenir, madame, je m'étais déjà proposé d'aller vous offrir mes tendres et respectueux hommages, samedi soir, et j'accepte avec reconnaissance votre invitation à dîner pour le même jour. Je n'entreprendrai pas de me disculper de ma longue absence. Vovant de très près les différents centres d'agitation, j'ai fait, depuis six semaines, de sérieuses réflexions sur la nécessité dans laquelle je me trouve de profiter du moment actuel pour finir mon entreprise littéraire.
« Je partage votre sentiment sur le féroce et épouvantable événement qui tourmente toutes les âmes honnêtes. Ces effets des passions effrénées, au milieu d'un calme apparent extérieur, nous révèlent l'incertitude des choses humaines; ils cliagrinent l'esprit comme ces catastrophes phvsi(juos dont nous ignorons les causes et le retour périodique, et ils agissent sur notre imagination avec cette force qui nous rend incrédules à tout ce «jue le raisonnement voudrait opposer à nos craintes.
« Je ne suis pas étonné, madame, qu'un réveil aussi funeste vous ait vivement saisie, dans un moment où M. Cuvier se trouve lancé de nouveau dans l'arène de toutes les passions déchainées. Les mesures violentes que les différents gouvernements de l'Europe ont tentées pour maîtriser la tempête qui gronde de loin, contribueront, je crois, à augmenter les difficultés. M. Cuvier, par l'étendue de son génie, par l'heureuse facilité
de développer ses idées, par la réputation d'une àme noble et généreuse, rectifiera, sans doute, ce que les préjugés des gouvernants et des gouvernés offriront de plus exagéré; mais, tel est l'enchaînement des choses et des événements que les sociétés secrètes dont l'Europe est inondée, et que l'on appelait jadis le peuple, briseront les anciennes institutions pour en fonder d'autres qui seront un peu difficiles à s'acclimater. »
Enfin, pour en finir avec ce lot de correspondances ouvertes à la poste, voici les renseignements qu'adresse à sa famille, le 19 février, un dignitaire de la couronne, le chancelier Dambrav, que le haut rang qu il occupe, n a pas mis à labri des indiscrétions du Cabinet noir.
« Le bruit s'est répandu hier, mes bons amis, que le président du Conseil des ministres, sentant Fimpossibilité de tenir tête à l'orage et craignant que lexaspération contre sa personne ne nuisit aux lois qu il a proposées et qu'il croit nécessaires, avait prié le roi d'accepter sa démission, en indiquant M. de Richelieu pour le remplacer; on ajoutait le soir que la démission n'était pas acceptée. J'allai hier au soir aux Tuileries à mon heure ordinaire, et quoique j aie mis Sa Majesté sur la voie de s'expliquer, elle ne m'a fait aucune ouverture qui puisse m'éclairer sur la réalité de cette nouvelle qui tient tou)Ours ce matin et acquiert plus de consistance, mais, que je ne puis ni vous nier, ni vous affirmer. Je crois cependant à un prochain changement dans le ministère, mais, je n'ai là-dessus que des données fort incertaines; j'en apprendrai peut-être davantage ce matin; mais, je ne pourrai pas vous en écrire, devant aller dès neuf heures me réunir aux commissaires instructeurs du grand procès, et puis rester avec
eux jusqu'à deux heures que je mènerai ma chambre rendre les derniers devoirs à M. le duc de Berrv encore déposé au Louvre et dont les obsèques auront lieu probablement mardi. Si je sais demain quelque chose de positif, je vous écrirai par la digilence du soir. »