‹ L'ambassade du duc Decazes en AngleterreChapitre 19 sur 139 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'inutilité de la démission de Decazes démontrée. — Embarras du ministère. — Grave indisposition du roi. — Il se défend d'oublier Decazes. — ?îouvelle campagne de Clausel de Coussergues. — Decazes se décide à prendre possession de son ambassade. — Son arrivée à Paris. — Tendre accueil du roi. — Decazes refuse de se mettre à la tète d'une opposition libérale. — Son départ pour l'Angleterre.

Écrites clans le courant d'avril, les lettres de Pasqiiier, qui viennent d'être citées, démontrent avec évidence que la démission de Decazes, vieille déjà de six semaines, n'avait pas porté les fruits qu'en attendaient ceux qui la lui avaient arrachée ou conseillée, et que lui-même s'était trompé en la donnant avant d'avoir été mi.« en minorité. Lorsqu'on faisait appel à son patriotisme pour obtenir cette démission, on lui avait représenté qu'elle déterminerait un apaisement g^énéral, consoliderait le ministère et assurerait le vote des diverses lois soumises à l'ag^rément des chambres. Combien peu les faits qui s'étaient produits depuis répondaient à ces prévisions !

A la vérité, deux de ces lois, — celles dites de sûreté, — étaient votées, mais après des débats où le parti des ultra-libéraux, contenu cinq années

durant par Thabileté de Decazes, venait de révéler son déchaînement et sa puissance. Le péril de droite s'était momentanément amoindri; mais celui de gauche était devenu plus redoutable, et comme d'autre part, les concessions faites peu à peu à l'ultra-royalisme ne parvenaient jamais à épuiser ses exigences, on pouvait craindre la dislocation de la majorité et prévoir le moment où ce parti insatiable, irrité de nouveau lorsqu'il aurait constaté qu'on ne voulait pas lui tout accorder, se coaliserait avec l'opposition libérale pour empêcher le vote de la loi des élections. On ne s'était tiré d'un danger que pour tomber dans un autre. G est là ce que constatait Pasquier et ce qu'il avouait implicitement à Decazes, en lui faisant part des embarras du ministère.

Par surcroit de malheur, l'état de santé du roi subitement s'aggrava. Au commencement d'avril, une attaque de goutte avait fait craindre pour ses jours. On parvintà enrayer le mal. Mais, ce mieux ne se maintint pas. Le jour même où Pasquier mandait à Decazes que « le roi se rétablissait et que cette crise lui aurait été salutaire » , la » coquine " , — c'est ainsi que Louis XVIII appelait la goutte, — reparut non moins alarmante que la première fols (1) .

Il Que feriez-vous si le roi mourait? écrivait-on à Decazes. Hélas! que ferions-nous, nous-mêmes?

(1) C'est à cette occasion qu'un ultra-royaliste connu disait chez le duo d'Auinont : u Nous espérons la gangrène. »

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Vous ignorez le véritable état de sa santé. Tout le monde se croit instruit et l'inquiétude est générale. On assiège son médecin Alibert. De ce terrible secret dépendent tant d'événements ! Mais, certes, les plus tendus, les plus empressés sont les joueurs de la Bourse. La rente est suspendue aux nouvelles qu'on arrache sur l'état du roi. Les lavements de moutarde occupent tout Paris, et si le roi veut s'assurer de la conSance qu'il inspire, qu'un de ces matins, par un brillant soleil, il dirige sa promenade sur un point qui traverse la rue Notre-Dame-des-Victoires; à chaque tour de \ roue de sa calèche, il verra les fonds monter (1) . " |

En dépit des rumeurs pessimistes, l'état du roi s'était rapidement amélioré. Mais, la goutte lui était encore l'usage de ses mains, et sa correspondance avec Decazes se trouva interrompue. Il j chargea Pasquier d'en avertir « son fils, à qui il n aurait pu écrire que deux lignes de la main gauche et que ce n'était pas la peine » . *

Cete phrase blessa Decazes. H s'en plaignit : « Je suis sans nouvelles et sans consolations. Pasquier m'a bien dit une cause; mais, elle m'a fait encore plus de mal que l'effet. Je ne puis croire que mon père ait prononcé ces cruelles paroles. Tous les Pasquier du monde me le répéteraient que je ne le croirais pas. Mon père ne ..\ pouvait-il médire : Je vais bien ou je vais tnietixPn

(i) Mme Hanielin. Decazes l'avait employée quand il était ministre et elle continuait à lui écrire.

Ceci dit, il protestait de nouveau contre des attaques qui se renouvelaient sans que personne du gouvernement ni de l'entourage du roi prît sa défense. Il s'étonnait qu'on laissât exclusivement à des membres de l'opposition le soin de plaider en son nom : « Si le ministère ne veut pas m'avouer, je n'irai pas en Angleterre. Je resterai en France et à Paris pour me faire voir en face à mes ennemis et savoir enfin ce que je dois attendre de leur perfidie et des protestations que j'avais reçues de la bouche de mon père. >

Il y avait beaucoup d'aigreur dans ces propos. Il est vrai que Decazes était alors très excité. Il venait d'apprendre que la loi des élections, présentée aux Chambres et qui était son œuvre, avait été modifiée dans ses parties essentielles, à la demande de la droite, de telle façon qu'il ne restait rien de son caractère libéral. On y avait notamment introduit le principe du vote à deux degrés, tout au profit de la noblesse. Avec une véhémence qu'explique sa conviction, Decazes, mieux inspiré cette fois que lorsqu'il s'attardait à des plaintes et à des reproches, s'écriait : » La nouvelle loi est une grande faute. Je ne voudrais pas pour tout mon sang l'avoir faite. La responsabilité m'en parait effroyable comme le danger de dépouiller entièrement la propriété moyenne, car c'est la dépouiller que de ne lui laisser qu'une représentation tout à fait illusoire; c'est blesser au cœur la grande masse de la nation.

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