CHAPITRE III
leur collègue d'hier indignement calomnié, il lui répondait :
" Je suis trop loin du théâtre des affaires pour pouvoir les bien apprécier et je ne saurais assez bien juger la position du ministère pour condamner son silence sur ce qui me touche et l'apparence d'abandon qu il s'est donné en ne défendant ni mon administration ni mon caractère. Je connais assez mes anciens collègues pour être assuré qu'ils ont fait ce qu'ils ont cru indispensable pour la chose publique et que ce sacrifice leur aura été plus pénible qu'à moi. J'ignore ce qu'à leur place, j'aurais fait. J'aurais été bien malheureux si la politique n'eut pu s'accorder avec l'amitié. L'an dernier, j'aurais cru faire une faute et manquer à un devoir en n'avouant pas M. Corvetto et toutes ses opérations d'emprunt, quoique j'eusse quelquefois différé d'avis avec lui sur les détails. Mais, la position n'est pas la même et je peux m'affliger mais non me plaindre et encore moins condamner. "
Ce n'était là qu'un généreux mensonge, un beau triomphe sur soi-même, et Decazes s'exprimait tout autrement quand il écrivait au roi, à Pasquier ou à Richelieu, à qui le même jour il adressait une longue lettre au sujet de la loi électorale. Mais, ce qu'il leur disait à eux, il se fût reproché de le dire à des tiers. Dans la correspondance qu'il entretenait avec tant de gens, il jouait la comédie. On n'y voit guère trace des
sentiments qui, en réalité, emplissaient son cœur d'amertume. Pour qu'éclatât sa colère, il fallait qu'il eût surpris quelqu'un de ses adversaires en flagrant délit de perfidie, de mauvaise foi, de malveillance plus ou moins dissimulée.
C'est ainsi qu'à propos de Villemain, il se découvrit un ennemi très actif dans vin homme assez obscur qu'il avait maintes fois obligé, dont il attendait sinon de la gratitude, du moins de l'indifférence, François Roger, l'auteur dramatique, membre de l'Académie française, qu'il avait fait nommer, en 1817, secrétaire général des postes. Naguère, en apprenant que sa correspondance avec le roi passait par le Cabinet noir, il s'était refusé à soupçonner de ces indiscrétions le directeur général, M. de Mézy, dont il avait éprouvé l'amitié. Il sut tout à coup non seulement que Roger se vantait partout d être l'organisateur de cette surveillance, mais encore, que Villemain ayant posé sa candidature à l'Académie française, le même Roger la combattait par tous les moyens, « l'Académie n'étant pas faite pour les amis de M. Decazes " . C'est une des rares circonstances où, dans les lettres de celui-ci à ses amis, on voit son irritation se trahir. Et encore ici est-elle dissimulée sous la raillerie :
« Si ce n'était qu'une méchanceté et une ingratitude de la part de ce pauvre académicien, écrivait-il à de Mézv, je ne vous en dirais rien. Mais c'est une trop lourde bêtise pour que, charitable-