CHAPITRE III
présenter une autre, pour traverser Paris et me rendre à Londres. Je regrette de ne l'avoir pas fait il y a trois semaines. Je serais sorti de cette ridicule position qui fait que je n'ose pas traverser Paris dans la crainte d'être un embarras, alors que je devrais et que je voudrais n'être qu'un secours. "
Et comme il savait qu'au même moment, Clausel de Goussergues faisait campagne contre lui, annonçait la publication d'un libelle où tous ses griefs seraient étiumérés et justifiés et se vantait de l'obliger à l'appeler devant les tribunaux, il ajoutait :
" On m'annonce l'affaire Clausel pour le mois procbain. Je mets beaucoup de prix à ce qu'elle soit vidée avant quej'arri\c à Londres, et je ne doute pas que nos collègues ne partagent cette opinion et n'aident à ce que cela soit ainsi. Ma position serait extrêmement fausse à Londres, soit que j'y arrive où que j'y reste sous cette impudente attaque, soit qu'elle ne s'y discute que lorsque j'y serai en regard du public anglais qui en suivrait comme moi les développements, lesquels pourraient par impossible être tels qu'ils nécessitassent ma présence. J'ai fait et je ne me lasserai pas de faire jusqu'au bout la plus complète abnégation de moi-même tant que cela sera utile le moins du monde au gouvernement, âmes anciens collègues surtout. Mais, s'il arrivait qu'on poussât le crime jusqu'à alléguer des faits ou des actes
faux, comme il paraît qu'on a voulu le faire dan& l'affaire Louvel, et que je pusse seul prouver le mensong^e et la calomnie, il faudrait bien que je coupasse court à ces trames d'iniquité. »
Sur ces entrefaites, la loi des élections était discutée et votée dans les deux Chambres, au milieu d'une agitation générale, aggravée par des émeutes et de retentissants procès de presse. L'attitude qu'observa dans cette discussion le beau-père de Decazes, le comte de Sainte-Aulaire, déplut au roi, qui ne le trouvant pas assez ministériel, lui en garda rancune et le manifestait en ces termes : « Il se peut que le duc de Richelieu ait été peu adroit, imprudent si vous le voulez, vis-à-vis du beau-père; mais, la conduite de celui-ci m'indignerait si elle m'affligeait moins. Je ne sais si M. Glausel de Goussergues produira son infamie; Benjamin Constant l'y a provoqué . ces jours-ci. SI cela est, je travaillerai à ce que le duc de Richelieu fasse ce que l'honneur et la probité exigent de lui. »
Tandis que Decazes s'apprêtait à quitter la Grave, lui arrivèrent, dans une lettre, des preuves du mécontentement de Louis XVIII, qui blâmait du même coup qu il eût écrit au duc de Richelieu pour se plaindre des changements apportés dans la loi électorale.
(1 Votre lettre, mon cher duc, m'apprend que vous avez écrit au duc de Richelieu. Je ne doute pas que vous ne l'ayez fait avec tous les ménage-
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ments possibles. Mais, quelque forme qu'on emploie, il est rare qu'un homme ne se sente pas un peu blessé quand on combat son opinion. C'est sans doute la cause du silence que le duc de Richelieu a gardé vis-à-vis de moi, que je trouve fort simple, et de celui qu'il observe à votre égard, qui m'afflige beaucoup Je n'ai aucune connaissance de la lettre aigre de Pasquier à M. de Sainte-Aulaire. Celui qui l'a écrite ne m'en a point parlé; celui qui l'a reçue n'a eu garde de venir me la montrer. Je l'ai vu une fois à son retour. Depuis ce temps-là, il a trop d esprit pour ne pas juger en son for intérieur de la peine profonde que sa conduite me cause. »
A la veille de son retour à Paris, Decazes, en raison de ces incidents, aurait pu craindre de trouver le roi refroidi à son égard s'il n'eût été déjà rassuré par cette réponse à ses précédents reproches : « Non, vous ne vous êtes pas cru oublié; non, je ne m'en suis pas cru soupçonné. Mais, l'un et l'autre sentant trop vivement notre mal, nous avons geint un peu trop fort. Pardonnons-nous. Pour moi, j'accorde le pardon de tout mon cœur et j'espère obtenir le mien. » C'est ensuite une approbation des projets de voyage de Decazes, dont celui-ci lui a fait part, et de la durée de son prochain séjour à Paris : a Votre projet me paraît fort raisonnable. Je suis persuadé que le 11, vous saurez le sort de la loi. Mais si cela n'était pas, je crois que vous feriez bien,
ainsi que Mézv m'a dit que vous le lui avez mandé, d'en attendre la nouvelle avant de vous mettre en route. Quant à votre séjour, si quelqu'un me parlait de deux ou trois jours, je lui rappellerais qu'un homme, arrivé ici comme une bombe, le 23 avril 1817, n'en est reparti que dans la nuit du 3 au 4 mai suivant (1) . »
Ils en étaient donc maintenant tous deux entièrement à la joie de se revoir à bref délai. La loi électorale fut votée le 12 juin. Le 16, Decazes annonçait au roi son arrivée à Paris pour le jeudi suivant 22. « Quand verrai-je mon père? Comment le verrai-je? Ne trouverai-je pas un mot qui me le dira? » Il était d'ailleurs rassuré quant à l'accueil qui lui serait fait par ses anciens collègues. Il avait reçu de Richelieu une réponse « assez bonne " . Si, durant son séjour à Paris, il se trouvait des gens " pour lui mettre l'épée dans les reins » , il leur citerait le précédent Blacas, que le roi lui avait rappelé.
Louis XVIII, de son côté, se préoccupait de lui tracer sa ligne de conduite.
« J'ai reçu lundi, mon cher fils, ta lettre de vendredi. Tu m'y mandes que tu y arriveras jeudi. Je comptais donc t'écrire tout à mon aise demain. Mais, voilà que tout le monde, le duc de Richelieu lui-même, qui croyait hier la même
(l) C'est du duc de Blacas que le roi veut parler. Ambassadeur à Rome, Blacas quitta son poste sans autorisation et vint à Paris. Les ministres exigèrent son ddpart.