CHAPITRE V
Je VOUS recommande d'user de la liberté qu'on a de ne boire que de petits coups. Les autres détails m'ont enchanté. J'aime surtout le shake hand descendu du ciel de M. Ganning. L'invitation de lord Essex me fait d'autant plus de plaisir que Cashilbury n'est qu'à vingt-huit milles de Hartvvell, trois petites heures pour y aller, autant pour revenir; deux, c'est plus qu'il n'en faut pour tout bien voir. La promenade n'est pas forte ni l'absence bien longue. (Jue si vous n'osiez la faire, vous pourriez, si vous en aviez le temps, partir de Cashilbury, voir Hartvvell et aller coucher à Oxford qui n'en est qu'à vingt milles. Je vous recommande alors de loger à l'Étoile. C'est sans contredit la meilleure auberge de la ville. C'est là que m'est arrivée cette aventure digne du pinceau de Sterne que je vous ai sûrement racontée au moins vingt fois (1) ?
« Vous savez que, depuis vingt-cinq ans passés, il n'y a plus d'amitié entre Mme de Balbi et moi. Je ne m en crois que plus obligé de lui rendre justice sur un fait qu'un défaut de mémoire, très excusable au bout de vingt-neuf ans, de la part de lady Stafford, vous a mal représenté. Ouandj'ai quitté Paris, au mois de juin 1791, lord Stafford était absent par congé. Sa femme était aussi en Angleterre, et Mme de Balbi était à Bruxelles avec son fils. Mais, quatre mois auparavant, j'avais
(1) Je n ai pu découvrir à quelle aventure le roi fait allu-
reçu la visite, dont je ne tirai de Dieu jjrâce, de vincrt ou trente mille amis qui venaient me supplier de ne pas partir, comme on en avait fait courir le bruit. Ce jour-là, ladvStafford avaitdiné chez Mme de Balbi, et la voyant fort inquiète pour son fils qui avait alors douze ans, elle lui proposa de le prendre dans sa voiture en sortant du Luxembourg et de le mettre en sûreté chez elle. L'offre fut acceptée comme vous pouvez bien le croire, et exécutée avec autant d'intelligence qu'on en avait mis à la faire. Vous vovez par ce récit que lady Stafford fut excellente amie et que Mme de Balbi ne fut pas mauvaise mère. C'est assez bavarder. "
Tout n'est pas rose dans le métier d ambassadeur. A côté des plaisirs, il y a les affaires. Celles de l'Europe, en cette année 1820, se présentaient terriblement compliquées. Révolution en Espagne, révolution à Naples, troubles en Portugal, c'était plus qu'il n'en fallait pour ébranler la quiétude des gouvernements signataires de la quintuple alliance formée à Aix-la-Chapelle et qui se crovaient toujours à la veille de voir renaître, partout où les souverains ne pouvaient plus maîtriser leurs sujets, des événements analogues à ceux qu'on avait vus se dérouler en France depuis 1789.
La révolution d'Espagne, connue à Paris au moment où Decazes allait en partir, avait eu pour effet de rendre Ferdinand YII prisonnier des Cor-