CHAPITRE V
tes et de ses ministres. Il n'était plus qu'un roi sans pouvoir, condamné à se déclarer satisfait des mesures qui rendaient plus éclatante son impuissance et la consacraient. Il faisait cependant contre mauvaise fortune bon cœur, en attendant le jour où il pourrait se venger de ceux qui avaient fomenté la révolte. Mais, les Cabinets européens ne se résignaient pas aussi aisément que lui à voir s'embraser ce loyer de désordre, à proximité de la France qu ils sou[)çonnaient encore d'être prête à prendre feu et où le mouvement espagnol avait trouvé, parmi les ultra-libéraux et les bonapartistes, des encouragements. C'est un véritable effroi qu'à l'exception de l'Angleterre, ils éprouvaient tous, même ceux en qui n'avait pu naître la pensée d'intervenir pour éteindre I incendie " Quel événement immense que ce qui vient de se passer en Espagne ! écrivait Ancilion, ministre des Affaires étrangères en Prusse, à son représentante Paris. Les causes n'en sont malheureusement que trop claires; les suites en sont incalculables. Un roi forcé d'accepter une constitution que ses sujets lui imposent à main armée est dans le fait un roi détrôné, cette constitution fùtelle bonne. La magie du pouvoir et le respect involontaire qu'il doit inspirer s'évanouissent; l'autorité et l'obéissance sont détruites dans leurs principes. Mieux vaut périr les armes à la main sur les degrés du trône ou abdiquer véritablement que signer, du haut du trône, sa honte et son im-
puissance et jurer qu'on se voue à l'une et à l'autre.
<i . . . Les fautes multipliées du gouvernement d'Espagne, qui a joint l'ambition à la faiblesse, l'imprévoyance à l'orgueil, et qui a marché dans un sens contraire aux besoins de l'Etat, à ses vrais intérêts et aux principes; qui a provoqué tant de méfiances et de haines sans rien faire pour les contenir, expliquent du reste les malheurs de la monarchie. Mais, ce qu'il y a d'épouvantable, c'est qu'ici comme ailleurs, ce sont des crimes qui ont puni des fautes, et c'est la trahison qui a révélé l'aveuglement de la confiance... La révolution d'Espagne présente, dans ses moyens, la révolte de l'armée; dans ses principes, la souveraineté du peuple; dans ses effets, la proclamation d'une constitution qui ne donne ni de pouvoir au roi, ni de garantie à la nation, ni de sûreté aux puissances étrangères (1) . »
Le langage du ministre prussien exprimait fidèlement l'opinion et les inquiétudes des autres cours, celles de la France surtout, qui pour elle tiraient leur raison d'être du voisinage de l'Espagne et de ce fait que la couronne y était portée par \ui prince de la maison de Bourbon. Louis XVIII, aux premières nouvelles arrivées de Madrid, mesurant, en toute leur étendue, les fautes de Ferdinand VII, causes véritables de la
(1) Documents inédits.
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crise, avait eu la pensée de lui envoyer par un personnag^e jouissant de sa confiance ses vœux et ses conseils, Ferdinand paraissant encore maitre d'imprimer une impulsion salutaire aux événenements.
Mais ils marchaient si vite que la prudence et le souci de la sûreté du roi d'Espagne avaient fait ajourner l'exécution de ce dessein. L'agent français désigné pour cette mission, La Tour du Pin, n avait pu se mettre en route et, maintenant, il convenait d'autant plus d'ajourner son départ que les Anglais tentaient d exploiter, contre la France à Madrid, les intentions bienveillantes de Louis XVliL
G est qu'ils avaient intérêt à ce que la révolution en Espagne se prolongeât et s'aggravât, ce qui mettrait le nouveau gouvernement dans l'impossibilité de faire partir le corps expéditionnaire qu'allait envoyer l'ancien, au moment de sa chute, dans les colonies de l'Amérique du Sud pour combattre 1 insurrection de ces pays. La révolte des colonies espagnoles, que la Grande- Bretagne se croyait sure de diriger au gré de ses intérêts, ne pouvait que servir son commerce et fortifier sa puissance maritime en changeant le système colonial des Européens. Pour ces causes, les Anglais ne voulaient pas que les grands États signataires de la quintuple alliance intervinssent en Espagne, comme lavait proposé par deux fois l'empereur de Russie. Ils eussent été plutôt dis-
posés à favoriser la révolution naissante qu'à la combattre, et sous prétexte qu'il fallait respecter l'indépendance du peuple, ils s'opposaient à toute intervention.
Le roi de France ne pouvait approuver cette marche. Il en entrevoyait trop clairement les périls. Sans être d'avis, comme le tsar, qu'il fallait faire entendre sur l'heure aux Espagnols de sévères avertissements, il avait enjoint à son ambassadeur à Londres de s'ap[)liquer à étouffer les germes de mésintellig^ence, créés entre la France et l'Ang^Ielerre par la révolution de Madrid, à les empêcher surtout de se développer.
La mission était délicate et c'est à la faire réussir que Decazes devait mettre tous ses soins. On lui recommandait de partir de ce principe : d'une part, que l'état révolutionnaire de l'Espagne était un péril pour ses voisins, et, d'autre part, qu'il V avait lieu de s'opposer à tout ce qui pourrait contribuer à accroître, au détriment de la France, la puissance maritime de l'Angleterre et notamment à la reconnaissance du droit de visite qu'elle poursuivait sous le prétexte d'arriver plus proraptement à une répression efficace de la traite des nègres.
Porteur de ces instructions, Decazes venait d'arriver à Londres, lorsqu'il y fut salué par la nouvelle de la révolution de Naples. A Naples comme à Madrid, le mouvement fomenté par une coalition des sociétés secrètes et de l'ar-