‹ L'ambassade du duc Decazes en AngleterreChapitre 48 sur 139 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

pas du tout ce qu'elle devrait être. Je conçois fort bien, reprit-il ensuite, qu'à leur entrée en France, en 1814, les souverains aient hésité à proclamer mes droits. A ma mort, le cas serait différent. En France, comme dans les autres États héréditaires, le mort saisit le vif, maxime précieuse à conserver. Sans elle, la mort d'un roi serait nécessairement une époque de troubles, peut-être même de guerres civiles. Je veux bien croire que des ambitieux ont spéculé sur ce qui suivrait ma mort; j'admets même qu'ils ont réussi à se faire des partisans; la politique de tous les souverains doit être de déjouer leurs complots. Une triste expérience a démontré combien le repos de la France importe à l'Europe. Si ces complots existent, c'est dans l'ombre, et il est probable qu'ils V seront encore quand je cesserai de vivre, car étant fortement constitué, tenant un régime sain, je dois plutôt être emporté par une apoplexie, ou par une goutte remontée que par une maladie lente. Ainsi, la partie n'étant pas encore liée, mon successeur doit naturellement être à l'instant reconnu aux Tuileries, dans Paris et dans toute la France. Que doivent faire alors les ministres étrangers? Se souvenir que ce n'est pas auprès de Louis XVni, mais, auprès du roi de France, qu'ils sont accrédités; se présenter chez le nouveau roi, le complimenter sur son avènement et 1 assurer du désir qu'ont leurs souverains respectifs de vivre en bonne intelligence avec lui, et j'ajoute que dans

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le cas même où, à l'instant de ma mort, une révolte contre rautorité légitime viendrait à éclater, ils devraient encore dans l'intérêt de leur pays agir de même. Par cette conduite, suite naturelle de celle qu'ils ont tenue en 1815, en me suivant à Gand, ils en imposeraient aux factieux en leur montrant l'Europe entière prête à fondre encore une fois sur la France. Toute autre marche les enhardirait et, par conséquent, serait fort dangereuse. Je pourrais m'étendre davantage sur ce sujet; mais, je crois en avoir dit assez pour démontrer que les grandes puissances, dont les petites suivraient certainement 1 exemple, doivent, sans perdre de temps, donner à leurs ministres des instructions éventuelles dans le sens que j'indique (1) .

Le système développé par Louis XVIII précisait le rôle des puissances, considérait comme suffisante une démarche du corps diplomatique accrédité à Paris, et écartait par cela même l'idée d'une intervention armée de l'Europe. Pasquier n'hésita pas à le faire connaître à Garaman, et le reproduisit textuellement dans la dépêche confidentielle que, le 18 décembre, il adressait à ce diplomate. Il l'engageait à reprendre l'entretien avec Metternich et à en profiter pour faire ressortir l'erreur qu'avait commise celui-ci en répondant à une première communication sur ce sujet

(1) Documents inédits.

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délicat. I' Tout ce que je vais vous dire à cet é{jard, écrivait-il, doit avoir d'autant plus de poids dans votre esprit que c'est le résultat le plus exact d'une conversation que j'ai été dans le cas d'avoir sur cette matière avec le roi luimême (1) . "

Après avoir répété le lang^age de Louis XVIII, il ajoutait : « La transmission que je vous en fais est tout à fait confidentielle. Il sera simple que vous renouiez une conversation sur cette matière avec le prince de Metternich, et que vous y ayez été conduit par la seule marche de vos réflexions. Il est évitlent que le prince a été fort loin de trancher aussi net qu'il l'aurait dû avec vous la question de la conduite à tenir par les ambassadeurs étrangers dans le cas où le successeur lé^jitime rencontrerait quelque obstacle à la reconnaissance absolue de ses droits dans l'intérieur du royaume. Cette circonstance, du moment où on la prévoit, ne doit pas laisser lombre d hésitation dans l'esprit des souverains et de leurs ministres; ils doivent être parfaitement déterminés à reconnaître à l'instant et à soutenir des droits qui reposent sur des bases communes à tous les trônes, et qu'on ne peut ébranler pour l'un sans que tous les autres soient incessamment menacés (2) . i>

Le marquis de Garaman ne se conforma pas

(i) Documents inédits.

(2) Ibid.

absolument aux instructions qu'il avait reçues. Non seulement, il communiqua au prince de Metternich le passage de la dépêche où étaient rapportées les paroles du roi, mais, encore, il lui présenta ces paroles comme une inspiration spontanée de ce prince et non comme une réponse au premier entretien qu il avait eu luimême avec le ministre autrichien. Celui-ci trouva dans cette manière de procéder une occasion de décliner la responsabilité d'une négociation difficile.

— Puisque la force d'âme du roi, dit-il à Caraman, lui a permis d'envisager avec ce noble courage un moment aussi redouté pour l'Europe que désastreux pour la France, il faut en tirer parti pour assurer le succès de nos démarches. Il faut que l'initiative vienne du roi lui-même; il faut qu'il en fasse louverture aux grandes cours ses aUiées; il faut que, dans sa constante occupation de ce qui peut assurer le bonheur de la France, il leur adresse à chacune en particulier la demande de donner aux ministres quelles ont accrédités près de sa personne, une instruction uniforme qui leur prescrira, le cas échéant, d'agir sans hésiter et de porter immédiatement au successeur légitime appelé par l'ordre de succession, le même hommage qu'ils avaient rendu au prédécesseur (1). »

(l) Documents inédils.

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