‹ L'ambassade du duc Decazes en AngleterreChapitre 5 sur 139 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les nouveaux ministres étaient bafoués, encore qu'ils fussent au moment de faire voter les lois d'exception, proposées par le gouvernement aussitôt après le crime de Louvel. A l'instigation de Chateaubriand et de Mole, s'organisait une opposition formidable qui ne tendait à rien moins qu'à faire de Richelieu et de ses collègues les dociles instruments de l'ultra-royalisme, ou qu'à les renverser pour livrer le pouvoir aux hommes de ce parti, qni réclamaient avec arrogance les portefeuilles et les places.

Dans les lettres arrivées de province et ouvertes au Cabinet noir (1), on trouve la preuve des haines aussi injustes qu'implacables dont Decazes était poursuivi, lorsque, le 26 février, il quittait Paris pour se rendre dans la Gironde où il comptait passer quelques semaines avant de gagner son poste en Angleterre. Ces haines ardentes, prêtes à tous les excès, il en avait recueilli déjà le témoignage dans l'attitude de la minorité ultra-royaliste de la Chambre. Après avoir repoussé comme l'extravagance d'un fou

étaient d'accord. Mais, de Serre avait imaginé, quant à l'organisation des collèges électoraux, un système impliquant, au profit d'une catégorie privilégiée d'électeurs, le droit de voter deux foisj que Decazes trouvait trop peu démocratique. De là, des dissentiments dans le Cabinet qui avaient retardé le dépôt du projet et qui duraient encore, quand le duc de Rerry fut assassiné et Decazes obligé de se retirer.

(1) J'en publie un certain nombre en appendice à la tin de ce volume avec des rapports de police et des papiers diplomatiques relatifs à l'événement.

la proposition Glausel de Coussergues (l), cette minorité semblait maintenant disposée à l'utiliser pour consommer la perte de Decazes, en le mettant en accusation et en obligeant le roi à lui retirer l'ambassade de Londres avant même qu'il eût pu s'y rendre.

D'autres preuves du courroux d'une partie de l'opinion publique qu'on avait, par des procédés odieux, excitée contre lui, se produisirent encore sur sa route. La duchesse raconte, dans ses notes, que les voyageurs ne durent d'échapper, en traversant Versailles, à un véritable guet-apens dont quelques gardes du corps étaient les auteurs, qu'au soin qu avait eu Decazes de devancer Theure primitivement fixée pour son départ. Cette circonstance, l'obscurité de la nuit déjouèrent les plans criminels des conjurés. Les deux chaises de poste qui emportaient l'ancien ministre et sa famille, auxquels s'étaient joints, pour les accompagner jusqu'à Chartres, le comte de Sainte-Aulaire et l'illustre médecin Dubois leur ami, étaient déjà hors la ville quand les gardes arrivèrent à leur rendez- vous. Furieux de s'y trouver trop tard, ils se mirent à la poursuite des équipages. Mais, les chevaux allant plus vite qu'eux, ils furent réduits à lancer des pierres

(1) On sait que Clausel de Coussergues, l'un des ohampions de l'ultra-iovalisme, demanda la mise en accusation de Decazes comme complice de Louve! . (Voir mon livre Louis XVIIJ et le duc Decazes, p. 410.)

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qui, fort heureusement, n'atteignirent personne.

Ce premier péril écarté, ii fallut se g^arder contre d'autres. Presque au même moment, le général Donnadieu se mettait en route pour Tours où Decazes devait nécessairement pass^r pour se rendre dans la Gironde. Donnadieu était un de ses plus farouches ennemis, celui qui avait proféré contre lui les propos les plus menaçants. La police fut convaincue que son voyage en Touraine était motivé par 1 exécution de desseins violents. Le préfet de Tours reçut l'ordre de prendre d'urgence des mesures pour les conjurer le cas échéant.

Quelles qu'eussent été les émotions de son départ, Decazes n'avait rien perdu de son sangfroid ni de son habituel courage. Mais, il demeurait profondément irrité par les circonstances qui avaient précédé et suivi sa chute. Le silence gardé par ses collègues lorsque, à la Chambre, Clausel de Coussergues avait proposé sa mise en accusation, ce silence que Pasquier expliquait en disant que la Chambre, par son attitude, avait fait justice de cette proposition inconsidérée, n'en remplissait pas moins d'indignation l'âme de l'ancien ministre.

Pourquoi faisait-on peser sur lui seul la responsabilité de la politique suivie depuis cinq ans? Cette politique, d'autres que lui ne s'y étaient-ils pas associés?Richelieu, Laine, Pasquier, Gouvion- Saint-Cyr, Dessoles, de Serre n'avaient-ils pas

pris une part à tout ce qui s'était dit et fait? Le roi ne l'avait-il pas approuvé et toujours voulu avec la même énergie que ses ministres? Decazes ne pouvait se résigner à être transformé en bouc émissaire et chargé de tous les péchés d'Israël. Les exigences de Richelieu déclarant au roi qu il ne consentirait à revenir aux affaires que si son favori quittait Paris sur-le-champ, avaient mis le comble à la fureur de celui-ci. Il ne comprenait pas que ce qui lui arrivait était la conséquence logique de 1 influence toute-puissante qu'il avait exercée, de ses efforts pour former autour du trône, à l'effet de contrecarrer les plans monstrueux de Tultra-royalisme, un parti de royalistes libéraux, et qu'il expiait, en un mot, sa longue faveur.

Peut-être aussi s'en voulait-il à lui-même de s'être montré si docile aux exigences de Richelieu et aux supplications du roi, d'avoir consenti à partir au lieu de rester sur son siège à la Chambre des pairs, d'où nulle force au monde n aurait pu l'éloigner et où il lui eût été si aisé de devenir le chef et le pivot d'une opposition libérale, derrière laquelle se serait rangée la majorité des Français. Par ce moven, il serait redevenu le maître et eût écrasé de nouveau les factions de la droite. C'était l'avis d'un grand nombre de ses amis, de sa jeune femme et du père de celle-ci, M. de Sainte-Aulaire. Mais lié par les bienfaits du roi, redoutant de ne pouvoir plus

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