CHAPITRE PREMIER
contenir cette opposition quand il l'aurait déchaînée ni défendre le trône contre elle, il s'était décidé à obéir, à fuir Paris, sans que la satisfaction de s'immoler au prince à qui, non moins qu'à ses talents, il devait son invraisemblable fortune, pût le consoler d'avoir abdiqué volontairement le grand rôle qui s'offrait encore à ses ambitions.
Si sa résignation lui inspirait des regrets, il les étouffa promptement sous l'influence des témoignages de sollicitude qui lui arrivèrent bientôt de la part du roi. Et puis, il savait qu'il laissait derrière soi de fidèles amitiés que son malheur ne refroidirait pas. Au moment où commençait sa disgrâce, il les avait senties se serrer autour de lui. Même de loin, elles devaient le soutenir dans ses épreuves et lui apporter le réconfort de conseils utiles et précieux. Il s'y rattachait à cette heure où son étoile s'assombrissait et où tant d'hommes qu'il avait obligés et secourus, l'abandonnaient, oublieux de ses bienfaits.
Tous, au reste, parmi ces clients, ne témoignaient pas d'une égale ingratitude. Il s'attendrissait en trouvant au milieu des innombrables lettres d'adieu qu'il avait reçues avant de partir ce court billet de la duchesse de Duras : « Malgré nos vieilles querelles, j'espère que vous croyez qu'il y a, hors de la politique, des sentiments que rien n'efface. J'ai besoin de vous le rappeler aujourd'hui et de vous parler de ma reconnais-
sance pour tout ce que vous m'avez montré de grâce, de bonté, d'obligeance, dans l'occasion la plus importante de ma vie. » D'autres adieux pareils venaient le trouver au seuil de sa retraite. Il recevait ainsi ceux de l'abbé de Montesquieu, de Royer-Gollard, de Guizot, de Lally-Tollendal, de Camille Jordan, de d'Argout et de beaucoup d'autres, amis ou adversaires, qui gardaient un souvenir reconnaissant de son inépuisable serviabilité.
Quant au roi, tandis que celui qu'il appelait « son fils et son ami » s'acheminait à petites journées vers la Gironde où il devait se reposer durant quelques semaines avant de se rendre à Londres, il était douloureusement hanté par son souvenir. Decazes avait quitté Paris dans la soirée du 26 février. Le lendemain, dès le matin, le roi prenait la plume et commençait pour lui une sorte de lettre-journal qu il devait continuer jusqu'au jour où, le sachant arrivé au terme de son vovage, il pourrait la lui expédier.
La correspondance nouvelle de Louis XVIII avec son favori, qui s'ouvre à cette date, diffère, au moins dans la forme, de celle d'autrefois. Le tutoiement est supprimé, les lettres sont signées, soigneusement datées, adressées à « mon cousin le duc Decazes » : <> Mon cher duc " , remplace « Mon cher fils » . La cause de ce changement, c'est que le roi ne peut plus, comme naguère, les faire porter et remettre aux mains
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de son ami éloigné de lui. Pour les lui faire j)arvenir, il est obligé de recourir à la poste. Mais, se présente une occasion, et vienne un porteur sur, et on verra renaître les anciennes formules si paternelles et si tendres. Ces modifications, au surplus, ne sont que dans les apparences; la réalité reste la même. Qu'on en juge.
« .1 Paris, ce dimanche^ vinr/t-sepl février. — Vous m'avez prié, mon cher duc, de ne vous écrire qu'après avoir reçu de vos nouvelles. Je me conformerai à vos désirs en ne faisant partir cette lettre qu'en réponse à cette première que j'attends avec tant d'impatience, et qui malheureusement se fera attendre quelque temps. Mais ici, dans ce cabinet, je suis seul maître de mes actions ; il faut que je me soulage.
«Ma santé est bonne; mon doigt est à peu près guéri ; mon sommeil est toujours imperturbable. Avec cela, bien des gens me trouvent changé, et comment ne pas l'être quand le moral est si cruellement tourmenté ! Ovide a eu raison de dire :
« Donec eris felix, multos numerahis aniicos ; « Tempora si Juérifit nubila, soins eris.
" Gela est vrai des rois tout autant que des autres hommes. J'ai vu bien des visages depuis hier; deux seuls ont été le miroir d'àmes qui correspondent à la mienne, ceux du duc de Gramont
et du comte Charles (l). Le premier avait été purgé avant-hier et hier; on voulait le purger encore ce matin. Il n'a pas voulu et, j'en suis sûr, c'était pour m'apporter à déjeuner des regards consolateurs. L autre est venu hier à l'ordre et aujourd'hui déjeuner. Je lui ai, comme c est ma coutume, demandé du tabac, et en le prenant, je lui ai dit en anglais, pour ne pas être entendu des indifférents :
a — Vous êtes, vous serez toujours mon bon Charles.
(1 Ses petits yeux m'ont seuls répondu; mais, qu'il y avait d'expression dans leurs regards! A ce même ordre, je me suis accordé la triste consolation de donner pour mots : Saint-Élie et Chartres.
« Aujourd'hui, personne de la famille n'est venu à ma messe. Il n'y avait ni serments à recevoir ni contrats à signer. J'en ai profité pour rentrer tout droit chez moi, sans m'arréter dans le cabinet du Conseil. Je voulais bien qu'en passant on vit la tristesse empreinte sur mon visage, mais non pas qu'en place, chacun vînt épier et scruter mes regards. Ils se portent souvent sur l'image chérie qui orne mon cabinet. Par un effet d'optique assez singulier, le jour, en frappant les dorures du lustre, reflète sur l'estampe et forme comme une auréole au-dessus de la tête. Qui la
(i) Le comte Charles de Damas.