‹ L'ambassade du duc Decazes en AngleterreChapitre 7 sur 139 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

mérite mieux que l'ami que j'aime? — Louis. " Cette lettre achevée, le roi la laisse sur son bureau, sans la clore, se réservant de la continuer en une occasion plus propice. Il y revient le lendemain, ou, pour mieux dire, il écrit à la suite de la précédente :

« Je n'ai pas encore de vos nouvelles; ma raison le trouve très simple. Mais, dans un ami tout n'est [)as raison. Ma pensée vous suit, je cherche à chaque moment à deviner où vous pouvez être. Si vous avez pu, hier, aller coucher à G*"**', vous devez, à huit heures qu'il est, avoir passé la Loire. Eh bien, c'est une peine pour moi. Chaque rivière me parait un obstacle de plus entre nous. Déjà, peut-être, le Cher est franchi; il est si près de Tours. Restent la Creuse, la Vienne et la Charente. Bientôt même, il n'y aura plus que cellelà, car si vous allez jusqu'à Châtellerault, les deux premières sont en deçà.

« Je viens de m'interro{jer; tout cet étalage d'érudition géographique n'est que pour m'élourdir sur ma véritable pensée, et la voici. Comment supportez-vous le voyage? Comment votre pauvre petite femme le soutient-elle? Je ne parle pas du reste de la famille. La voiture est bonne pour les enfants, et votre sœur, qui est actuellement la mieux portante de tous, est accoutumée aux courses. J'ai été horriblement tourmenté hier; je craignais qu'étant parti si tard, vous n'eussiez

pas pu gap^ner Chartres ou que vous y fussiez hors d'état de continuer votre route. Mais, la poste arrive tous les jours de là; je n'ai entendu parler de rien, et en pareil cas, pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Point de nouvelles! Et de qui? Oh! mon Dieu, que la résignation est une vertu difficile !

« Mon physique est bien ; c'est à peine s'il reste de l'enflure à mon doigt. Pour le moral, jugez-en par le vôtre. La nature m'a cependant accordé avec abondance le soulagement des malheureux et j'en ai éprouvé quelque bien. Mais ce remède n'est qu'un palliatif. A peine a-t-il produit son effet que le besoin s'en fait de nouveau sentir, et l'on ne peut pas toujours le satisfaire. Adieu pour aujourd hui. — Ce lundi 28 février . — Locis. »

Encore vingt- quatre heures d'interruption dans cette correspondance quotidienne, et le roi la continue sous la date du 29 février :

« Je n'ai pas encore eu de nouvelles aujourd'hui, cela n'a rien d'étonnant. Mais, on dit que votre beau-père a dû vous accompagner jusqu'à Chartres. Si cela est, je suis surpris qu'à son retour, il ne m'ait rien fait dire. L'amitié inquiète se contente de si peu! Félicitez-moi; j'ai senti aujourd'hui un mouvement de joie... ; il y a plus de quinze jours qu'elle n'avait approché de mon cœur. J'ai reçu du roi d'Angleterre une lettre par-

CHAPITlîE PREMIER IZ

faite en tout point. En voici la dernière phrase (versionnée) :

« Je regarde la nomination que Votre Majesté (i a faite du duc Decazcs comme votre ambassa- « deur auprès de moi comme un nouveau gage « de l'amitié de Votre Majesté, sachant à quel « degré il possède son opinion favorable. Je « recevrai le duc Decazes avec la cordialité qui « est due au représentant d'un souverain qui u commande toujours mon intérêt le plus chaud « et mon attachement le plus dévoué. »

« Flebunt tjermanicnin etuun ùjnoli.

" Vous saurez sans doute, avant de recevoir ceci, que la loi a passé hier à la Chambre des pairs avec une majorité de 62 voix, et que Pasquier a parlé à merveille (1) . Il n'y était pas. Adieu, cher duc. — Ce mardi ^ 20 février . — Louis. »

Le lendemain , le royal signataire de ces lettres si affectueuses et si confiantes, eut « un des plus fameux désappointements qu'il soit possible d'avoir « . Le directeur général des postes lui en fit porter une, en le prévenant qu'elle était de Decazes. Le roi ne reconnut pas l'écriture de son favori; mais, il brisa le cachet, ouvrit, et s'aperçut alors seulement qu'il y avait eu erreur.

(I) C'est de la loi qui rétablissait la censure qu'il est ici question. Elle avait été présentée par Decazes après l'assassinat du duc de Berry. // dont parle le roi n'était autre que Chateaubriand qui, en effet, n'assista pas à cette discussion.

i« C'était de Mme Chanson. » II racontait sa déconvenue à son ami, sans lui avouer cependant que, dans cette lettre d une inconnue où il était question de lui-même, il avait lu cette phrase : « Le roi n'aime que des yeux et non du cœur. » Il ajoutait ensuite : « J'ai envoyé ce matin chercher votre beau-père. On m'avait dit, et avec quelque raison, qu'il avait le projet de réengager l'affaire Clausel de Coussergues. Mais, je l'en ai dissuadé. Quand j ai lu la manière dont ce Clausel a retiré son odieuse proposition, j'ai d'abord refusé d'en croire mes yeux. J'aurais dicté sa lettre au président qu'elle ne serait pas autre. Si le retrait eût été pur et simple, il eût pu être fâcheux; mais, tel qu'il est, il traîne le Clausel dans la boue. C'est un brigand qui, satisfait de la bourse d'un voyageur, n'attaque pas sa vie. "

Le jour même où le roi traçait ces lignes, l'incident qu'il avait voulu prévenir se produisait sans la participation du comte de Sainte-Aulaire. Dès le 25 février, Clausel de Coussergues, cédant aux instances de Villèle, s'était décidé à retirer son accusation contre Decazes, et c'est à la lettre qu'il avait écrite au président de la Chambre, à cet effet, que le roi faisait allusion dans celle qu'on vient de lire. Comme conséquence de l'abandon d'une motion aussi blessante qu'insensée et dans une pensée d'apaisement, l'épithète de « calomniateur > , dont s'était servi le comte de Sainte-Aulaire, en répondant à Clausel de Cous-

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