CHAPITRE VII
ans au commencement de la Révolution, mandait-il à Decazes, vous ne pouvez guère vous en souvenir; mais, moi qui en avais alors près de. trente-quatre, tout m'est présent et je ne puis vous dire, combien douloureusement et pour le passé et pour le présent, le départ des vingtneuf mille hommes qui étaient stationnés aux environs de Londres me rappelle le renvoi des troupes au mois de juillet 1789. Vous voyez que je ne parle pas ici du procès de la reine, de son abandon, de l'accommodement nécessairement mauvais qui va avoir lieu, s'il ne l'a déjà eu; ce n est pas que j'en ressente beaucoup de peine, j'y reviendrai tout à l'heure ; mais, la reine ellemême, M. Tiernay vous la dit avec toute espèce de raison, n'est qu'un instrument entre les mains des radicaux. Ce n'est pas elle, ce sont eux qui triomphent et c'est un grand sujet de s'affliger et surtout de s'inquiéter.
« [^e roi peut ne pas penser tout à fait ainsi. Quelle que soit sa sollicitude pour le bien de l'État, ce procès le touche de plus près et vous et moi nous connaissons quelqu'un qui est invulnérable de partout, excepté du cœur. Depuis le commencement de la Révolution, le prince de Galles n'a cessé de manifester l'intérêt le plus touchant et le plus noble à ma cause; c'est là le fondement de l'amitié qui nous unit. La connaissance personnelle n'a pu que la consolider et l'accroître. Depuis trois semaines seulement, sa conduite envers
un ami bien plus cher blesse mon cœur dans la partie la plus sensible (1); mais, il est trompé; mais, il ouvrira les yeux; mais, en attendant, il souffre, sa position est cruelle de quelque côté qu'on l'envisage; je ne puis y être indifférent. Je nose me flatter que vous puissiez le lui dire ; les perfides qui lui ont donné un tort envers moi l'obsèdent de trop près pour cela; mais, si vous pouvez lui faire savoir que mon cœur tout entier prend part aux peines du sien ; si, surtout, l'intermédiaire peut lui dire que ce n'est pas mon ambassadeur, mais mon ami que je charge de lui porter les consolations de l'amitié, cela me fera du bien. "
Par suite des événements qui viennent d'être résumés, la ville de Londres, tant que dura le procès, offrit une physionomie révolutionnaire dont l'esprit de la duchesse Decazes, vif, impressionnable, et si vite ouvert à toutes les sources d'intérêt et d'émotion, ne pouvait n'être pas frappé. C'est encore à ces notes dont quelquesunes furent écrites à l'heure même où se déroulaient les incidents qui s'y trouvent relatés, qu'il faut en revenir pour compléter le tableau que dans ses lettres au roi, son mari ne faisait qu'ébaucher. " La princesse Thérèse (Esterhazy) et moi,
(1) Allusion à la conduite de George IV envers Decazes. Après l'avoir chaleureusement accueilli à son arrivée à Londres, il affectait à son égard, à l'instigation du comte de Munster, une froideur dont Louis XVIII s'attristait.