CHAPITRE VIII
jeunesse et de sa santé si frêle, elle était au plus haut degré la compagne qui convenait à Decazes dans la difficile carrière qu'il parcourait. Peut-être même avait-il le tort de ne pas la consulter plus souvent, par défiance de son inexpérience. Il ne s'est jamais mal trouvé d'avoir suivi ses conseils, lorsque sans y être autrement provoquée que par son instinct de femme, si pénétrant et si sur, elle lui criait : Cassecou.
Difficile carrière, ai-je dit, et l'expression n'est certes pas exagérée. Les difficultés pour l'ambassadeur du roi de France ne résultaient pas seulement de la situation si troublée de l'Europe, des multiples négociations qu'il était obligé de suivre avec les ministres anglais en proie eux-mêmes aux accablantes préoccupations que leur causaient le procès de la reine et le souci de leur existence ministérielle. La situation intérieure de son propre pays, en proie aux factions et aux conspirateurs, lui en apportait de non moins graves, en ouvrant à toute heure, sous ses pas, des embûches et des pièges. ]Ni sa chute, ni son exil n'avaient désarmé la haine des ultras. Elle le poursuivait, sous toutes les formes, avec l'espoir de l'entraîner, en l'exaspérant, à quelque faute qui le perdrait à jamais dans l'esprit du roi. Le déposséder de l'amitié et de la faveur si obstinément tenaces de Louis XVIII, qui relevaient son prestige à l'étranger et laissaient en France la
crainte ou 1 espoir de son retour aux affaires, tel était le but de ses ennemis.
Ils exploitaient contre lui l'accueil désobligfeant que lui avait fait Monsieur à son passage à Paris et le ressentiment que gardaient à son endroit la duchesse d'Angoulême et la duchesse de Berrv. Ils dénonçaient sa participation dans un complot militaire, découvert peu après son départ. Glausel de Goussergues persistait à l'accuser d'avoir préparé le crime de Louvel en déchaînant par son obstination dans la politique libérale et par le retard qu'il avait mis à s'amender, les criminelles passions dont s'était inspiré l'assassin. Impuissant à faire devant la Chambre la preuve de cette complicité, le fougueux député en avait appelé à l'opinion, en dressant l'acte d'accusation dans un écrit incendiaire que Louis XVIII annonçait lui-même à Decazes : « Le roi d'Angleterre n'est pas le seul qui ait besoin de consolateur. Un autre souffre autant que lui. L'affreux libelle paraît. La certitude que les calomnies qu'il contient ne produiront aucun effet sur les gens sages, que la lâcheté de celui qui le publie excitera l'indignation générale, ne me suffit pas. O malheureux article 20, comment n'en ai-je pas senti le danger (1) ? »
Indigné de ces nouvelles accusations et du silence des ministres qui l'invitaient en même
(1) Allusion à l'article de la loi sur la presse qui exceptait de la censure les écrits ayant plus de cinq feuilles d impression.