CHAPITRE X
Et ceux qui ont osé demander au noble caractère du duc de Richelieu d'arracher ces résolutions au roi sont-ils les moins coupables? Le duc de Richelieu ne reconnaît-il pas là les gens qui lui demandaient, en décembre 1815, le renvoi de Barbé-Marbois et le mien, parce qu'une tête avait échappé à l'échafaud; qui demandaient un an plus tard celui de Laîné, de Mole, de Pasquier? Croit-il qu'il y ait loin de proscrire un ministre qui ne l'est plus, à chasser ceux qui le sont? Ne comprend-il pas tout ce qu'a de pesant un tel joug? Ne comprend-il pas qu'il ne saurait être supporté longtemps et qu'il faudra bien qu'il le secoue un jour qui ne saurait être éloigné. Déjà, ce qu'il me mande (la menace de sa démission) est connu à Paris d'où on m'écrit qu'il se retirera si j'y reste plus de huit jours. Maintenant, je pourrais lui demander : Quels lieux assignez-vous à mon exil? Quel temps prescrivez-vous? Le temps seul, me dit-il, peut changer cet état de choses et calmer les haines. Les haines de qui? C'est donc aux Bertin, aux Dudon, aux Donnadieu qu'il faut sacrifier la dignité et l'autorité royales, l'amitié, les droits les plus sacrés du roi, l'humanité, la pairie? Où sommes-nous donc? Ne sent-on pas que le pays ne peut pas ne pas rougir d'être gouverné par de tels hommes et ne pas croire que c'est eux qui gouvernent, puisque c'est à eux qu'on obéit. Pour moi, j'obéirai à la santé de ma femme. Dans le malheur dont je suis menacé,
c'est mon premier devoir. J'obéirai ensuite à mon père et à mon roi quand ils m'auront entendu. Si les médecins ordonnent le voyage du Midi, rien ne me retiendra à Paris. Rien ne m'en chassera s'ils prescrivent d'y rester. On pourra m'arracher du corps de ma femme; mais, il faudra m en arracher et l'on apprendra à me connaître. 1)
Ces propos témoig^nent de beaucoup d'exaltation. Mais, celle de Decazes était au comble, alors qu'il sentait de toutes parts la main de ses ennemis et qu'il voyait le roi et les ministres subir leurs exigences au point d'oublier son dévouement et ses services. Sa patience était à bout. Il ne voulait plus se laisser sacrifier. En adressant au roi un suprême appel, il espérait ranimer la plus tendre bienveillance des anciens jours, qu'avaient refroidie les influences étrangères contre lesquelles son éloignement le laissait impuissant et désarmé. Mais, son espérance fut déçue.
Le '28 février, le roi lui écrit :
" Probablement, mon cher duc, ceci ne vous trouvera qu'en France. N'importe, je veux toujours répondre à la lettre du 23. L'état de la petite me fait saigner le cœur et son courage des larmes. Quant à moi, je souffre moralement et pour vous et pour moi. Mais, ce que je vous ai écrit, le 1 4 , l'a été après mûre réflexion et en pleine connaissance de l'état des choses et des esprits.