CHAPITRE XI
en effet de laisser perdre ces impressions d'une âme charmante, en qui, malgré la souffrance pliysique, se maintenaient les illusions et la gaieté naturelles à la jeunesse. Elles sont à leur place dans un récit qui est tout à la fois un récit d'histoire politique et un tableau de mœurs.
« Mon père et ma mère sont ici. 11 paraît qu'on les avait effrayés sur mon état. Ils ont amené Dubois jusqu'à Calais. Il n'a pas voulu traverser, parce qu'il craint beaucoup la mer, ensuite parce qu'il ne veut pas se trouver trop en contact avec les médecins anglais. Papa a demandé une nouvelle consultation qui a été encore moins rassurante que les autres. Baillié et Holland ont déclaré que j'étais poitrinaire, mais qu'à mon âge et avec de grands ménagements, cela pourrait être long, c'est-à-dire durer jusqu'à mes couches. Je n'aurai pas encore dix-neuf ans.
« On dit que nous naissons avec la crainte de la mort ou avec l'amour de la vie. Pour moi, je n'ai ni l'un ni l'autre. J'aime mon mari à la passion, j'aime mon HIs, je suis riche. Avec cela, j'entends compter les mois que j'ai encore à vivre et je n'ai pas la moindre peur. Il est vrai que j'ai déjà bien souffert. La prospérité m'a paru difficile à supporter; la disgrâce me laisse pour moi et pour les miens la perspective d'un triste avenir; enfin, la vie me fatigue. »
Ces aveux témoignant d'un dégoût prématuré de la joie de vivre, conçu au contact des dures
épreuves qu'a déjà traversées cette jeune femme, ne sont-ils pas singulièrement émouvants, alors surtout qu'elle n'a pas vu fleurir encore son vingtième printemps? Du reste, le péril qu'elle court ne ferme pas son âme à la faculté de s'égayer un peu, qui est le privilège de son âge. Elle n'est pas moins sincère dans la page qui suit que dans celle qui précède.
« Papa et maman t'ont beaucoup de courses. Leur séjour ici me laisse encore plus seule. M. de Lima seul vient me tenir fidèle compagnie. Il m'aime à la passion, dit-il. Cela ne le mènera pas bien loin et ne lui procure pas de plaisirs bien vifs : passer ses journées au pied du lit d'une personne qui ne peut pas parler!... Je lui fais faire de la tapisserie et il me raconte ses succès passés.
Il La princesse Pauline Borghèse joue un grand rôle dans ses souvenirs. Il parait qu'un jour, surpris par l'empereur qui était aussi bien que lui avec sa sœur, il fut obligé de sauter par-dessus le mur. J espère pour lui qu'il ne pesait pas deux cents comme aujourd'hui. Il était dans une position très pénible. Le mur était très bas du côté de chez la princesse, mais, très haut de l'autre, de telle sorte que mon pauvre comte resta assez longtemps à cheval sans pouvoir se décider à faire le saut périlleux. J'en ai ri comme une folle. «
Tout, hélas ! n'est pas cause de rires dans la vie de la pauvre petite malade. Son état ne la dis-