HISTORIQUE
Dans ce chapitre, nous allons passer en revue les différentes idées qui ont été soit à peine signalées, soit exposées par tous ceux qu'inléressa la question que nous nous proposons d'étudier.
Le strabisme a été certainement remarqué de toute antiquité par le principal de ses caractères : la loucherie, qui s’imposait à tous les regards, et les premiers écrits de médecine que nous possédions, venant des Arabes, des Grecs : Avicenne, Galien, Oribase mentionnent {ous cette déviation du regard qui nuisait à l'expression de la physionomie, à la beauté et à la symétrie du visage. Ils ne font d’ailleurs que constater, essaient peut-être d'en donner l’étiologie suivant l’expression curieuse de « a generatione » (ex yeverüe) qui, sans aucun doute, fait allusion à des cas de strabisme congénital, mais ne parlent pas du tout de la faiblesse d’acuité de l'œil dévié. Ce n’est pas étonnant, car à notre époque il est encore très rare que les malades, en général peu soucieux d'eux-mêmes et peu observateurs il faut en convenir, se soient aperçus de l’abaissement de la vue du côté dévié. Is arrivent la plupart du temps chez le médecin sans savoir qu'ils ont l’acuité d'un œil très défectueuse, quelquelois même complètement abolie ; ceci s'explique par ce fait que, tout enfant, ils ont exclu de la vision normale l’œil malade par un effort subconscient et ne voient plus qu'avec un œil, de sorte qu’ils se trouvent tout étonnés de ne plus y voir du tout quand on leur fait fermer l’œil sain.
Il faut arriver à Buffon (1743), qui était affligé de strabisme, pour entendre parler de la faiblesse de l'œil dévié, faiblesse qu'il considère d’ailleurs comme congénitale. Il a recherché les rapports qui unissaient le strabisme et la faiblesse de l'œil dévié. « C’est, dit-il, dans l'inégalité d’acuité visuelle qu’il faut placer la cause prépondérante de la loucherie. L'œil mauvais, gènant l’autre (le bon) dans son fonctionnement, est mis dans une position où il ne puisse plus nuire. »
Après lui, cette constatation de la faiblesse de l'œil strabique semble avoir été perdue de vue pendant quelque temps, el il est curieux de noter que ce genre d’amblyopie ou d’amaurose amblyopique est le seul qui ne soit pas mentionné dans les anciens traités d’ophtalmologie.
Ce n’est qu’en 1788 qu'un Allemand, Joseph Plenck, emploie pour la première fois le mot amblyopie pour désigner la faiblesse d’acuité de l'œil dévié el se demande si celle-ci est cause de la loucherie ou si elle est provoquée par elle. Il conclut selon la première hypothèse.
Rowley (1792) conclut dans le même sens.
Jusqu'à présent, il semble que les différents auteurs n'aient considéré l’amblyopie strabique que comme une amblyopie congénitale, et il en est encore ainsi pendant quelque temps,
Mayor de Ballens (1808), dans sa thèse inaugurale, fait un pas de plus. « Quand la force de la vision, dit-il, n’est pas la même dans les yeux, c'est-à-dire lorsque dans l’origine le point visuel élait le même pour les deux yeux, mais que l’un à été plus exercé que l’autre, c’est constamment celui qui l’a été le moins qui louche; dans ce cas, la conformation des deux yeux est la même, mais leur sensibilité est différente; leurs points visuels sont les mêmes, mais l'œil malade ne distingue que très confusément les contours des objets dans quelle position qu’on les place ; tandis que dans le strabisme, qui est dù à la différence de points visuels, chaque œil en particulier voit distinctement tous les objets quand on les place à la distance convenable. Done, plusieurs éspèces de strabisme :
» 1° Celle qui est due à la différence de sensibilité de la rétine.
» Dans celle-ci, les points visuels sont les mêmes, mais l'œil faible ne voit que confusément à telle distance qu’on le place. Elle survient lorsque l'enfant posé dans sa couchette ne recoit la lamière que d'un côté, alors que l'autre œil n'est pas stimulé, et sa force de vision diminue relativement. Nombre de causes pareilles peuvent produire cette espèce de strabisme.
» On peut remédier à cela en exerçant chaque jour l'œil qui louche, tandis que lon place un bandeau sur celui qui est bien DOrtanls.ses »
Pour lui, lamblyopie est bien encore la cause du strabisme, mais ce n'est plus une amblyopie congénitale, elle est due au manque d'exercice ; il la croit curable, puisqu'il recommande l'exercice de l'œil qui louche, après avoir placé un bandeau sur l'œil sain.
Demours (1818), dans son 7raité des maladies des yeux, revient à l'idée de Buffon et considère la faiblesse congénitale d’un œil comme la cause la plus ordinaire du strabisme : « Si le lecteur veut s'assurer par lui-même que M. de Buffon a trouvé la cause la plus ordinaire du strabisme, ajoute-t-il, il lui suffira d’interroger quelques strabons, leur réponse sera que l'œil dont ils voient le moins bien est celui dont ils louchent. »
Weller (1823), au contraire, un peu plus tard, se prononce pour l’amblyopie par défaut d'usage el explique comment elle se produit. Il enseigne que souvent le strabisme provient de ce qu'un œil a un foyer plus grand que l’autre; c’est pourquoi les foyers des deux yeux ne correspondant pas au point le plus convenable, l’un de ces organes commence à osciller d’une manière incertaine. Lors même que, dans ces cas, la fonction nerveuse des deux yeux est dans toute son intégrité, la force de l'œil qui louche diminuera néanmoins de plus en plus, parce qu'il cesse de fixer convenablement les objets, d’où il doit s’ensuivre un affaiblissement dans la fonction du nerf optique. Cet accident est fréquent chez les myopes lorsque les foyers de leurs deux yeux sont à une distance très différente. Ts font quelquefois naître cette incommodité en faisant usage de lorgnettes simples et en regardant toujours avec le même œil ; dans
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ces cas, celui de ces organes qui est le plus exercé est aussi le meilleur.
« Nous apprenons, ajoute-t-il, à connaitre une espèce d'amaurose ou d’amblyopie amaurotique très fréquente qui, lorsqu'elle n’est pas invétérée et qu’elle est reconnue à temps, peut le plus souvent être guérie sous certaines conditions. »
Lawrence, à la même époque, refuse au strabisme toute influence sur le développement d’une amblyopie, c’est le contraire qui lui sourit.
Dans un excellent mémoire à l'Académie de médecine et inséré dans la Gazette médicale de Paris (1830), M. Pravaz prétend avoir prouvé par les faits qu'un grand nombre de personnes n'étaient atteintes de strabisme que parce que la vision des deux yeux était trop inégale et que c’est toujours l'œil faible qui se dévie en raison de ce qu'il ne peut voir au même foyer et qu'il perd l'habitude de fixer.
A la même époque, en Allemagne, les opinions contraires sont également soutenues.
Jüngken (1842) constate l’amblyopie comme étant cause de la loucherie et comme étant également consécutive à celle-ci. La force de la vue devient plus faible par suite du manque d’exercice et l’amblyopie et le strabisme augmentent avec le temps. Il existerait donc pour lui une légère ‘amblyopie congénitale antérieure au strabisme et chez ce même individu une amblyopie postérieure à l'établissement de celui-ci et due au manque d'exercice. A lui se joint Andrea.
Bühm (1845) n'était pas satisfait de la théorie seule et cherchait à en trouver la preuve dans des récits de malades (qui devaient paraitre prodigieusement naïfs, dit Silex, en parlant de cette recherche de Bühm). Partisan de l’amblyopie par défaut d'usage, il aurait voulu que les malades, aussitôt après l’intervention chirurgicale pour le redressement de l'œil, se soient écriés : « Je vois! Je reconnais! » el eussent recouvert ainsi subitement une fonction depuis longtemps éteinte. .
Rüte (1841) parle d'un défaut d'exercice et Arlt (1842) d’un affaiblissement à la suite d’un emploi défectueux, affaiblissement
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qui pourrait être supprimé par l'emploi méthodique de cet œil. Mais, en plus, il envisage à un autre point de vue l'amblyopie comme une cause du strabisme.
Velpeau (1841), dans son Manuel pratique des maladies des yeux et dans son Traité du strabisme, présente l'inégalité congénilale ou accidentelle de la force des deux yeux, ou, ce qui revient au même, leur aptitude à être affectés par la lumière comme une cause-très fréquente de strabisme.
Boyer, en 1842, dans un mémoire intitulé : Æecherches sur l'opération du strabisme, admet une amblyopie primitive et une amblyopie consécutive au strabisme. Lorsque la force des yeux n'est pas égale, pour éviter que la vue ne devienne trouble, l'œil le plus faible se dévie, finissant par devenir tout à faitinutile et quelquefois amaurotique.
Scarpa, en 1841, attaque l'explication et l'application trop générale de Buffon ; pour lui, un @il sain peut par sa faiblesse musculaire se dévier et ne devenir amblyopique que secondairement par manque d'exercice.
A cette mème époque, Hélie (1841), dans sa thèse inaugurale, déclare que l’inaction dans laquelle demeure l'œil dévié amène un affaiblissement quelquefois très considérable de sa faculté visuelle. Buffon pensait que cet affaiblissement était primitif et il lui attribuait la production de la majeure partie des cas de strabisme. Mais, ajoute Hélie, on est forcé de reconnaitre qu’en ce point le grand observateur se trouve en défaut et qu'il a pris l'effet pour sa cause. Ce qui démontre évidemment que l'opinion de Buffon est sinon erronée, du moins très contestable, c'est que nous voyons cette faiblesse de l'œil, toutes les fois qu'elle n’est pas liée à une altération organique, diminuer de beaucoup et disparaitre après quelques heures ou même quelques minutes d'exercice.
Desmares, en 1847, considère l'habitude prise de ne se servir que d’un œil comme cause de strabisme, de sorte que, pour lui, la guérison à la fois du strabisme et de l’amblyopie n'est plus qu'une question d'exercice. Il est le premier qui cite un cas de guérison de l'amblyopie du strabisme. Il rapporte à cet égard
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l'exemple d'une jeune fille, Emma B..., âgée de seize ans, qui ne voyait que de l'œil droit, son œil gauche étant dévié en dehors et complètement amblyope. Une kératite frappa l'œil sain, en sorte que cette jeune fille se trouva tout à coup dans l'état le plus déplorable et ne pouvait plus marcher sans être guidée. L'affection de la cornée dura une année entière : lœil dévié commença, par suite de l'exercice auquel il était forcé, à voir à très petite distance, puis la vision augmenta dans cet œil, au point que six mois après la jeune fille se conduisait seule dans Paris et que quelques mois plus tard elle pouvait coudre et lire à la distance de 6 pouces.
Quelques années plus tard, en 1856, Mackenzie vient ajouter une nouvelle donnée à ce que l’on savait déjà de l'amblvyopie strabique : Dans le strabisme alternant, la vision est toujours à peu près égale dans les deux yeux ; puis il ajoute que dans Île strabisme non alternant, la différence de puissance des deux yeux est, en général, proportionnée au degré de la déviation. La vue d’un œil strabique est ordinairement défectueuse au point de ne pas permettre la lecture des caractères ordinaires ou même des grands caractères, ni de distinguer une personne d'avec une autre.
Il y à quelques raisons de croire, lorsqu'un œil est ainsi beaucoup plus faible que l’autre, que c’est pour avoir été tenu couvert d’un bandeau.
L’affaiblissement de la vision arrive à peu près en même temps que la convergence mutuelle, mais ce n’est pas lui qui l’amène. ;
Comme on à pu le constater, dans le court exposé historique qui précède, cette question de l’amblyopie strabique n’est pas encore beaucoup connue à l'époque où nous nous sommes arrêté ; à peine en trouve-t-on une courte mention dans les derniers traités d'ophtalmologie, à peine une phrase dans quelques thèses traitant du strabisme. Personne n'a encore essayé de la
discuter, d'en chercher la solution. On constate, on pressent, on devine, chacun apporte une idée à ce qui est déjà acquis. Joseph Plenck, Mayor de Ballens, Weller, Mackenzie ont laissé à leurs successeurs des idées, mais n'ont apporté aucun fait précis, aucune observation qui puisse servir à l'édification de théories, et ainsi qu'il en est pour l'étude de l'étiologie du strabisme, c'est à partir de Græfle, Donders, de Grœfe, Javal que nous aurons les premières discussions de l'amblyopie du strabisme. C'est une question qui s’individualise, qui prend à elle seule un chapitre dans l'étude du strabisme; mais de même que les idées reçues sont diverses, contraires, — amblyopie cause ou effet, — nous allons assister, dans cette seconde période de l'histoire de Famblyopie, à l’éclosion de théories discutées avec un égal talent, toujours avec le sentiment de la sincérité et de la loi la plus absolue, mais cependant fort différentes et même tout à fait contradictoires. Nous ne reproduirons évidemment pas ici toutes ces discussions, nous contentant de les analyser eb nous réservant plus tard d’en reprendre toutes les idées générales pour les discuter à notre tour avec nos observations et pour essayer de conclure également.
Alfred Græle est partisan de lamblyopie congénitale dans le strabisme, parce que, dit-il, on n'a pas d'observation de malades dont l’amblyopie doive être considérée comme absolument consécutive au strabisme.
Donders (1863), dans un mémoire très documenté sur la pathogénie du strabisme, se déclare pour l'amblyopie par non usage et établit nettement la théorie, sans en discuter les principes. Il déclare avoir constaté que, dans le strabisme simple, la netteté de la vision s’affaiblissait de plus en plus pour l'œil dévié.
« Au commencement, quand on place la main au-devant de l'œil qui regarde fixement l'objet, l'œil dévié se reporte vers celui-ci, il peut se faire même qu'il reste quelque temps en place, lorsqu'on ôte la main; toutelois, il ne tarde pas à céder