‹ L'âme américaine (volume 2)Chapitre 12 sur 96 · Hist. de la littérature anglaise,. Yoh II, p · texte numérisé non relu

Hist. de la littérature anglaise,. Yoh II, p

tion ouverts à Tesprit humain, que les civilisations européennes ont pris des routes diverses, se sont canalisées et ont amassé, chacune d'elles, des richesses particulières.

Chaque foyer national, aujourd'hui, a un rayonnement qui lui est propre. Le monde est une vaste fabrique où chaque peuple, dans la spécialité qu'il a adoptée, crée plus rapidement et mieux que les autres peuples. Car, de même que certains actes de notre organisme, après avoir exigé d'abord une grande tension, un travail assidu du cerveau deviennent, par la pratique réitérée, à peu près inconscients ; de môme, au sein des grandes collectivités, certaines manières de voir, d'agir, de penser, de sentir, élaborées mystérieusement à travers les siècles, appHquées, àPorigine, sous forme de maximes, de dogmes, de lois ou d'usages ont fini par se transmettre à l'état d'instincts.

Il existe un ensemble de caractères psychiques qui se retrouvent dans toutes les manifestations de la vie d'une race et qui constituent la base de son identité. C'est énoncer un truisme de dire que, du fait de leur hérédité, le Français, l'Allemand, l'Anglais, l'Italien, le Polonais, le Scandinave possèdent des vertus et des aptitudes spéciales (1).

1. En 1850, un auteur germano-américain énumérait comme suit les vertus nationales que ses compatriotes de même race devaient s'efforcer de conserver et de cultiver aux Etats-Unis : « La profondeur et le sérieux de la pensée,

L'Amérique avait Tavantage d'être peuplée d'éléments déjà façonnés par un long apprentissage à des lâches diverses ; ces éléments devaient lui apporter le charme de la variété, le relief des couleurs nuancées, l'intérêt qui s'attache aux choses dont la vie a des sources profondes et lointaines. Plusieurs races étaient conviées à colla-

le charme des relations sociales, la franchise et la sincérité du sentiment, le culte de la science, la piété sans hypocrisie, l'amour de l'art ».

« En aucun pays, dit M. E. Lavisse, on est heureux à moins de frais qu'en Allemagne. Une réunion de camarades ou d'associés d'un verein quelconque ; une fête de famille, de cabaret ou de village ; un verre de bière, quelques tours de danse, un chœur chanté sur les routes y sont des provisions de bonheur tranquille. Nul ne s'y surmène, ni à la ville, ni à la campagne. Nul ne brusque la vie. Point d'âpreté au travail ; une humeur ouverte à la joie de vivre et qui produit le Gemûth, cette bonhomie des gens satisfaits de leur sort ».

{Essais sur V Allemagne Impériale. Avant-Propos VIII).

J'emprunte à un journal parisien, les lignes suivantes de M. Hugues Le Roux qui peignent bien les qualités maîtresses de l'âme française « Mais, s'écrie-t-il, après avoir énuméré quelques-unes de nos lacunes, comme notre cœur marche d'accord avec notre raison ! Gomme nous sommes bien équilibrés, quoi qu'on en dise ! Avec quel art, avec quelles nuances nous jouissons des plaisirs de la sociabilité ! Gomme nous savons faire des sacrifices opportuns pour vivre en harmonie avec les autres hommes ! Gomme nous tirons de la culture intellectuelle toutes les voluptés qu'elle comporte ! Gomme nous goûtons la vie que d'autres rêvent ou brûlent ».

borer à la grandeur de Tunion; chacune d'elles avait des outils différents pour accomplir son œuvre.

Ainsi, des artisans appartenant à différents métiers sont venus apporter leur concours à la construction d'une demeure que les architectes qui en ont conçu le plan rêvent de faire merveilleusement belle. Les maçons ont établi de puissantes fondations ; les matériaux sont abondants; les conditions de sécurité et de bien-être dont bénéficient les différentes équipes d'ouvriers sont parfaites ; l'édifice commence à s'élever sous les auspices les plus favorables. Mais, voilà que, les uns après les autres, menuisiers, charpentiers, peintres, décorateurs ont jeté leurs outils et se sont mis à travailler, en qualité de manœuvres, sous la direction des maçons. L'édifice aura de solides murs de pierre, il offrira un abri sûr à ceux qui y demeureront, maisilne constituera pas une habitation confortable, son aspect ne sera pas agréable à la vue, et le rêve de beauté de ses architectes ne sera pas réalisé.

Des arbres ont été transplantés dans un terrain fertile, maison leur a enlevé une partie de leurs racines et toutes les fibres par lesquelles ils auraient pu aspirer largement les richesses du sol. Un grand nombre sont devenus des arbres secs ou ne portent pas les fruits qu'ils étaient appelés à porter.

Les émigrés assimilés par les éléments de lan-

gue anglaise aux Etals-Unis sont les ouvriers qui ont jeté leurs outils ; ils ne contribueront pas à rédifice national la part qui leur incombait. Ce sont les arbres dont on a coupé les racines et qui restent stériles.

Sous l'influence nivelante de Texclusivisme et du préjugé, la civilisation américaine a pris une teinte uniforme et criarde et, chose bizarre, ce qui manque surtout à ce pays peuplé par tant de races diverses, c'est la variété.

Que l'on médite seulement sur le fait suivant : Presque tous les hommes dont la République se fait gloire à bon droit, presque tous ceux dont la réputation a traversé l'Océan à d'autres titres qu'à celui de millionnaires ou de soldats sont d'origine anglo-saxonne : Washington, Franklin, les Adams, Webster, Prescott, Fenimore Cooper, Story, Washington Irving, Edgar Poe, .Emerson, Havv'thorne, Parker, Channing, Longfellow, Bancroft, Wlllis, Whitman, Asa Gray, Whittier, Holmes, Howell, Lowell, Mgr. Spalding,Clemens (Mark Twain), Edison, Sargeant, Whistler, etc. Quelques-uns sont d'origine écossaise. Les seuls hommes de race française qui ont joué un rôle important lors de la fondation de la République, comme John Jay et Henri Laurens, étaient des Huguenots et avaient reçu une éducation en partie française ; Joaquim Miller a écrit en allemand et en anglais ; Agassiz, né en Suisse, n'est venu en Amérique qu'à un âge assez avancé.

Nous savons, cependant, que, Télément d'origine anglo-saxonne ne constitue qu'une faible minorité de la population actuelle de FUnion. En tenant compte des circonstances plus favorables de fortune, de culture et de situation sociale dont il a bénéficié, le fait que je viens d'indiquer n'en paraît-il pas moins anormal ? Et, nous savons encore que, dans le champ des. productions de l'esprit, l'Anglo-Saxon n'est aucunement supérieur aux autres hommes.

Ne serait-on pas en droit de conclure, sans être accusé de paradoxe, que cet écart disproportionné entre les contingents d'illustrations fournis par les différentes races qui composent la nation américaine, résulte de ce que, chez l'Anglo-Saxon, l'hérédité n'a pas été interrompue, qu'il s'est développé conformément à ses besoins intellectuels, qu'il n'a rien éliminé, rien effacé dans son âme, que tout ce que de longues générations d'ancêtres y ont déposé a pu y germer et y fleurir ?

Sans doute, les exemples sont nombreux d'hommes qui, émigrés dans un pays étranger, arrachés à leurs habitudes héréditaires, élevés et instruits dans une langue qui n'était pas leur langue maternelle, initiés à une civilisation différente de celle de la race dont ils étaient issus ont été des sujets brillants et ont fait souche de familles distinguées. Mais presque toujours ces hommes, appartenaient à un milieu se-

cial élevé ; ils ont été transplantés dans des conditions favorables ; Taccession à une civilisation nouvelle, loin de leur fermer le passé a, en quelque sorte, agrandi leur âme, en étendant le champ de leurs affections et de leurs expériences. Ainsi, Adalbert de Chamisso quittant la France pendant la Révolution, à l'âge de cinq ans, et devenant Tun des plus grands poètes de TAUemagne ; ainsi l'Allemand Max MûUer considéré comme l'un des premiers écrivains anglais du siècle ; ainsiles familles irlandaises des Lally-Tolendal, des Mac-Mahon, des Taafe, des Prim, des Garrett dont les descendants se sont illustrés en France, en Autriche, en Espagne, au Portugal; ainsi les Milne-Edw^ards, les Waddington, les Dodds, ainsi les Labouchère, les Millais, les Du Maurier que se sont prêtés mutuellement la France et l'Angleterre. Les Huguenots émigrés en Allemagne, en Angleterre, en Amérique appartenaient en général à l'élite bourgeoise de leur temps et si la persécution les a fait fuir, la sympathie les a accueillis. Les uns et les autres ont pu conserver l'identité de leur être.

Car le mécanisme héréditaire n'est pas seul à agir ; il subit le joug de l'éducation et de la volonté. La plupart des écrivains, fort nombreux en ce siècle, qui se sont occupés des questions de physiologie ont prouvé, à l'encontre des fatahstes dont le système tend à faire de l'individu l'esclave de son hérédité, que les vices et les tares atavi-

ques peuvent être victorieusement combattus par l'éducation. Evidemment, les mêmes lois s'appliquent à la transmission des qualités et des aptitudes ; pour qu'elles se perpétuent il leur faut une culture propice et des influences favorables.

Depuis la fondation de la République les immigrants qui, presque tous, appartenaient aux classes illettrées ont rarement reçu aux Etat-Unis, ainsi que nous l'avons vu, un accueil sympathique ; lorsqu'ils n'ont pas été persécutés, ils ont été bafoués et humiliés dans leurs affections les plus chères. Ils ont dû, ou cru devoir renoncer à tout ce qu'ils aimaient au pa3's natal, à tout ce qui les mettait en communication avec l'âme des ancêtres. Ils ont cessé d'être eux-mêmes.

Ainsi, le passé tout entier s'est fermé sur des millions d'individus et, chacun aujourd'hui peut le constater, les descendants d'étrangers qui ont renié leur origine et oublié leur langue maternelle n'ont rien gardé des vertus et des aptitudes ancestrales (1).

Ces millions d'individus étaient issus de longues générations de travailleurs n'ayant pas encore participé à la vie intellectuelle de l'humanité, n'ayant pas connu le surmenage, et, dont toutes les forces psychiques et morales étaient à l'état

1. J'ai pu moi-même constater ce fait souvent, rien ne ressemble moins par exemple à un Français qu'un Américain (le race française ayant renié ses ancêtres.

latent : Qui sait combien de germinations fécondes ont été interrompues ; qui sait combien de semences précieuses ont été détruites auxquelles une évolution normale aurait permis d'éclore ?

Souvenirs enfouis, affections étouffées, aptitudes héréditaires éteintes. Voilà ce qui se trouve à la base de l'arbre familial de presque tous les descendants d'émigrés non anglo-saxons ou celtes aux Etats-Unis. L'arbre n'a pas dû en être fécondé.

Je n'ignore pas tout ce que peuvent avoir, en apparence, de purement théorique ou même de paradoxal, les considérations que je viens d'exposer. Les lois relatives à l'hérédité sont loin d'être absolues, les phénomènes de l'atavisme sont variables, et, d'autre part, si l'extinction des souvenirs, si le reniement du passé ont fait le vide dans les âmes des « assimilés », rien ne prouve que ces âmes ne puissent se remplir d'aspirations aussi élevées bien que différentes, de sentiments aussi nobles, que ceux qui en ont été extirpés.

On pourra me dire encore : Mais ces émigrés étant, pour l'immense majorité, des illettrés, des indigents écrasés sous les lois d'airain du vieux monde capitahste, la vie pour eux était nécessairement limitée à la lutte pour le pain quotidien; la patrie se résumait en l'amour d'un petit coin

de terre, en quelques acclamations et quelques cris enthousiastes poussés à époques périodiques, avec peut-être la haine de quelque nation étrangère. Pourquoi voulez-vous que Toubli de vagues affections, l'abandon de souvenirs amers ou humiliants soient synonymes d'appauvrissement moral ?

Ils ont trouvé en Amérique, un foyer avec le bien-être, la sécurité du lendemain, la dignité de Thomme libre; ils commencent une vie nouvelle ; ils sont des ancêtres. Leur âme s'est fermée au passé mais elle est ouverte vers Tavenir, et elle aspire aux états meilleurs que cet avenir tient en réserve ».

Je n'insisterai pas sur ce côté obscur et, dans tous les cas, hypothétique des résultats de l'assimilation et je reconnais bien volontiers que la liberté, l'égalité, le bien-être à la portée de tous, l'ambition du mieux, l'énergie et l'activité ambiantes qui constituent les conditions essentielles de la vie américaine, sont des forces fécondes dont on est en droit de beaucoup attendre.

Mais ne restera-t-il aucune trace dans les âmes de cet amoindrissement de la personnalité qu'a constitué le reniement du passé ?

L'assimilé n'a pas passé fièrement, le front

haut, d'un état à un autre, il s'est courbé, comme, je l'ai dit, sous les fourches caudines du méçrisj d'hommes d'un autre sang. Ne se peut-il que, dans cette abdication de sa fierté de race, dans l'accomplissement de cet acte humiliant et servile, un ressort de j son mécanisme moral se soit brisé qui ne se remplacera pas?

L'influence du milieu qui désormais va être absolue, puisque celle de l'hérédité est détruite, favorisera en lui le développement de l'individua- Hsme, elle ne sera certainement pas propice à la culture des vertus sociales.

Pendant les premières années de son séjour dans l'Union, l'émigré, en même temps que sa situation matérielle s'est sensiblement améliorée, a bénéficié, si je puis m'exprimer ainsi, d'un certain agrandissement intellectuel. Ses connaissances géographiques se sont étendues tout d'abord; il a nécessairement comparé ce qu'il a vu chez lui avec ce qu'il voit en Amérique ; son esprit a perçu des notions nouvelles ; il est devenu moins naïf, moins routinier.

D'un autre côté, sa sphère afl'ective s'est rétrécie dans les mêmes proportions et il s'est senti pénétré de sentiments peu louables qu'il avait ignorés jusqu'alors. Apprenant que le nom collectif de sa nationalité dont il était fier, est méprisable, que son nom à lui a une consonnance ridicule, que son origine constitue une tare, presque un crime; en butte aux railleries de ses camara-

des de l'atelier ou de l'usine, il s'est habitué peu à peu à la dissimulation, à la mauvaise honte, aux subterfuges mesquins et bientôt, presque fatalement, il a pris en haine tout ce qui lui rappelle le pays natal. Il s'est donné tout entier à la lutte pour le bien-être matériel et la richesse.

Dans l'âme agitée qui désormais sera la sienne, quelles pensées fécondes auront le temps d'éclore ?

Ses enfants, s'ils sont nés aux Etats-Unis, appartiennent de droit à la « caste supérieure » et ils donnent toute leur affection à la patrie qui est la leur ; mais il arrive souvent qu'à l'école on leur rappelle la tache originelle et eux-mêmes se pénètrent du mépris de la race dont ils sont issus (1).

C'est une phase particulièrement pénible que celle que traverse une famille d'émigrés dont les enfants se refusent à apprendre la langue des parents et, le plus souvent d'ailleurs, n'y sont pas encouragés. Ceux-ci arrivés dans le pays, vers vingt-cinq ou trente ans, ou plus tard, n'ont pu se faire en anglais qu'un vocabulaire fort res-

1. L'année dernière, dans une ville de l'Ouest où la population se trouve, dans une forte proportion, d'origine allemande et canadienne française, les autorités scolaires proposèrent de faire faire à l'école publique, des cours dans ces deux langues, si tel était le désir des élèves. Ces derniers furent consultés. Seuls trois jeunes Allemands et un Irlandais s'inscrivirent pour le cours français ; un élève canadien exprima l'intention d'apprendre l'allemand.

Ireint, car TilleUré n'apprendra jamais bien une langue étrangère, passé Page de l'adolescence. Cependant c'est l'anglais que l'on parle à la maison ; les entretiens se bornent nécessairement aux menus détails de la vie matérielle, aux rapports d'affaires. Aucune intimité véritable ne s'établit parmi les membres de cette famille ; entre eux aucune expansion, aucun réveil de souvenirs, aucune évocation du passé. Les âmes formées dans ce milieu sont généralement réfractaires à tout ce qui est poésie, beauté morale, sympathie universelle ; elles sont étroites et mesquines. Le seul sentiment un peu intense qui s'y est développé, c'est celui de la haine du pays des ancêtres, c'est la rancœur des humiliations subies à l'école, le souvenir aigri d'avoir été appelé Dutchmann, Frenchie, Macaroni, Dago (1), Sweet (2).

Tout observateur sincère qui a vécu dans les villes américaines a pu se rendre compte de l'exactitude de ce que j'affirme. Grattez le renégat de sa race, l'assimilé par le mépris et, sous le masque jovial, épanoui, de l'ouvrier bien nourri, et à l'aise, sous l'apparence affairée et énergique

1. Dans le Sud-Ouest, et principalement en Californie on appelle indifféremment «' Dago », l'homme de race espagnole, portugaise ou italienne. Je n'ai pu me faire expliquer l'origine de cette appellation ; c'est probablement une corruption de « Hidalgo ».

^» Sioeet (Sucré) de Swede (Suédois) .

du négociant prospère, sous la rondeur des manières de tous deux, vous devinerez souvent une âme à base de haine.

J*ai eu Toccasion de rencontrer un bon nombre de ces fils d'émigrés auxquels il fallait bien se garder de rappeler leur origine ; presque tous nécessairement devaient posséder au moins quelques notions de leur langue maternelle, car malgré eux, dans leur bas âge, ils avaient entendu leurs vieux parents causer ensemble ; ils affectaient cependant de n'en pas comprendre le premier mot. Je ne sais quelle impression d'ennui se dégageait de leur commerce. C'étaient des hommes actifs, pratiques, âpres au gain; d'un patriotisme, ou plutôt d'un « américanisme » agressif ; professant le mépris de tout ce qui n'était pas américain et ne parlait pas l'anglais ; se nourrissant avec délices des racontars de la presse jaune et des revues de vieilles filles sur la dépravation des pays étrangers et proclamant à tout propos les Etats-Unis, le plus grand, le plus beau, le plus glorieux pays du monde.

Dans l'âme des meilleurs d'entre eux, de ceux chez lesquels on trouve de la droiture, de la bonté, de la générosité et où l'amour de là famille est resté intense, il y a cependant presque toujours un coin obscur où couve la haine ouverte ou dissimulée mais inextinguible, du pays des ancêtres (1 ) .

1. Je me rendais un soir en bateau, de Providence à New- York. Un individu d*une cinquantaine d*années, Tair plu-

Antérieurement aux vingt ou trente dernières années, ainsi que je l'ai dit, seuls en général, ont conservé religieusement pendant plusieurs générations, le souvenir de la patrie ancestrale et perpétué Fusage de leur langue maternelle, les émigrés et descendants d'émigrés appartenant aux classes instruites et qui ont pu puiser dans leur histoire nationale la fierté de race nécessaire pour résister aux préjugés qui accablent leurs congé-

tôt cossu, mais paraissant légèrement éméché, lorgnait depuis quelque temps, le journal français que j'étais en train de lire.

— C'est du français que vous lisez-là ? fit-il enfin.

— Parfaitement, luirépondis-je.

• — Une langue difficile, mais qui a fait son temps et un peuple qui a fait son temps aussi, the French !

Je De crus pas devoir protester et continuai ma lecture.

Mais lui insistant : Croyez-vous, s'écria-t-il, que s'il y avait une guerre entre la France et l'Allemagne ou l'Angleterre, la France ne serait pas battue, écrasée?

— Je n'en sais absolument rien.

— Hé bien, je vous dis, moi, qu'elle le serait, qu'elle ne résisterait pas dix jours, que l'Angleterre n'en ferait qu'un e bouchée.

Comme je ne répondais pas^, il resta un moment silencieux, puis se leva, entra dans sa cabine, où, je suppose qu'il continua ses libations, car il revint la figure plus violacée qu'auparavant et exhalant une forte odeur de whisky.

— C'est une maudite nation, les Français, fit-il à demi voix, une maudite nation !

— Et qu'est-ce qu'ils vous ont fait, les Français, lui disje simplement?

— Ils ne m'ont rien fait, que voulez-vous qu'ils me fas-

nères ignorants. Et, le fait a été mille fois signalé, il n'y a pas de plus parfaits gentilshommes, de gens d'un commerce plus sûr,plus agréable que ces Américains fidèles au passé lointain. Ce sont des natures aristocratiques. Cette seule constatation que tous les observateurs ont pu faire aux Etats-Unis, suf-

sent? Seulement je vous dis que c'est une nation finie et que toutes les nations catholiques sont finies... Vous êtes Français peut-être ?

— J'ai l'honneur d'être de race française, répondis-je.

— Well, well... II se leva de nouveau et j'entendis distinctement de sa cabine qui était voisine, les glouglous du whisky. II revint, s'assit lentement et me regarda lire pendant quelques minutes, sans rien dire. Puis tout-à-coup, l'air ému: — « Vous m'avez Tair d'un brave homme, fit-il. Hé bien, je vais vous raconter quelque chose. Illfraune enveloppe de sa poche. Voyez- vous ça? John B. Hall. C'est mon nom. Je suis aussi Américain que n'importe quel maudit... A X... dans le Gonnecticut, il est connu ce nom ; parlez-en, on vous dira que John Hall paie ses dettes, qu'il ne doit rien à personne et qu'il a de l'argent dans son gousset.

— Je n'en doute pas, répondis-je.

— Ecoutez, mon ami, ajouta-t-il, plus expansif, je vais vous dire une chose que personne ne sait à X... parce que vous m'avez l'air d'un brave garçon et que vous n'êtes pas du Gonnecticut. Je déteste le Canada, la France, les Français et les catholiques parce que j'ai trop souffert à cause d'eux, quand j'étais jeune... A l'àgo de h uit ou neuf ans j'aurais pu parler avec vous dans votre langue et peut-être comprendre ce qui est écrit dans votre journal. Et, regardant autour de lui, pourvoir si on ne pourrait pas l'entendre. « Ecoutez, mon père ne s'appelait pas Hall, il était Français comme vous et s'appelait Jean-Baptiste Houle (je n'ai pas

firait à démontrer que rassimilation par le mépris est loirl d'avoir amélioré les individus.

Le mépris de l'étranger a constitué en quelque sorte, une pierre de touche, un creuset d'où les âmes fières et viriles sont sorties plus solidement trempées.

besoin dédire que ce n'était pas là le nom de mon interlocuteur, auquel je veux garder le secret, mais un nom français, anglicisé de la même manière). Et alors, il continua sans s'interrompre : — « Oh ! vous ne savez pas ce que nous avons eu à endurer quand nous étions jeunes, nous autres étrangers dans ce pays. Mon père était venu du Canada, vers 1845 et s'était établi à Biddeford (Maine), il était maçon de son métier. Moi, j'avais alors sept ans et je commençai à aller à l'école publique l'année suivante. Lorsque le maître me demanda mon nom et que je répondis « Jean-Baptiste Houle », je vis les élèves rire et me faire des grimaces. A la sortie de l'école, je fus battu ; ils se mirent dix contre moi ; quelques petits Irlandais prirent ma défense, mais nous n'étions pas les plus forts et je fus reconduit jusqu'à la maison aux cris de Frenchie! Pea-Soup (soupe aux pois). On lança des pierres dans nos fenêtres.

Je ne voulus pas retourner à l'école, mais en jouant avec des petits camarades irlandais qui étaient nos voisins, j'appris à parler l'anglais parfaitement. L'année suivante mon père me dit de retourner à l'école et de faire inscrire le nom de Hall qu'il avait adopté lui-même. Les Irlandais cette année là, se trouvaient nombreux et comme nous étions les plus forts, nous réussîmes à nous faire respecter. Cependant on m'insultait encore de temps à autre et on me traitait de « pea-soup ». Quand il s'agit de construire une église catholique irlandaise, en 1850, mon père fut em ployé parmi les ouvriers. Lui et ses camarades furent souvent attaqués par la populace américaine et, un jour

co

II a eu d'autres effets dont Tinfluence pernicieuse est indéniable et s'exerce encore aujourd'hui, même sur quelques-uns des meilleurs éléments de rimmigration, restés fidèles à leurs souvenirs et à leur langue maternelle.

La notion que l'étranger est un être de race inférieure a engendré, il ne pouvait en être autrement, une admiration sans bornes pour tout ce

même, ils furent poursuivis sur la voie ferrée, jusqu'à Portland. Il fallait garder l'église pour l'empêcher d'être démolie. Quand j'allais porter son dîner à mon père, souvent on m'attaquait et on m'enlevait les provisions Vous

comprenez, alors, au diable le français, la religion catholique et toutes ces bêtises-là! On est en Amérique, il faut être Américain, je ne connais que ça. Aujourd'hui, je demeure dans un autre Etat, j'ai fait mon petit magot et je suis indépendant. Mes enfants se moquent bien de votre sacrée France et de votre Canada. Ils seront des gentlemen américains riches.

Ecoutez, mon ami, je suis un peu gris et je vous ai dit des choses que je n'aurais pas dû dire; si jamais vous venez à X. John B, Hall vous recevra bien, mais si vous avez le malheur de prétendre que j'ai du sang fiançais dans les veines je dirai que tous êtes un maudit menteur (a goddam liar). 11 y a à X. un bon nombre de Frenchies comme vous, mais ils respectent l'Américain John Hall. Je ne vous disque ça. Et John B. Hall rentra dans sa cabine en titubant légèrement.

Des confidences de ce genre pourraient être faites par

qui est considéré comme américain. Etre reçu dans une famille américaine^ avoir des Américains dans sa clientèle, faire partie d'un cercle dont les membres sont des Américains, tout cela constitue pour un émigré le summun du succès. Or, ce que cet émigré considère comme TAméricain type, ce n'est pas Thomme austère et pieux, devenu très rare il est vrai, se conformant aux principes de l'époque coloniale; ce n'est pas même le Yankee roublard, mais religieux de la première moitié de ce siècle ; c'est, tout simplement, le protestant de langue anglaise, fils ou descendant d'étrangers assimilés par les procédés que l'on sait et ayant évolué sous l'action de facteurs dans lesquels la religion et la saine morale tiennent de moins en moins de place.

Dans cette démocratie, l'influence de la classe considérée comme supérieure est beaucoup plus grande que celle de l'aristocratie dans les pays à castes superposées, car elle ne s'exerce pas seulement dans le domaine des manières, mais encore dans celui des affaires, dans la vie religieuse, politique et domestique.

Les milliers d'émigrants qui, chaque année,

des millions d'Américains aux noms anglo-saxons. Ils ne sont pas très nombreux, au moins dans l'Est, ceux de notre race qui ont ainsi abdiqué leur passé. Notre organisation paroissiale et nos écoles françaises maintiennent notre religion et notre langue partout où nous sommes groupés en nombres suffisants.

débarquent dans les ports de New-York, de Boston, de Philadelphie ne sont pas en état de faire des études sur les principes et les aspirations des auteurs de la constitution et ne s'en préoccupent pas, du reste; ils ne vont pas chercher leurs modèles à une époque antérieure, ils se contentent de regarder autour d'eux, et, voyant l'admiration aller exclusivement à V Américain riche, ils tâcheront de se modeler sur VAméricain riche, afin d'être bien dans le mouvement. Or, il arrive presque toujours que ce sont les côtés les moins louables des caractères qu'on imite. Voici tel millionnaire dont la fortune a eu pour base cinq ou six faillites ; tel patron d'usine dont le vocabulaire de jurons est merveilleusement abondant ; tel riche négociant qui s'abstient de pratiques religieuses; tel politicien influent sur le compte duquel on raconte maintes histoires peu édifiantes. Evidemment tout cela est bien porté, bien « américain » et pourra être imité avec honneur et profit.

L'aristocratie intellectuelle et morale de l'Union, celle qui dans la politique s'est constituée sous le nom peu euphonique de Mugwump, vit à l'écart du mouvement et exerce une action encore fort restreinte sur l'évolution américaine.

L'émigrant apprend, dès son arrivée aux Etats- Unis, que la roublardise est une qualité précieuse et qu'il faut être rusé et peu scrupuleux pour réussir. Lôher nous montre l'Allemand qui veut gauchement s'initier à la rouerie, au humbiig.

« L'Américain, dit-il, (1) tient l'honnêteté de l'Allemand pour de la bêtise... mais lorsque celui-ci se met à tromper, il le fait trop ouvertement et trop lourdement. Le Yankee trompe avec finesse et gratifie au moins celui qu'il a roulé et réduit à la besace de quelques traits d'esprit pour son argent ; c'est un malin. L'Allemand trompe comme un lourdaud et un fripon ».

L'abandon de la foi des ancêtres qui suit généralement l'abandon de la langue maternelle n'a pas le caractère d'une conversion basée sur des convictions profondes et qu'accompagne toujours un renouveau dj zèle, de piété, de ferveur. La religion qu'on embrasse reste une simple fonction sociale et ne sert pas de base à la vie morale du transfuge.

Les étrangers « assimilés » n'apprennent pas à leurs enfants à prier dans la langue maternelle, c'est dans cette seule langue cependant qu'eux savent prier, car la prière ne se traduit pas, et cette atmosphère de communion intime et de paix qui est celle de la famille chrétienne manque à leur foyer.

L'étranger qui vient d'être naturalisé ne songe pas à se pénétrer de l'esprit de la constitution

i. On rencontre souvent des émigrés qui, arrivés jeunes aux Etats-Unis et paraissant avoir oublié complètement leur langue maternelle, prient cependant encore dans cette langue lorsqu'ils sont restés fldèles à la religion des ancêtres.

américaine et des enseignements des fondateurs de rUnion ; la vraie politique pour lui c'est celle des politiciens, entre les mains desquels il devient un instrument docile.

En résumé,rassimilation ne me paraît pas avoir été un facteur de progrès ou de moralité.

Une homogénéité factice que les circonstances ne rendaient ni nécessaire,ni même désirable a été créée, mais en amoindrissant les âmes dans des groupes nombreux de la population, en éliminant en elles les affections les plus saintes, les souvenirs les plus sacrés, tout ce qui les élevait audessus de Tégoïsme ; en les réduisant à la simple préoccupation du bien-être matériel.

Aces déracinés, comme les appellerait M. Maurice Barrés, un idéal sans grandeur s'est imposé ; Tamour du gain, la soif de la richesse ont remplacé dans leurs cœurs toutes les autres aspirations. Des indigents, des prolétaires sont devenus, il est vrai, des citoyens à Taise ; des illettrés ont pour fils des hommes capables de déguster quotidiennement les quinze ou vingt pages des journaux encyclopédiques du pays ; et pourtant l'humanité en eux n'a rien gagné.

Des générations vont se succéder et deshérédités nouvelles se constituer, mais elles n'auront pas l'élaboration lente et normale de celles que «l'as-

sirailation » a détruites. Il va manquer aux enfants de ces hommes d'affaires et de ces strugglers for life effrénés, l'atmosphère de foi, de bonheur paisible et de vie familiale intense dans laquelle ont grandi nos pères.

« L'extrême passion de la richesse, a dit le célèbre aliéniste Maudsley, alors qu'elle absorbe toutes les forces de la vie, prédispose à une décadence morale et intellectuelle, et la descendance de l'homme qui a beaucoup travaillé à s'enrichir est presque toujours dégénérée physiquement et moralement, égoïste, sans probité et instinctivement fourbe » .

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