L'INFLUENCE DES RACES
/. — Transformations subies par le caractère américain^ depuis l'époque coloniale. Elles ne sont dites ni aux institutions, ni au climat. — Un pays anglo-saxoyi est devenu un pays celtique. — Dans le long martyre de V Irlande on trouve^ en partie, la genèse de VAme américaine. — II. Coup d'œil sur Vhisloire de V Irlande. — III. Vopprimé de sept siècles est maintenant citoyen libre d'un pays immense et prospère. — Il a des arriérés de bonheur national à toucher. — Son optimisme est fort naturel. — L'Irlandais habile les villes. — // domie le ton. — Il n'est pas assimilé, il assimile. — IV. Premières manifestations du tempérament celtique un peu timides. — Il domine partout aujourd'hui. — V Anglo-saxon du temps de la reine Anne, trayisformé par la religion. — Quatid la religion a sombré, il reprend au contact du Celte, son caractère primitif. — V. V Allemand n'a guère exercé d'influence. — Les autres races.
« What are now the salient intellectual features of the « masses of the native population of the United States ? I « présent with difïidence the following list :
« A desiro lo be abreast of the best thought and work ol* « the world everywhere.... A foadness for bold and stri- « king efforts ; a préférence for^a large generalization « and Ihourios wliich hâve an air of compleleness.
« An absence among tlie multitude, of refined tastes, and « disposition to be attracted ratlier bg gênerai brilliance
« than by delicacy of workmanship ;... An inadéquate « perception ofthe différence between first-rate worlî « in a quiet style and mère flatness.... An enthousiasm « for anything that can be called genius, with an over- « readiness to discover it .
« A love of intellectual novelties... An intellectual impa- « tience and désire for quick and patent results. An- « over-valuing of the judgments of the multitude ; a « disposition to judge by success, work which bas not « been produced for- the sake of success. A tendency « to mistake bigness for greatness ».
{James Bryce. The american commonwealth vol. III .
« I/lrlande, la patrie des poètes, des penseurs hardis, « peuple de parole éclatante et d'épée rapide qui conser- « ve encore dans cette vieillesse du monde, la puissance « poétique ».
(Michelet, Histoire de France),
II est intéressant de comparer les tableaux de la vie américaine, les études de mœurs ayant le peuple américain pour objet qui ont été publiés dans
1. Quels sont à l'heure qu'il est, les traits intellectuels saillants de la masse de la population américaine ? Je soumets avec quelque défiance la liste suivante :
« Désir d'être partout au premier rang dans le champ de la pensée et de l'action. Amour des effets audacieux et frappants; préférence pour une généralisation large et des théories qui ont une apparence de plénitude. Absence parmi la foule, de goûts raffinés ; disposition à être attiré plutôt par l'éclat général que par la délicatesse du travail...
Perception inadéquate de la différence entre un travail de premier ordre, en style sobre et le simple clinquant ;
Amour des nouveautés intellectuelles*... Enthousiasme
la dernière partie du xviii° siècle avec ceux de l'époque actuelle. On trouve à peine, dans les uns et les autres, quelques traits communs. Certaines manifestations intellectuelles d'aujourd'hui étaient en germe, alors, sans doute, mais elles se sont développées outre mesure, dans la même progression, semble-t-il, que le pays lui-même; d'autres, au contraire, constituent la négation absolue des principes et des habitudes de l'époque coloniale et des premiers temps de l'Union.
Des observateurs superficiels ont attribué ces transformations uniquement à l'action des institutions politiques, alors que celles-ci n'ont fait que faciliter le libre jeu des facteurs psychiques. D'autres ont voulu y voir surtout l'influence du climat, mais on sait que cette influence ne s'exerce que dans les climats extrêmes ; d'ailleurs elle aurait agi aussi bien de 1630 à 1800, qu'elle a agi depuis ; or, tel était le puritain, par exemple, en 1630, tel il était en 1800, tel il est encore aujourd'hui.
C'est dans les Etats de l'Ouest où la température est plutôt froide et dans les Etats de la
pour tout ce qui peut s'appeler génie, avec une disposition à le découvrir très facilement. Engouement pour des résultats patents et rapides. Respect exagéré des jugements de la foule. Disposition à juger par le critérium du succès des œuvres qui n'ont pas élé produites en vue du succès.
Tendance à confondre la grandeur avec le volume *.
Pennsylvanie et du New-York où elle est tempérée, que les idiosyncrasies américaines se manifestent généralement, avec le plus d'intensité, avec le plus de violence.
Il faut donc chercher ailleurs. La mentalité du peuple des Etats-Unis n'est pas un produit autochtone comme les pins de ses forêts ; ses sources sont lointaines ; les hérédités dont elle découle se sont longtemps transmises, en des terres étrangères ; elle a été soumise à mille influences diverses.
Un pays de discipline sévère est devenu un pays de liberté absolue ; un pays presque exclusivement agricole s'est transformé en un pays dont les habitants, pour l'immense majorité, habitent les villes (1). J'ai dit quels ont été sur de nombreux éléments de la population les résultats de l'assimilation. Mais, ce qui explique surtout l'évolution accomplie, c'est qu'un pays façonné dans un moule anglo-saxon est devenu un pays celtique.
1. En cent ans, la population totale de l'Union est devenue seize fois plus nombreuse, mais celle des villes l'est devenue 160 fois. (A. Gilman, Socialism and American spiHt, p. 30 (New-York, 1893).
Dans le long martyre de l'Irlande on trouvera, en grande partie, la genèse de TAme américaine.
Assez peu de personnes, en dehors des îles britanniques se sont occupées d'étudier sérieusement rhistoire de ce pays, l'histoire de son passé. Les journaux racontent de temps à autre, dans la colonne des faits divers, une scène d'expulsion, Téviction de quelque pauvre fermier ; à certaines époques encore récentes, on a fait des tableaux saisissants de la misère qui régnait dans Plie d'Emeraude ; certains clichés sont réimprimés, à intervalles réguliers, sur « la noble et malheureuse Irlande » et Ton s'en tient là. Ceux qui s'apitoient le plus sur le sort de l'Irlande ne connaissent pas généralement toute l'horreur, toute la barbarie de l'oppression sous laquelle elle s'est débattue pendant sept siècles.
Les Irlandais ont, dans leurs traditions, le souvenir d'une civilisation avancée, plus ancienne que celle de tous les peuples de l'Europe et florissant quinze siècles avant Jésus-Christ (1).
1. M. James Russell Lowell parle dans sesLtUerary essays (p. 19) des « races conquises, comme les Welches et
Leurs historiens nous parlent d'un roi, Gormac l^" qui, au troisième siècle de l'ère chétienne, encouragea dans ses Etats les arts, les sciences, les manufactures et laissa un code de lois, un livre intitulé « Institutions d^un prince » rempli des plus sages maximes et de préceptes basés sur le respect de la liberté humaine (1).
Au V* siècle, mieux préparés qu'aucun autre peuple du continent européen, à recevoir la parole de vie, les Irlandais embrassèrent le christianisme sans effusion de sang, sans persécutions et se firent les évangélisateurs des autres peuples.
L'autorité absolue d'un despote n'a jamais régné chez eux. L'Irlande était composée de clans, de tribus, dont chacune avait son roi et où la terre était commune à tous. L'histoire mentionne soixante quinze de ces rois, jusqu'au jour où Henri II d'Angleterre, après s'être emparé de l'Ile, prit le titre de Lord de l'Irlande : vingt-huit d'entre eux furent assassinés, ou
les Irlandais, qui se consolent de la dégradation actuelle, par des empires imaginaires dans le passé, des empires dont les frontières peuvent s'étendre à volonté et portent, sans effusion de sang, les conquêtes de l'imagination en des régions qui ne paraissent sur aucune carte géographique et au sujet desquelles l'histoire authon tique est impitoyablement muette ».
4. Une commission royale Tke Brehon law% commission a été nommée, en 1865, par le gouvernement anglais, pour faire la traduction de ce code de lois.
moururent de mort violenle ; dix-sept périrent sur les champs de bataille ; trois se firent moines ; trois furent frappés par la foudre ; l'un d'eux, Gonnor, succomba au chagrin de n'avoir pu remédier aux maux dont souffrait son pays ; quatre ou cinq à peine moururent de mort naturelle. On peut s'imaginer quelles sources abondantes furent pour la poésie populaire, ces destinées tragiques de princes et de dynasties sans cesse en lutte les unes contre les autres. On comprend combien chez ce peuple la vie nationale, étant aussi ancienne, doit avoir de racines profondes et comment quand on croit avoir tout extirpé, il reste encore, sous le sol, des fibres vivaces.
Ainsi, l'Irlandais arrive à la période du moyenâge où commence à luire la lumière de l'ère moderne, avec une histoire toute charrrée de légendes, des traditions héroïques et des institutions libres. Enthousiaste, ardent, imaginatif, il est naturellement éloquent, il a l'esprit alerte et subtil ; son climat est admirable, son sol est fertile, ses femmes sont jolies, les plus jolies des races du Nord. Voici donc un peuple qui va prendre une place brillante parmi les peuples de , l'Europe...
Ilélas 1 il sera l'éternel opprimé, l'éternel martyr ; il va souffrir pendant des siècles, sous une tyrannie dont le monde civilisé n'a jamais encore donné d'exemples.
Les enfants illustres qui naîtront dans son sein, iront verser leur sang sur les champs de bataille, pour des princes étrangers, vaincre sous d'autres drapeaux que le sien, enrichir une autre histoire que la sienne. Il fournira à l'Angleterre son tyran, à la France, à l'Espagne, à l'Autriche, au Portugal, des diplomates et des généraux, des poètes et des orateurs ; lui, restera le peuple honni et méprisé.
La langue qui incarne tout son passé, son histoire, ses légendes, on la fera disparaître, et c'est dans la langue des oppresseurs que ses poètes désormais chanteront le deuil de la patrie .
On le persécutera pour sa foi que l'on trouvera inexpugnable; on lui enlèvera ses propriétés; on le chassera comme une bête fauve.
Pauvre Irlande ! son histoire est faite de sang et de larmes.
Pendant quelques siècles, ce fut à coups de fusil qu'on chassa les malheureux Celtes ; c'est par la famine qu'on les réduisit. « En un an et demi, dit le poète anglais, Edmund Spencer (1), qui fut témoin oculaire de tout ce qui se passa, lors de la soumission de la province de Munster en 1580, ils tombèrent dans un tel état de misère que leur aspect aurait ému un cœur de pierre. De tous les coins des bois et des savanes, ils venaient,