Op. cit., p
un individu plus opulent encore que les deux autres. Si Ton m'avait présenté à trois sacs d'écus ; la cérémonie aurait été aussi intéressante, et peut-être moins fastidieuse ^.
Le chinois Li-Hung-Chang, quia visité les Etats- Unis, il y a deux ou trois ans, a excité un très vif intérêt, non pas parce qu'il était l'un des hommes représentatifs de la race jaune et incarnait une civilisation différente de la nôtre, mais parce que des journaux quelque peu fantaisistes s'étaient amusés à établir le chiffre de sa fortune. D'après eux, Li-Hung-Ghang élait l'homme le plus riche du monde entier ; dès lors on se précipita sur son passage, on se bouscula pour le voir. Ce n'était plus seulement un grand Chinois, c'était un grand homme.
Dans la bataille des capitaux, de même que dans les luttes armées, le vainqueur est un héros et l'on a pour lui toutes les faiblesses, toute l'indulgence que l'on avait, aux âges militaires, pour les caprices et même les crimes des grands capitaines. Chaque millionnaire de haute envergure a ses historiographes ; on cite ses bons mots, on s'étend avec complaisance sur le détail de ses succès financiers, des razzias qu'il a opérées, des concurrents qu'il a ruinés, et, l'on donne sa carrière comme exemple aux jeunes générations.
Le millionnaire américain est rarement intéressant lui-même, mais sa vie l'est toujours ; c'est une histoire de conquêtes, c'est un roman dont le
personnage principal, à travers des péripéties diverses, marche constamment de succès en succès, triomphe de tous les hasards contraires, sort indemne de tous les dangers et atteint finalement, à force d'audace et de ruse, le but qu'il s'est proposé. Ce roman est d'autant plus attachant que, le lecteur, si humble qu'il soit, peut facilement en imagination s'identifier avec son héros, lequel a débuté dans des circonstances à peu près identiques à celles où il se trouve lui-même, a bénéficié de chances qui pourront peut-être quelque jour lui échoir et ne lui est supérieur ni par la naissance, ni par la culture, ni par les manières (1).
Le millionnaire, c'est pour l'Américain des masses le Soult, le Hoche, le Murât des guerres du premier Empire, c'est le soldat de fortune, encouragement vivant à l'humble troupier, lui rappelant qu'il porte un bâton de maréchal dans sa giberne.
On prétend qu'il n'y avait que deux millionnaires aux Etats-Unis en 1860 ; il y en a aujourd'hui plus de 40.000.
1. L'absence dans toutes les grandes villes américaines, excepté peut-être Boston, dit M. Godkin, de ce qui constitue la bonne société, c'est-à-dire de l'union de la fortune et de la culture chez les mêmes personnes, est l'un des traits caractéristiques les plus remarqués et les plus remarquables de notre époque. {The proUems of modem démocracy, p. 325 (New-York, 1897).
Il a été constaté, lors du recensement de 1890, que plus de la moitié de la fortune nationale des quarante-cinq Etats appartenait à trente mille individus et le tiers à moins de deux mille.
Si la chasse au million est âpre, sans égards comme sans scrupules, il faut reconnaître, cependant, que nulle part au monde, il n'est fait un plus noble usage de beaucoup de grandes fortunes. Presque pas une petite ville où quelque millionnaire n'ait doté ou fondé une bibliothèque publique, un hôpital, une école ou une institution de charité.
L'Etat qui tient à mettre toutes les facilités possibles de s'instruire à la portée du plus grand nombre, qui veut que chaque citoyen puisse développer pleinement ses dons naturels, est puissammenfsecondé par la bienfaisance privée et, il faut le reconnaître encore, la vanité a rarement la plus grande part dans les motifs qui ont inspiré telle dotation, tel legs dont bénéficie le public Les possesseurs de ces fortunes, en général si facilement conquises, se sentent reconnaissants envers la terre et les institutions qui leur ont été favorables; ils tiennent à rendre au pays un peu de ce qu'il leur a donné. Enfin, il y a la contagion de l'exemple ; ici, nul mouvement n'est isolé, il se répercute et se reproduit pour le bien com-
me pour le mal. D'ailleurs, Thomme qui a gagné un million s'arrête rarement en chemin, il continue à travailler et à s'enrichir. Les dons qu'il fait ne sont souvent qu'un peu de lest qu'il jette dans sa marche rapide.
L'admiration et le respect qui entourent le millionnaire proviennent donc un peu aussi du fait qu'il est généralement un bienfaiteur de son pays, de son Etat ou de sa ville.
Il y a probablement dans la vertigineuse accumulation des millions qui se fait en Amérique, depuis trente ans, une menace sérieuse pour l'avenir. Mais, à l'heure qu'il est, le Roi millionnaire est, à tout prendre, un bon roi.
Le politicien n'occupe pas dans le monde américain une situation considérée et enviée ; son pouvoir n'est jamais le but de l'ambition de la meilleure classe des citoyens, mais il gouverne et son autocratie s'exerce sur tous les rouages de l'administration, sur tout le fonctionnement de la chose publique.
Il serait fastidieux de rééditer ici les innombrables lieux communs que l'on a entassés depuis un siècle, sur les avantages et les inconvénients du gouvernement populaire, du suffrage universel
(lu régime parlementaire, sur les différents systèmes d'élections ou les attributions des Chambres. Je rappellerai seulement que la vie politique est plus compliquée aux Etats-Unis qu'en aucun autre pays du monde, par le fait que toutes ou presque toutes les fonctions y sont électives et temporaires. A la suite de chaque élection les vainqueurs prennent la place des vaincus dans la plupart des charges et emplois administratifs. Ce système qui a été inauguré vers 1830, par un président d'origine irlandaise, Andrew^ Jackson, s'appelle le système des dépouilles.
La République compte une armée régulière de politiciens sans cesse sur la brèche ; cette armée se compose de tous les individus besoigneux qui aspirent à des charges pubhques, de fous les anciens fonctionnaires et employés destitués et qui naturellement ne songent qu'à rentrer dans les postes dont on les a délogés et de tous les fonctionnaires et employés en exercice qui ne seront maintenus que si le gouvernement qui les a nommés reste au pouvoir.
L'incarnation suprême dupohticien c'est le ^055 (du mot hollandais, Boss, Patron).
La Bossocratie (1) est une institution bienamé-
1. Le mot Boss a été employé pour la première fois par M. Wayne Mac Veagh, un adversaire du général Grant, et contre ce dernier.
ricaîne ; le Boss est un personnage qui n'existe en aucun autre pays du monde.
Il est quelquefois sénateur ou député, quelquefois il n'appartient à aucune chambre ou législature, et, souvent même, îl n'exerce aucune profession connue. Presque toujours il a une fort mauvaise réputation et passe pour un fieffé coquin ; il est rarement un orateur disert, un brillant causeur, un lettré ou un économiste. Comment s'impose-t-il aux masses et finit-il par exercer un véritable dictature sur tous les autres politiciens d'un parti ? Mystère. Sans doute, il séduit par quelques grandes qualités d'organisation ; il connaît les mobiles cachés qui font agir les hommes, il a l'art d'éveiller les vanités et de mettre en jeu les intérêts.
Il y a quelque chose d'occulte, cependant, dans la genèse de son accession au pouvoir ; mais, une fois que son autorité est reconnue, on s'explique assez bien qu'il la maintienne.
Il s'agit pour la coterie dont il est le chef et qui est la tête agissante d'un grand parti, de s'emparer de toutes les fonctions publiques et de faire bénéficier les amis de l'argent des contribuables. Tout se concentre entre les mains du Boss, nul ne peut obtenir un emploi, dans un Etat ainsi régi, s'il n'a été agréé par lui, et personne ne s'insurge contre la manière dont il distribue les emplois, les sinécures et les bénéfices. Il y a une
solidarité indissoluble entre tous les membres de Tassociation.
Le nerf de la guerre ne manque jamais ; les fonds sont fournis par quelques grands spéculateurs dont le parti s'engage à favoriser les combinaisons.
Le Boss a sous ses ordres Farmée régulière dont j'ai parlé, la foule des candidats aux emplois qui veulent être placés ou replacés ; ou, si son parti est au pouvoir, la foule des employés qui veulent conserver leur situation ; il a comme milices sûres, la masse des partisans fanatiques qui n'abandonnent jamais leur drapeau.
Une autre des causes qui favorisent l'exercice de son pouvoir, c'est Tindifférence relative d'une certaine partie de la population aux agissements des politiciens. C'est ici le pays par excellence du travail. L'homme de loi reste à son étude de huit heures du matin à neuf heures du soir, le négociant s'occupe exclusivement de son commerce ; chacun se donne tout entier à son négoce, à sa profession, à son métier et n'a que peu de temps à consacrer à la chose publique.
11 est donc naturel que le politicien de métier fasse de môme, se donne tout entier à la politique et qu'on lui laisse tout diriger. En outre, dans une démocratie aussi étendue, aussi hétorogène, le sentiment de la responsabilité individuelle est atténué, en raison de la dissémination de celte responsabilité entre tant de millions d'individus.
Certains faits, cependant, sont moins explicables. Ainsi, aux élections de novembre 1898, dans l'Etat de la Pennsylvanie, la masse des honnêtes gens, sans distinction de partis, avait semblé s'insurger contre la dictature du Boss Quay; on avait dévoilé toutes les turpitudes, toutes les impostures de celui-ci et fait ressortir la honte qui rejaillirait sur un Etat de six millions d'habitants, d'être gouverné par un homme perdu de réputation .
Avant la fin de la période électorale, le Boss fut même arrêté, sous l'inculpation de manœuvres frauduleuses, et condamné à subir son procès en cour d'assises. Tout cela ne l'a pas empêché de triompher.
Dans l'Etat de New-York, deux Boss sont en présence, Platt et Groker. Celui-ci parti d'Irlande sans le sou, il y a quelque vingt ans, est aujourd'hui millionnaire ; il a une magnifique écurie de courses, et, lorsqu'il va en Angleterre, disent ses admirateurs, il fréquente assidûment le prince de Galles et les clubs fashionnables ; ce qui est aux Etats-Unis, un critérium absolu d'élégance. On l'accuse d'avoir commis un meurtre avant de quitter l'Irlande ; le Boss ne s'en défend pas, cela augmente son prestige. Crotker est le roi de cette fameuse association de pots de vinier.
connue sous le nom de Tammany Hall et de quj dépendent toutes les adjudications des travaux publics de la ville de New-York.
Le concurrent de Ooker, Platt, est directeur d'une compagnie de messageries et sénateur de l'Union ; il vit humblement, et seul l'amour du pouvoir, paraît-il, en a fait unBoss. On remarque cependant, que son fils et ses parents vivent au contraire dans l'opulence.
Dans la Pennsylvanie, le prédécesseur du Boss Quay fut un autre Irlandais, du nom de Don Cameron.
Il avait probablement passé en Espagne avant de venir aux Etats-Unis.
Le Boss du Maryland est également un Irlandais, nommé Gorman.
Le Boss de l'Ohio se nomme M. Hanna; celui du Rliode-Island est un certain M. Brayton qui a appartenu autrefois à l'armée et qu'on appelle « le général Brayton ».
Le Massachusetts n'a pas de Boss.
Tous ces puissants dictateurs de partis ne prennent jamais part aux débats des Chambres, lorsqu'ils en sont membres, leur influence s'exerce dans les couloirs. Ce sont des Reinach et des Arton. La plupart sont sénateurs ou finissent par être nommés sénateurs.
Le véritable fondateur delà Bossocratie fut un spéculateur, accapareur et voleur célèbre, connu sous le nom de Boss Tweed. Tammany Ha/ia\ ait
été, à Torigine, un club politique, fondé dans le but de maintenir la discipline dans le parti démocratique de TEtat de New-York; naturellement les candidats étaient choisis et les fonctionnaires nommés par le club, mais en tout bien tout honneur. Tweed vit le parti que Ton pourrait tirer, au point de vue de Taccaparement et des pots de vin, de cette organisation, et il réussit à imposer sa dictature à Tammanj, qui dès lors, devint cette officine de concussion qu'il est resté jusqu'à nos jours.
Tweed après nombre de méfaits notoires et de vols éhontés dut prendre le chemin du bagne.
Ce fut momentanément une revanche de l'opinion, mais TammanyHall n'en continua pas moins à fleurir jusqu'en 1894, momeat auquel éclata le fameux scandale dont tous les journaux s'occupèrent et qui montra quelle corruption y régnait. Plusieurs des concussionnaires furent condamnés, comme on le sait ; l'association n'en a pas pour cela reçu le coup de mort, elle s'est relevée de cet échec.
Les adjudications des travaux publics de la ville de New- York représentant une somme annuelle de 75 millions de dollars ; on conçoit que ce soit un champ de bénéfices difficile à abandonner.
Voici les derniers faits parvenus à la connaissance du public et que les journaux ont commenté longuement, mais sans indignation d'ailleurs :
Devant un comité d'enquête siégeant à New- York, aux derniers jours de septembre (1899), vingt-cinq magistrats sont venus reconnaître qu'ils avaient versé au BossCvokev des sommes variant de 1.500 à 12.000 dollars, pour obtenir leur nomination, ainsi qu'il suit :
M. Coverny a versé 5.000 dollars
M. Filz-Gerald » ....... 5.000 »
M. Maddox » 3,500 »
M. Smyth » ....... 5,000 »
M.Fitzsimmons » 5?.,000 »
M.Freedman » 2,500 »
M. Leveiitrill » 5,000 »
M.Ransom » 12,000 »
M.O'Dwyer » 5,000 »
M. Inj-raham » 0,000 »
M. Andrews » 5,000 »
M.MacMahon » 3,800 »
M. Newburger » 5,000 »
M.Hastrell » 1,500 »
M.Patterson » Plusieurs milliers
M . Gildersleeve » 4,000 »
M.Giegerich » . , 5,000 »
M. Scott » , 9,955 »
M. Hisclioff » 10,000 »
M.McAdams » 10,000 »
M.Dugro » 10,000 »
M.FitzegiaM » 5,000 »
M. Beacli » 5,062 »
M.Beekinau » 4,797 >
M.Truax » 1,500 »
Le symptôme fatidique que constituent ces faits, c'est que l'opinion publique ne s'insurge pas et qu'un homme appartenant à Tammany Hall n'est nullement déconsidéré.
« Ce qui est pire que la corruption, dit Lecky (1) c'est l'acquiescement à la corruption. Aucun côté de la vie américaine ne frappe aussi fortement un étranger que l'indifTérence extraordinaire avec laquelle des fraudes notoires et des actes de corruption avoués sont regardés par l'opinion publique, aux Etats-Unis. Un gaspillage éhonté dans la vie publique, des malversations dans l'administration des deniers publics ne semblent exciter tout au plus qu'un dédaigneux sourire. On traite cela comme une chose toute naturelle, comme le résultat normal de la forme existante du gouvernement »,
Cet état n'est évidemment que transitoire ; il résulte des éléments instables de la population, il est favorisé par le fait général de la richesse et de la facilité de s'enrichir qui est à la portée du grand nombre.
L'électivité dans certaines fonctions publiques, comme par exemple dans la magistrature, est un mal reconnu par la partie la plus importante du public. Les juges ne sont pas électifs dans tous