‹ L'âme américaine (volume 2)Chapitre 63 sur 96 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

Op. cit., p

La vanité personnelle se manifeste principalement dans la réclame des journaux dont j'ai parlé plus haut et dans la publication des multiples albums de célébrités régionales. C'est une excellente industrie que celle d'éditeur de ces albums.

Un solliciteur de publicité passe chez tous les citoyens d'une ville ou d'un Etat, ayant les moyens de payer une somme suffisante « Monsieur, dirat-il, la maison que je représente a décidé de publier un album des portraits accompagnés de biographies des principaux citoyens de l'Etat. Ce sera un volume très utile, un souvenir qui perpétuera dans les familles la vénération de ceux qui les auront illustrées, et fera connaître à nos compatriotes des autres Etats, les hommes dont nous sommes fiers dans celui-ci. Magnifique édition de luxe, Monsieur; portraits en taille-douce, etc., nous avons déjà les souscriptions du général X... du colonel Z... du docteur M... du sénateur B... du jijge L... de M. N. le millionnaire ; votre place est toute indiquée au milieu d'eux. Vous allez me donner, s'il vous plaît, une bonne photographie avec un curiculiim vitae, la liste de vos titres, des fonctions publiques que vous avez remplies, etc., etc. ». Ce boniment manque rarement son eiïet et les albums de ce genre abondent

dans tous les Etats. Les citoyens qui ont occupé une fonction publique, si peu de temps que ce soit, y sont désignés comme s'ils étaient restés titulaires de cette fonction. Un ancien conseiller, un ancien maire reste toujours « M. le conseiller », « M. le maire ».

Ce sont là satisfactions de vanité à Tusage des masses, des self-made men qui ne sont pas arrivés au million. Pour beaucoup de millionnaires, la conquête de la fortune qui les élève au dessus de la foule n'est souvent, et cela surtout dans les grandes capitales, qu'un premier pas de fait vers la prééminence sociale. En Amérique comme ailleurs, quand la lutte pour la richesse s'est terminée par une victoire, la lutte pour des satisfactions de vanité commence et se continue exclusivement. Une rubrique inconnue en d'autres pays, revient souvent dans les journaux américains « struggle for social récognition » qui pourrait se traduire par « efforts pour escalader les sommets sociaux « lutte pour se faire accepter dans le dessus du panier ». La revue américaine, The Arena, dans un article en date du mois de juillet 1895, mettait cet exercice au nombre des influences déprimantes qui annihilent la vie supérieure chez les gens ayant gagné des millions.

Faire partie de cercles exclusifs dont, un certain chiffre de fortune ou au moins des ancêtres ayant porté une couronne royale peuvent, seuls,

permettre l'accès, n'implique qu'une pure satisfaction de vanité, la sympathie, les affinités électives n'y sont pour rien .

Souvent les « strugglers for social récognition « se heurtent à de cruelles déceptions, et les journaux mondains racontent avec un grand luxe de détails, les mécomptes de telle ou telle femme de millionnaire qui s'est vu refuser l'entrée des salons des « Quatre cents » ou de quelqu'autre coterie exclusive.

Les millionnaires ne se contentent plus d'occuper les degrés supérieurs de l'échelle démocratique « Parvenus au sommet de l'opulence, disait un publiciste français très bien renseigné sur les choses d'Amérique (l),ils se réclament tout républicains qu'ils se disent et se croient de descendance illustre. Des D'Hozier improvisés leur confectionnent des arbres généalogiques. Soixante et dix-huit des plus riches familles de l'Union auraient des souverains pour ancêtres.

« Elles ont créé un ordre dit « de la Couronne » et ont adopté pour devise le vers d'Horace « Atavis Edite regibus ». Sortis des rangs du peuple, artisans de leur propre fortune, Por ne leur suffît plus. Ils aspirent à asseoir une aristocratie de fortune sur une aristocratie de naissance. Ils ont des millions, il leur faut des ancêtres et remontant le cours des siècles, ils vont

l.M. C. de Varigny. Le Temps, 21 juin 189?.

les chercher très haut et très loin sur les plus vieux trônes d'Europe, achetant à beaux derniers comptants d'apocryphes parchemins pour eux et d'authentiques blasons de princes et de marquis pour leurs filles ».

Un livre publié par un certain M.Chs. H. Browning, sous le titre de (1) Américains de descendance royale », porte à plus de trois mille trois cents, le nombre des familles américaines dont les ancêtres ont occupé des trônes. Pour deux cents de ces familles les ancêtres paternels et maternels sont également de sang royal. Nul doute que les Astor, les Pullitzer, les Pollack descendent du roi David. Quant aux 75 rois qui ont régné sur Tlrlande, comme nous Pavons vu plus haut, du troisième siècle jusqu'au moment où Henri H prit le titre de lord de l'Irlande, ils doivent avoir une vaste descendance.

Parmi les Irlandais qui ne renient pas leur origine un grand nombre se déclarent de sang royal.

La vanité que j'ai appelée « altruiste » est un produit absolument américain et qui ne se ren-

i. Americans of royal descent. Familles whose Uneâge is traced to the legitimate issue of hings, by Gh. Browning, member of the American historical association Philadelphie, 1891).

contre guère ailleurs ; elle consiste dans la manie de donner des titres honorifiques ou autres à ceux qui vous entourent et de distribuer avec profusion les appellations de « Colonel, Capitaine, Professeur, Docteur, etc.» Elle a sa source, pour une part, dans le sentiment d'importance par répercussion dont se sent pénétré un citoyen qui peut causer familièrement avec un personnage répondant au titre de colonel, pour une autre part dans un certain désir de plaire, et cela sans se déranger, sans qu'il en coûte.

Si la vie sociale est fort peu développée aux Etats-Unis, en revanche les rapports entre hommes sont empreints d'une franchise et d'une rondeur familière qui ne sont pas sans charmes. Ouvriers et hommes d'affaires, les Américains sont tous l'un ou l'autre, se rencontrent sans morgue d'un côté, sans servilité de l'autre ; les conversations sont brèves, car on n'a rien à se dire et le temps est précieux, mais elles sont généralement cordiales. Voici venir à l'encontre l'un de l'autre dans la main street d'une petite ville, M. Thomas qui cumule les fonctions de commissaire priseur et de juge à la cour des plaids communs et M. Murphy, dentiste; tous deux marchent rapidement à la mode du pays ; lorsqu'ils s'aperçoivent la figure de chacun s'épanouit largement, un bon sourire l'illumine : « Halloo Judge ! HallooDoc !

Enchanté de vous voir. Beau temps !». Ils ne portent pas la main à leur chapeau, mais se don-

nent un bon Shake-hand et reprennent leur marche rapide,satisfaits l'un de l'autre. Murphy,le dentiste, est toujours fier de s'entendre appeler Doc (abréviation de Docteur) et Thomas d'être salué du titre de juge. Halloo est la formule ordinaire du salut ; mais ces deux syllabes seules sont trop brèves, ailleurs qu'au téléphone ; on les fait suivre du prénom de l'ami à qui l'on s'adresse ou de son titre ; de sorte que le besoin d'équilibre phraséologique est aussi pour quelque chose dans cette collation générale de titres professionnels ou militaires.

M. Thomas dont j'ai parlé a été nommé juge par la législature ou élu par le peuple, il remplira cette fonction pendant deux ans, mais il restera toute sa vie « le juge Thomas ! », et, on ne le saluera plus désormais que par « Halloo Judge !

Je connais un général qui n'a probablement jamais touché à une épée. M. Frogson, banquier très honorable, ayant rendu d'importants services à son parti, le gouverneur de l'Etat où il demeure, organisant (pour la forme) sa maison militaire, il y a de cela une vingtaine d'années, lui octroya le grade de capitaine. Pendant les deux années que durèrent ses fonctions, le capitaine Frogson n'eut probablement pas l'occasion de se montrer en public dans le magnifique uniforme qui eût été le sien; mais pour tout le monde il resta le capitaine Frogson ; ses amis en le rencontrant lui disaient : Halloo Gaptain !

Comme en outre, c'était un excellent homme, fort sympathique et généralement respecté, un journal s'avisa un jour de glisser, dans un compterendu : « Parmi les personnes présentes on remarquait le colonel Frogson, etc. ». D'autres journaux reproduisirent Pécho, personne ne contesta le nouveau titre octroyé, et colonel devint M. Frogson .

M. Frogson est aujourd'hui un vieillard vénérable âgé de soixante ans, Tannée dernière on put lire dans un autre journal. « L'assemblée des directeurs de la banque nationale était présidée par \t général Frogson, etc. <i L'excellent, banquier va mourir général (il n'y a pas de maréchaux aux Etats-Unis). Il n'est pas plus fier pour cela ; il ne dédaigne pas de prendre part aux assemblées patriotiques, électorales et autres et ses concitoyens aiment à lire dans le journal : « Le général Frogson a fait des remarques très appropriées sur le sujet, etc., etc. ».

Les dentistes s'appellent « docteurs » depuis fort longtemps et les universités américaines pour flatter le goût populaire, ont réellement octroyé le litre. Ce qui fait dire à M. de Coubertin « Drôles d'universités d'où l'on peut sortir docteur èsdents».

On appelle très souvent « docteur » également, le pharmacien, le vétérinaire et le marchand de drogues brevetées. Je connais un ancien forgeron dont la belle-mère exerce avec beaucoup de suc-

ces, le métier de charlatan; onTappelIe lui-même, « docteur ».

Les professeurs sont encore plus nombreux: Un maître à danser, un joueur deybo^ bail ou de cricket habile, un patineur, un rameur, un prestidigitateur sont des professeurs. Le mot sonne aussi très bien iHalloo pro/essorlLe propriétaire d'une petite flottille de bateaux qui navigue sur un lac de plaisance est par tous ses amis appelé Commodore.

Relativement aux titres militaires, les guerres ont été espacées dans ce siècle à des intervalles assez rapprochés pour permettre d'en perpétuer l'usage général. Il est possible que la constitution d'une armée permanente nombreuse leur donne le coup fatal ; à l'avenir peut-être ne verrons-nous plus que de vrais colonels et des capitaines authentiques. Ce sera dommage.

J'ai sous la main un album de célébrités d'un Etat de l'Ouest, très bien illustré et relié avec luxe ; avisant dans la table des matières les noms de plusieurs capitaines, au milieu des nombreux honorables, juges et professeurs, j'ai eu la curiosité de savoir comment le biographe justifiait ce titre et si réellement M. Williams, M. Lister, M. Miller appartenaient à l'armée.Les biographies n'en font aucune mention. Au dessous du portrait du premier on lit : Capitaine John Williams « Le Capt. Williams, né en 1862, remplit les fonctions de contre-maître dans la grande usine Mac-

pherson. Le capt. Williams est un fils de ses œuvres; en 1890, la ville de X. Ta élu au Conseil municipal, etc.* ». De la genèse de son capitanat pas un mot. C'est grâce à cette manie complaisante du public que les Etats-Unis, protégésjusqu'à Tannée dernière par une petite armée de 25.000 hommes, comptent autant d'officiers que les grands pays militaires de l'Europe .

Peut-être aux raisons que j'ai données plus haut s'ajoute-t-il parfois un brin d'intérêt, et peutêtre tout calcul n'est-il pas étranger toujours à l'intention de votre interlocuteur lorsqu'il vous donne du docteur et du professeur.

Je me trouvais un jour dans un bar avec un pharmacien et un membre d'une équipe de cricket. Lhote familier et bon voulut bien s'asseoir avec nous et prendre une chope. Poussant légèrement à la consommation il s'efforçait d'être aimable ; chaque phrase adressée au pharmacien se terminait par le mot doctor ou doc. Qu'en pensez-vous doc ? Vous avez raison, c'est exactement cela, doctor \ » Au crickeienr il donnait à\i prof essor avec une exquise bonne grâce; seulement lorsqu'il se tournait de mon côté, sa gêne était visible, ses phrases ne tombaient pas avec le même aplomb, ne coulaient pas avec la même ampleur ; il paraissait avoir ou» blié mon nom: «', Oui, sans doule, je suis de votre avis monsieur.... monsieur.... » Enfin n'y tenant plus.

« Vous m'avez Tair, fit-il, d'un jeune homme ayant reçu de rinstruction, vous avez probablement étudié quelque profession libérale ?

J'ai fait mon droit, répondis-je.

Oh : parfait, parfait, docteur en droit 1

Pardon ! repris-je, je ne suis pas...

Mais iui,m'interrompant d'un air entendu : « Si, si, docteur. Hé bien, cher docteur, pour en revenir au sujet qui nous occupait. » Et de ce moment là, il fut parfaitement à l'aise, cordial, heureux ; il alla jusqu'à l'éloquence, il avait pour interlocuteurs et clients deux docteurs' et un professeur.

M. le baron de Mandat-Grancey raconte avoir feuilleté le Bottin, qui venait d'être publié, d'une petite ville du Far-West, Pierre, « Sur 1500 noms, dit il, (1) il y avait 800 colonels et deux ou trois cents majors et juges, les autres s'étaient contentés des titres de capitaine et de docteur ».

En dépit de ce que l'on vient de lire, cependant, Tégalité règne aux Etats-Unis, aussi complète que cela peut être compatible avec les lois

Page 1