‹ L'âme américaine (volume 2)Chapitre 64 sur 96 · Bans les montagnes rocheuses, p. 21 (Paris · texte numérisé non relu

Bans les montagnes rocheuses, p. 21 (Paris

de la nature gui en feront toujours une chose paradoxale. Le mouvement de la richesse, la constitution de grandes fortunes ne lui ont pas été fatals, comme on aurait pu le croire.

Tout, au contraire, a contribué à la développer : la ruine des planteurs du Sud ; la conquête constante du bien-être et de Topulence par des hommes nouveaux, d'anciens serviteurs, d'anciens indigents ; le manque d'homogénéité ; l'instabilité des familles qui émigrent constamment d'un Etat à un autre ; le va-et-vient continuel et, par suite, l'impossibilité pour qui que ce soit de s'assurer dans une localité une situation prépondérante.

Nous sommes loin des hiérarchies maintenues autrefois dans les églises puritaines, et de la superposition de classes qui existait à Boston, (1) par exemple, au commencement du siècle. Il y a bien encore dans le Sud quelques familles qui n'ayant pas été totalement ruinées, n'ont pas quitté le domaine ancestral, et pour lesquelles les générations successives d'émigrants qui les ont trouvées occupant une situation en vue, se sont transmis une certaine déférence. Dans l'Est,

1. Fearon {op, ciL) constatait qu'à Boston vers 1820, les distinctions de caste, existaient à un degré exagéré sous un gouvernement populaire. « Il y a, disait-il, la première classe, la seconde classe, la troisième classe, les vieilles familles, etc. »

celles qui peuvent faire remonter leur origine aux fondateurs du Massachusetts, aux passagers du May Jloioer, ou encore aux volontaires de la Révolution sont de ce fait particulièrement considérées. Mais quel est l'Américain qui n'a pas parmi ses ancêtres quelque compagnon de Winthrop ou quelque frère d'armes de Washington ^ Les descendants des Huguenots, des Hollandais, de même que ceux des anciens colons français de la Louisiane, de TlUinois et du Missouri jouissent également d'un certain prestige.

Partout, nécessairement, où l'élément féminin existe, il y a des distinctions sociales, des cercles fermés,des groupes exclusifs. Mais entre hommes, l'égalité règne aussi parfaite qu'elle se peut concevoir ; tous sont des ouvriers, ouvriers riches ou ouvriers simplement à l'aise. Comme on l'a dit souvent, un forgeron devenu millionnaire n'a qu'à se laver les mains, il ne se trouvera pas déclassé dans le nouveau milieu où sa fortune le fera entrer. Presque tous ont reçu à peu près la même éducation; les manières se ressemblent; chaque homme traite son semblable comme un homme. Entre patrons et ouvriers les relations sont celles de deux parties à un contrat, et c'est un plaisir que de constater la dignité du travailleur à quelque carrière qu'il appartienne (1).

1 . En Europe la servilité des garçons de café, ouvriers, manœuvres est accrue dans une grande mesure par l'ha-

Au commencement du siècle, les professions libérales, celles d'avocat et de médecin surtout, étaient très considérées et très lucratives; les citoyens qui les exerçaient formaient, en quelque sorte, une caste privilégiée. Il n'en est plus ainsi, bien qu'on éprouve, comme je viens de le dire, un véritable bonheur à donner autour de soi du « docteur » et du « professeur ». On voit beaucoup de fils d'avocats et de médecins se faire typographes, commis, comptables, tailleurs même ; l'important est de se rendre indépendant tout d'abord.

L'ouvrier qui s'abstientde spiritueux arrive très souvent à être propriétaire d'une maison et il vit avec un confort inconnu à l'ouvrier européen. Presque partout ses heures de travail sont limitées et il a beaucoup de loisirs. L'ouvrier des carrières libérales, au contraire, prolonge les siennes,reste à son bureau ou à son étude tard le soir, et y arrive tôt le matin; le boutiquier, le commis, l'employé sont tenus également à un travail ardu, à de longues heures de présence ; de sorte qu'il n'y a pas entre les différentes classes de travailleurs cette disproportion entre la rétribution et la besogne à accompUr qui existe dans les autres pays. C'est là un des beaux côtés de la vie américaine. Le travail ici est pleinement réhabilité, l'oisiveté n'est pas com-

bitude du pourboire qui est, en somme, une sorte d'aumôoo.

prise. Si vous répondiez à un Américain n*ayant jamais voyagé et qui vous demanderait quelle est la profession de tel ou tel individu ; « Il n'en a aucune »,il s'imaginerait tout simplement que ce désœuvré est un malade, un infirme, un simple d'esprit ou encore un vagabond.

Rien de typique comme une station dans une boutique de barbier de petite ville. Trois ou quatre clients attendent leur tour en lisant la Police Gazette^ d'autres entrent. A chaque nouvel arrivant, le patron et les garçons se retournent : Halloo John! Halloo Dick î Halloo Doc! A quoi le nouvel arrivant répond : Halloo Fred ! ou Halloo Bill! John sera peut-être un patron de fabrique, millionnaire, Dick un avocat, Doc un dentiste ou un médecin. J'ai vu dans l'Ouest, des servantes appeler les jeunes filles de la maison où elles servaient Minnie, Anna, Kate, sans faire précéder ces prénoms de miss et avertir Madame que « Peter a dit qu'il ne rentrerait pas dîner ». Peter c'est Monsieur.

Voilà un progrès qui nous ramène au bon temps des Grecs et des Romains, où comme dit M. Arnold, on s'appelait simplement Périclés,Cicéron, Marins. Les gens raffinés des vieilles civilisations aristocratiques n'y trouveraient pas leur compte évidemment,mais la déférence est peut-être un reste des époques de servitude. Un auteur anglais, M. Dixon,(i) est d'avis que les bonnes manières

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