J. M. deHérédia. Les Trophées. Les Conquérants de Vor
bien ça et là, quelques noms en vedette, quelques hommes qui eurent une plus grande part que leurs compagnons dans l'œuvre accomplie en commun, John Smith, les deux Winthrop, Lord Baltimore, John Davenport, William Penn, Oglethorpe, mais ce sont presque tous des théologiens, des philanthropes ou simplement des organisateurs; ils n'ont aucun de ces traits de caractère qui parlent à l'imagination du poète et du peuple. D'ailleurs, à celte époque, plus d'un demi-siècle après l'établissement de l'austère Réforme, l'esprit aventureux, semble-t-il, n'avait plus le don de séduire l'Anglo-Saxon. On raconte que le capitaine John Smith ayant publié un récit des épisodes romanesques de ses voyages et des aventures extraordinaires auxquelles il avait été mêlé, s'était vu de ce fait tenu en suspicion par ses compatriotes, et que son prestige en avait J reçu un grave échec.
Quoiqu'il en soit, ces hommes pratiques et ces théologiens ont rempli une mission plus féconde pour l'avenir de l'humanité que la plupart des plus sublimes et des plus purs héros; ils ont été les champions invincibles de la liberté politique, de la moralité et du travail. Conquérants pacifiques, ils ont étendu leur domination sans accumuler de ruines et sans semer la mort sur leur passage ; ils ont préparé des demeures aux générations futures, ensemencé des champs, donné des lois.
Au commencement du xvii^ siècle, on le sait, TAngleterre n'avait pas encore eu la révélation de la mission colonisatrice qu'elle était destinée à accomplir plus lard. Les établissements anglais d'Amérique furent des entreprises dues essentiellement à l'initiative privée : la mère-patrie ne fit aucun sacrifice pour les créer ou les maintenir, et ce n'est que lorsqu'elle comprit que le Nouveau Monde allait offrir un vaste débouché à son commerce et à son industrie qu'elle s'occupa d'y affirmer ses droits de suzeraine, en mettant des entraves au commerce et à l'industrie des courageux pionniers. Ainsi donc, si le lien qui unit la Nouvelle-Angleterre et la Virginie à la Grande-Bretagne fut longtemps le lien du sang, il ne fut jamais celui de la reconnaissance.
Les colonies anglaises eurent, dès la fondation de leurs premiers hameaux, une vie indépendante et absolument distincte de celle de la Grande-Bretagne ; elles ont dû à certains moments, il est vrai, subir le conire-coup des guerres et des querelles de celle-ci, mais leur expansion n'en a guère été modifiée.
Leur histoire manque d'unilé ; les établissements du Sud, de l'Est et du Centre ont été l'œuvre de plusieurs groupes de pionniers différant les uns des autres par la race, la religion, la langue, l'esprit, les habitudes et la manière de vivre. La plupart venaient chercher en Amérique un refuge contre la persécution religieuse ; d'au-
très y voulaient trouver un abri contre la pauvreté et la misère ; quelques-uns enfin n'avaient en vue qu'un placement avantageux de capitaux. Tous, cependant, ont passé à peu près par les mêmes phases de lutte etd'action, tous ont bénéficié ou ont été victimes de circonstances à peu près identiques.
Les Puritains et les Virginiens, qui devaient jouer le rôle principal dans le développement de la jeune nation, tenaient de leur hérédité, des institutions fibres déjà anciennes de leur mèrepatrie, de la refigion qu'ils venaient d'embrasser et pour laquelle ils professaient l'ardeur de tous les néophytes, la croyance absolue que chaque citoyen a un mot à dire dans l'administration de la chose pubfique, que la pauvreté constitue entre les hommes la seule infériorité réelle, que la Bible doit être le guide suprcm ; dans toutes les circonstances de la vie. Jusqu'après la guerre de l'Indépendance, celte croyance est restée, au-dessus des divisions, des rivalités et des querelles d'intérêt, le point commun sur lequel tous les esprits se sont rencontrés.
Les autres groupes ont subi fortement l'influence des Virginiens et des Puritains ; dans chacun d'eux cependant certaines qualités et aptitudes hér(^ditaires, certaines aspirations, certains préjugés ont dû se transmettre dont l'action a modifié l'orientation delà collectivité. Pour bien apprécier les éléments constitutifs de la nation améri-
caine, il faut savoir quelle semence chacun de ces groupes a jetée dans le sol.
Les documents authentiques concernant la vie et les actes des premiers pionniers sont fort nombreux, surtout ceux qui se rapportent aux habitants de la Nouvelle-Angleterre, aux Puritains, et l'étudiant qui veut se renseigner sur la fondation des diverses colonies n'a que l'embarras du choix. Ajoutons que les écrivains de la dernière partie de ce siècle qui se sont occupés des origines de la nation américaine, ont soumis tous ces documents à une critique sévère, comparé ensemble rapports et mémoires, lettres et registres, expliqué les uns par les autres et réduit à leurs justes proportions ceux des événements et des hommes que la piété des premiers historiens avait d'abord trop idéalisés (1).
Il se mêle, d'ailleurs, presque toujours un peu de fiction à l'histoire des jeunes peuples qui ne sont pas encore sûrs d'eux-mêmes et qui ont besoin que du fond du passé un foyer brillant leur éclaire la route vers l'avenir. Plus tard, nécessairement, les mirages disparaissent et le pa>sé, alors, se
1. Citons entre autres les travaux publiés sous la rubrique de « John Hopkins hisiorical séries. »
déployant en pleine lumière, vient aider à la compréhension du présent.
Les origines des nations européennes se perdent dans la nuit d'âges barbares que l'historien ne peut faire revivre qu'au prix de longs travaux. Les ancêtres américains, eux, sont des hommes de notre époque ; les vertus qu'ils ont pratiquées, les idéaux qu'ils ont nourris sont de ceux que ce siècle intéressé, prosaïque et terre à terre comprend bien; notre esprit peut, sans effort, reconstituer leur vie et évoquer la calme vision de l'œuvre qu'ils ont accomplie.
J'ai divisé en cinq groupes les premiers pionniers de la patrie américaine :
1° Les planteurs des provinces du sud.
2° Les Puritains.
3" Les Hollandais, les Quakers, les Huguenots.;
4° Les Allemands.
b° Les ('elles.