‹ L'âme américaine [microforme] (volume 2)Chapitre 71 sur 109 · II · texte numérisé non relu

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Comme en outre, c'était un excellent homme, fort sympathique et fjénéralement respecté, un journal s'avisa un jour de glisser, dans un compterendu: « Parmi les personnes présentes on remarquait le co/o/£e/ Frogson, etc. ». D'autres journaux reproduisirent l'écho, persoime ne contesta le nouveau titre octroyé, et colonel devint M. Fro(|son.

M. Frogson est aujourd'hui un vieillard vénérable âgé de soixante ans, Tannée dernière on put lire dans un autre journal. « L'assemblée des directeurs de la banque nationale était présidée par le (/(^/itVa/ Frogson, etc. « L'excellent, banquier va mourir général (il n'y a pas de maréchaux aux Etats-Unis). II n'est pas plus fier pour cela; il ne dédaigne pas de prendre part aux assemblées patriotiques^ électorales et autres et ses concitoyens aiment à lire dans le journal : (( Le ffênrral Frogson a fait des remarques très appropriées sur le sujet, etc., etc. ».

Les dentistes s'appellent « docteurs » depuis fort longtemps et les universités américaines pour flatter le goût popuiaire,ont réellement octroyé le titre. Ce qui fait dire à M. de Coubertin « Drôles d'universités d'où Ton peut sortir docteur èsdents».

On appelle très souvent « docteur » également, le pharmacien, le vétérinaire et le marchand de drogues brevetées. Je connais un ancien forgeron dont la belle-mère exerce avec beaucoup de suc-

ci^, le mtUier (le charlatan; on l'appelle lui-même, « docteur ».

Les professeurs sont encore plus nombreux : Lu maître à danser, un joueur defoot bail ou de cricket habile, un patineur, un rameur, un presti(li()ilateur sont des professeurs. Le mot sonne aussi très bien iHalloo professorlLe propriétaire (l'une petite flottille de bateaux qui navigue sur un lac de plaisance est par tous ses amis appelé Commodore.

Kelativement aux titres militaires, les guerres ont été espacées dans ce siècle à des intervalles assez rapprochés pour permettre d'en perpétuer l'usage général. Il est possible que la constitution d'une armée permanente nombreuse leur donne le coup fatal ; à l'avenir peut-être ne verrons-nous plus que de vrais colonels et des capitaines authentiques. Ce sera dommage.

J'ai sous la main un album de célébrités d'un Etat de l'Ouest, très bien illustré et relié avec luxe ; avisant dans la table des matières les noms de plusieurs capitaines, au milieu des nombreux honorables, juges et professeurs, j'ai eu la curiosité de savoir comment le biographe justifiait ce litre et si réellement M. Williams, M. Lister, M. Miller appartenaient à l'armée. Les biographies n'en font aucune mention. Au dessous du portrait du premier on lit : Capitaine John Williams « Le Gapt. Williams, né en 1862, remplit les fonctions de contre-maître dans la grande usine Mac-

pherson. Le capt. Williams est un fils de ses œuvres; en 1890, la ville de X. l'a élu au Conseil municipal, etc. ». De la genèse de son capitanat pas un mot. C'est grâce à cette manie complaisante du public que les Etats-Unis, protégés jusifu'à l'année dernière par une petite armée de 25.000 hommes, comptent autant cVoffîci'ers que les grands pays militaires de l'Europe.

Peut-être aux raisons que j'ai données plus haut s'ajoule-t-il parfois un hrin d'intérêt, et peutêtre tout calcul n'est-il pas étrangei' toujours à l'intention de votre inlerloculeur lorsqu'il vous donne du docteur ef du /trofcsseur.

Je me trouvais un jour dans un bar avec un pharmacien et uu niemhre d'une équipe de cricket. L'/iôte familier et bon voulut l»ien s'asseoir avec nous et prendre une chope. Poussant légèrement à la consommation il s'elîorçait d'être aimable ; chaque phrase adressée au pharmacien se terminait par le mot doctor ou doc. Qu'en pensez-vous doc ? Vous avez raison, c'est exactement cela, doctor \ » Au cric/.'ctenr il donnait du prof essor avec une exquise bonne grâce ; seulement lorsqu'il se tournait de mon côté, sa gêne était visible, ses phrases ne tombaient pas avec le même aplomb, ne coulaient pas avec la même ampleur ; il paraissait avoir on blié mon nom: ♦; Oui, sans doute, je suis d e

avis monsieur.... monsieur.... » Enfin n'} nant plus.

« Vous m'avez l'air, fit-il, (Vm\ jcmie homme ijyaiit re<;ii de l'iiislriiction, vous avez probablement étudié quelque profession libérale ?

.l'ai fait mon droit, répondis-jc.

Oh ; parfait, parfait, docteur en droit I

l^irdon I repris-je, je ne suis pas...

Mais lui, m'interronipant d'un air entendu: « Si, si, docteur. Hé bien, cher docteur, pour en rev(Miir an sujet qui nous occupait. » Et de ce moment Ik, il fut parfaitement à l'aise, cordial, heureux ; il 'd\\i\ jusqu'à l'éloquence, il avait pour interlocuteurs et clients deux docteurs et un professeur.

M. le baron de Mandat-Grancey raconte avoir feuilleté le Bottin, qui venait d'être publié, d'une petite ville du Far-West, Pierre. « Sur 1500 noms, dit il, (1) il y avait 800 colonels et deux ou trois cents majors et juges, les autres s'étaient contentés des titres de capitaine et de docteur».

En dépit de ce que l'on vient de lire, cependant, Fégalité règne aux Etats-Unis, aussi complète que cela peut être compatible avec les lois

Dans les montagnes rocheuses, p. 21 (Paris, 1884).

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de la nature qui en feront toujours une chose paradoxale. Le mouvement de la richesse, la constitution de grandes fortunes ne lui ont pas été fatals, comme on aurait pu le croire.

Tout, au contraire, a contribué à la développer : la ruine des planteurs du Sud ; la conquête constante du bien-être et de Topulence par des hommes nouveaux, d'anciens serviteurs, d'anciens indigents ; le manque d'homogénéité ; l'instabilité des familles qui émigrent constamment d'un Etat à un autre ; le va-et-vient continuel et, par suite, l'impossibilité pour qui que ce soit de s'assurer dans une localité une situation prépondérante.

Nous sommes loin des hiérarchies maintenues autrefois dans les égh'ses puritaines, et de la superposition de classes qui existait à Boston, (1) par exemple, au commencement du siècle. Il y a bien encore dans le Sud quelques familles qui n'ayant pas été totalement ruinées, n'ont pas quitté le domaine ancestral, et pour lesquelles les générations successives d'émigrants qui les ont trouvées occupant une situation en vue, se sont transmis une certaine déférence. Dans l'Est,

1. Fearon {op. cU,) const-îtalt qu'à Boston vers 1820, les distinctions de caste, existaient à uu degré exagéré sous un gouvernement populaire. « Il y a, disait-il, la première classe, la seconde classe, la troisième classe, les vieilles familles, etc. »

celles qui peuvent faire remonter leur origine aux fondateurs du Massachusetts, aux passagers du Maijjlower, ou encore aux volontaires de la Révolution sont de ce fait particulièrement considérées. Mais quel est l'Américain qui n'a pas parmi ses ancêtres quelque compagnon de Winthrop ou quelque frère d*armes de Washington ? Les descendants des Huguenots, des Hollandais, de même que ceux des anciens colons français de la Louisiane, de Tlllinois et do Missouri jouissent également d'un certain prestige.

Partout, nécessairement, où l'élément féminin existe, il y a des distinctions sociales, des cercles fermés,des groupes exclusifs. Mais entre hommes, l'égalité règne aussi parfaite qu'elle sepeutconcevoir ; tous sont des ouvriers, ouvriers riches ou ouvriers simplement à l'aise. Comme on l'a dit souvent, un forgeron devenu millionnaire n'a qu*à se laver les mains, il ne se trouvera pas déclassé dans le nouveau milieu où sa fortune le fera entrer. Presque tous ont reçu à peu près la même éducation; les manières se ressemblent; chaque homme traite son semblable comme un komme. Entre patrons et ouvriers les relations sont celles de deux parties à un contrat, et c'est un plaisir ({lie de constater la dignité du travailleur à auel- ;arrière qu'il appartienne

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1 . En Europe la servilité des garçons de café, ouvriers, manœuvi'es est aœrue dans une grande mesure par Tha-

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Au commencement du siècle, les professions libérales, celles d'avocat et de médecin surloul, étaient tvès considérées et très lucratives; les citoyens qui les exerçaient formaient, en quelque sorte, uae caste privilégiée. Il n'en est plus ainsi, bien qu'on éprouve, comme je viens de le dire, un véritable bonheur à donner autour de soi du « docteur » et du « professeur ». On voit beaucoup de fils d'avocats et de médecins se faire lypoijraphes, commis, comptables, tailleurs môme ; l'important est de se rendre indépendant tout d'abord.

L'ouvrier quis'abslientde spiritueux arrive très souvent à être propriétaire d'une maison et il vit avec un confort inconnu à l'ouvrier européen. Presque partout ses heures de travail sont limitées et il a beaucoup de loisirs. L'ouvrier des carrières libérales, au contraire, prolonge les siennes,reste à son bureau ou à son étude tard le soir, et y arrive tôt le matin; le boutiquier, le commis, l'employé sont tenus également ù un travail ardu, à de longues heures de présence ; de sorte qu'il n'y a pas entre les différentes classes de travailleurs cette disproportion entre la rétribution et la besogne à accomplir qui existe dans les autres pays. C'est là un des beaux côtés de la vie américaine. Le travail ici est pleinement réhabilité, l'oisiveté n'est pas coni-

bitude du pourboire qui est, en somme, une sorte d'aumône.

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prise. Si vous répondiez à un Américain n'ayant jnmais voyagé et qui vous demanderait quelle est la profession de tel ou tel individu ; « Il n'en a aucune », il s'imaginerait tout simplement que ce désœuvré est un malade, un infirme, un simple d'esprit ou encore un vagabond.

Rien de typique comme une station daris une boutique de barbier de petite ville. Trois ou quatre clients attendent leur tour en lisant la police Gazette^ d'autres entrent. Acliaque nouvel arrivant, le patron et les garçons se retournent : llalloo Jobn! Halloo Dick ! llalloo Doc! A quoi le nouvel arrivant répond : llalloo Fred ! ou llalloo liill! John sera peut-être un patron de fabrique, millionnaire, Dick un avocat, iKc un dentiste ou un médecin. J'ai vu dans l'Ouest, des servantes appeler les jeunes filles de la maison où elles servaient Minnie, Anna, Kate, sans faire précéder CCS prénoms de miss et avertir Madame que « Peler a dit qu'il ne rentrerait pas dîner ». Peter c'est Monsieur.

Voilà un progrès qui nous ramène au bon temps des Grecs et des Romains, où coname dit M. Arnold, on s'appelait simplement Péricles, Cicéron, Marins. Les gens raffinés des vieilles civilisations aristocratiques n'y trouveraient pas leur compte évidemment,mais la déférence est peut-être un reste «les époques de servitude. Un auteur anglais, M. Dixon,(i) est d'avis que les bonnes manières

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