LA NAISSANCE DE LA RÉPUBLIQUE
I. — Manque d'union entre les treize provinces pendant l'époque coloniaie. —La fondation de la République a lé l'œuvre d'un pelit nombre de ciloyens d'élite. — Saine hérédité des colons américains. — II. Premières velléilés d'union. — Sentiments des colons envers l'Angleterre. — Principaux foyers de l'opinion publique. — Ill. I n'est pas question de l'indépendance avant les premières hostilités. — Rigueurs de l'Angleterre. Boston 1ea party. — Le congrès de Philadelphie. — IV. Bunker Hill.— La déclaration de l'indépendance. — V. La guerre. — Héroisme chez les chefs. — Manque de discipiine el instinct parlicularisle chez les miliciens. — La part de Washington. — Extraits de sa correspondance. — L'armé? française. — Yorklawn.
La guerre de l'Indépendance et la formation de l’Union marquent dans l’histoire américaine, une phase nouvelle et probablement unique : la phase des grands dévouements en vue du bien
public, des éclosions généreuses, des créations fécondes dans lesquelles l’égoïsme et l’intérêt personnel ne sont que des facteurs secondaires.
Nous avons vu dans les chapitres précédents comment cinq ou six groupes de colons de nationalités, de races, de religions différentes, la plupart chassés du pays natal par l’oppression et la misère, s'étaient constitués en Amérique, sous la suzeraineté de la Grande-Bretagne, en treize qouvernements ou États. Nous savons qu'aucun lien de sympathie n’unissait ni les groupes, ni les gouvernements, que l’exelusivisme religieux, au contraire, avait opéré comme force centrifuge au cœur des provinces et que, compliqué de questions d'intérêts il avait maintenu ces provinces dans un état presque hostile, les unes vis-àvis des autres. Les quakers avaient été pendus dans la Nouvelle-Angleterre ; les anabaptistes, les antinomiens en avaient été chassés; les quakers, les anabaptistes, les puritains eux-mêmes avaient été persécutés en Virginie ; les episcopaliens dans le Maryland et les Carolines, avaient attenté aux droits des autres dénominations religieuses ; les catholiques étaient ostracisés partout.
Des querelles au sujet de la délimitation des frontières s’étaient, à plusieurs reprises, élevées entre la Virginie et le Maryland, entre la Penns ylvanie et le Connecticut, entre le Connecticut et le New-York, entre le New-York et le New-Hamp-
qu
oi,
shire, entre le Connecticut et le Rhode-Island (1).
L'union et la concorde, d’ailleurs, n’étaient pas dans les idées de ce temps là etle Vieux-Monde,surtout dans les pays d’origine de la majorité des colons, en avait jusqu’alors donné peu d'exemples. Des luttes séculaires avaient couvert de sang l’Angleterre, l’Ecosse et l'Irlande ; l’Allemagne n’était qu’un assemblage de petits royaumes, de duchés, de principautés, de marches, d’électorats indépendants les uns des autres. Les querres de religion avaient, pendant tout le siècle précédent, entretenu au cœur des peuples, des haines et des rancunes qui n’étaient pas «ncore apaisées.
Et voilà que quelques années allaient faire d’un pays de fanatisme intransigeant et d’exclusivisme féroce, la terre par excellence de la tolérance. Des provinces impuissantes à résister vigoureusement aux attaques des Indiens ou à lutter avec succès contre la Nouvelle-France, alors à peine peuplée de soixante mille âmes, allaient triompher d’un puissant empire.
La liberté allait accomplir sur le sol d’Amérique l’œuvre d'unification que n'avaient pu accomplir en Europe, ni les pouvoirs de droit divin, ni la tyrannie, ni l'oppression.
Pendant toute la période coloniale, ainsi que je
4. Aucun moyen régulier de communication n’exislait eatre les différentes provinces. Une poste ne fut établie que quelques années avant la guerre.
l’ai fait observer au commencemen de cet ouvrage, i n’est question dans l’histoire américaine, que de groupes et de collectivités ; les faits et gestes des individus y tiennent peu de place, car chacun ne travaille que pour soi et ne songe qu’à l'édification de sa propre fortune. Avec la querre de la Révolution, des hommes de dévouement, des héros entrent en scène.
La fondation de la République «a été l’œuvre d’un petit nombrede citoyens d’élite, de patriotes vertueux et éclairés, de quelques-uns des hommes qui, depuis l'aurore de la civilisation moderne, ont placé le plus haut l’idée de droit et de justice et le mieux interprété la conscience universelle.
En général, dans la succession rapide des évènements, des guerres, des révolutions qui bouleversent la vie des peuples, il est difficile de faire exactement la part des circonstances et celle des individus, d’établir une ligne de démarcation entre les contingences du hasard et l’impulsion d’esprits dirigeants, entre les nécessités fatales et les transformations voulues et préparées.lci cette difficulté n’existe pas, la part de chacun est bien définie.
Les circonstances ont concouru, danslune grande mesure, àamener la révolte des colonies anglaises contre leur métropole, La conduite heureuse de la guerre et l'établissement de l’Union ont été surtout, je le répète, l’œuvre de quelques hommes :
Franklin, les deux Adams, Jefferson, Patrick Henry, Lee, Randolph, Hamilton, Laurens, Jay, Hancock, pour ne nommer que les principaux et “vant tous les autres, de Georges Washington, qu’on a appelé avec raison le fondateur de la République.
Il s’est trouvé dans toutes les provinces, dans tous les districts, dans toutes les villes, quelques patriotes dévoués qui ont groupé les bonnes volontés éparses ; quelques orateurs éloquents qui ont arboré comme des drapeaux les grandes vérités philosophiques, les grands principes humanitaires, invoqué les plus nobles instincts de leurs concitoyens et fait pénétrer dans l’âme des foules des sentiments qu’elle avait ignorésjusqu’alors.
N'oublions pas la part de la France qui, pour préluder à la vie nouvelle qui germait en elle et dont l’aurore sanglante allait luire bientôt, a voulu se faire, en Amérique, la génératrice de la liberté.
Je n'insisterai pas plus qu’il ne faut sur les causes qui ont amené la querre entre l’Angleterre el ses colonies ; je n’entrerai pas dans le détail des opérations militaires, des succès, des revers qui l'ont signalée ; je me contenterai de noter brièvement ceux de ces faits qui peuvent nous renseigner sur l’état des esprits pendant la période de formation de la République et d’indiquer les nouveaux facteurs psychiqueset moraux qui vont modifier l’âme de la nation.
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L'époque coloniale avait été une époque de germination, Des forces fécondes pour l'avenir s'étaient développées au sein de la vie mesquine etrenfermée qui avait été celle des pionniers. Au cours d’un siècle et demi de luttes obscures, de travail et d’austérité, des trésors de vigueur et d'énergie s'étaient accumulés qui allaient maintenant se révéler au jour.
En 1776, la population des treize provinces vivait encore presque toute entière à la campagne «ce laboratoire ou s’élaborent les forces du bien (1) ». C’est dire que la santé physique entretenait chez les Américains de ce temps, la santé morale, et qu’en eux jusqu'alors, des âmes saines s'étaient transmises dans des corps sains. Jefferson qui fut l'un des principaux ouvriers de la constitution américaine avait bien entrevu les perspectives heureuses qui s’ouvraient de ce fait pour ses compatriotes. « En général, disait-il, la proportion dans laquelle se trouvent toutes les autres classes de la population d’un Etat vis-à-vis des cultivateurs, correspond aux parties avariées d’un corps vis-à-v's des parties saines et c’estun excellent baromètre pour mesurer le degré de corruption d’un pays. La corruption des mœurs chez la masse des cultivateurs est un phénomène dont aucun peuple et aucune époque n’ont donné d'exemples » (2).