X A MAURICE BARRES
parce que toute con£cience, comme disent les philosophes, est le sentiment d'une différence. Et je ne iuis pas peu fier en vérité que ce soit par la Bretagne trégorroise que vous ayez commencé ce travail d'investigation. Vous étiez au printemps de votre génie; vous aviez cette grâce sans pareille et un peu hautaine qu'avec une touche moins efféminée nous eût restituée le célèbre portrait de Jacques Blanche. >^^, de tous les Barres antérieurs et postérieurs, c'est ce Barrès-là qui m'est resté le plus cher et que j'irai évoquer sur votre tertre, qui s'en étonnerait ? .Je suis comme ces beautés provinciales sur qui se posa un jour le regard d'un jeune roi de passage et pour qui la vie, le monde et leur cœur s'arrêtèrent ce jo7(r-là.
La Bretagne n'occupe pourtant qu'une assez petite ■place dans votre œuvre. Les Huit jours chez M. Renan ôtés, vous n'avez même pas pris la peine de recueillir les pages qu'elle vous inspira en cette année 1886 et qui parurent au Voltaire d'abord, puis, légèreme^/it retouchées, dans la Lorraine-Artiste ; vous les jugiez « chétives », « superficielles » et bonnes tout au plus à être « glissées en notes dans quelque livre de Breton qui dirait : « Voilà ce qu'a senti un étranger, un homme du dehors, un barbare qui était venu jusqu'ici b&ire une bolée de cidre »... Voyez, ajoutiez-vous, si vous envisagez que, réunissant un jour vos proses s^ur lui Bretagne, vous pourriez faire un sort en petits caractères à ce qui vaut un peu dans ces quatre articles (^) ».
La vérité, c'est qu'il y eût fallu joindre, pour déga-
(1) Lettre du 22 octobre 1896.
A MAURICE BAHRKS XI
yer tant leur sens, un cinquième article postérieur de plusieurs années, écrit à Vépoque dit procès de Rennes, la merveilleuse Visite à Combourg dont je parlais tout à l'heure, sorte de grand office ronmntique avec son introït sublime :
« J'ai toujours projeté de visi/cr les lieux où sont les grands arbres à parfy?ns qui, balancés sur le monde, suscitèrent mon imagination... »
Faibie de ce couronnement, les quatre articles du Voltaire, mrme étai/és des Huit jours, eussent paru incomplets et « chétifs » en effet. Et vous aviez raison, smnme toute, de croire que la Bretagne méritait un luymm^ge moins dérisoire. Vous aviez tort seulement de croire que iious ne lui aviez pas rendu cet hommage, parce qiC elle n est nommée presque nulle part ailleurs dans vos linres ('). Le ciel de notre subsconscient est peuplé de dieux ignorés : c'est toute votre œuvre qui est un hymne involontaire à la Bretagne et qui proclame à votre insu sa puissance. .Xon, Barrés, je n'abuse pas du rajneau d'or ; je ne vous tire pas à nous, Bretons, plus qu'il n'est raisonnable ; je vous définis et je vous s-itue à mon four — sur des témoignages et sur des faits.
Vous m'écriviez, peu après la publication des Scènes et Doctrines du Nationalisme : « ... .l'ai devant rrwi d'immenses espaces qui m'appellent. » D'immenses espaces ? Illusion de conquérant qui mesure le monde à Vennergure de son âme ! Ces « immenses espaces » si vite épitisés, ils o-nX nom dans votre œuvre Aigues-Mortes, Tolède, Cordoue, Venise, Ravennes, Sparte, la Syrie, des sépulcres et des déserts. Mais ne voyez-vous point à présent que ce
(1) Sauf, bien entendu, dans la lettre ouverte de L'Echo d€ Pori* sur les Étjlitett et cimetière.^ hrcto/t-g qu'on trouvera plus loin et que Barrés m'adressa peu avant la guérie.