LA QUESTION DÛ BAHZA/-BREIZ
Sans douLe la finesse critique de Renan, cette prudence sulpicienne qu'il apportait dans l'analyse des textes ne pouvaient être complètement dupes de l'artificielle et composite beauté du Barzaz. L'abondance, la précision des noms historiques dans ce recueil de chants populaires lui inspiraient des inquiétudes et il se demandait « si l'oreille de M. de La Villemarqué ne s'était pas prêtée complaisamment à entendre certains de ces noms ». Il aurait voulu être assuré aussi que les textes du Barzaz avaient été publiés tels qu'ils avaient été recueillis. « L'essentiel, écrivait-il, est qu'on soit sûr qu'entre le lecteur et le peuple aucune prétention littéraire ne s'est interposée. »
Par cette petite phrase, négligemment jetée dans son article, l'auteur de la Poésie des races celtiques posait les bases de la critique des traditions populaires, traçait au folk-lore ses méthodes et sa voie. Mais, enfin , c'est en 1868 et 1872 seulement que deux obscurs collecteurs de traditions bretonnes, Le Men et Lu?cl, reprenant en sous -œuvre l'enquête de La Villemarqué, produisirent pour la première fois les textes authentiques dont la comparaison devait permettre aux d'Arbois de Jubainville, aux Gaidoz, aux Havet, aux Rambaud, aux Hémon, aux Loth, de prononcer le verdict impitoyable qui, en établissant l'apocryphilé du Barzaz^ dépouillait la Bretagne de son plus beau fleuron poétique. L'anticléricalisme ne fut pour rien
LA OLESTION DU BAKZAZ-BIŒIZ 63
dans l'affairo ou il faudrait donc — M'"' de Boisanger y a-t-elle réfléchi ? — que l'anticléricalisme s'appelât ici la probité historique, le souci, la passion du vrai, .le sais, pour ma part, de très bons catholiques qui ne se résignent point à prendre le Ikuzaz-Breiz pour un texte révélé. Mais on conçoit très bien Tintérêt que pouvait avoir une certaine école de diascévastes armoricains à faire dévier sur le terrain politique et religieux un débat purement philologique à son origine et qui doit rester, qui restera pour tous les esprits impartiaux, exclusivement philologique.
Le 28 octobre 183d. un journal de Paris, le Courrier Français, annonçait que « .M. Delaville-Marqué {sic), attaché à l'Ëcole des Chartes, venait de retrouver dans une église des Montagnes-Noires, près de Morlaix, les poésies de Tancien barde Quin-C'an, le Merlin des Bretons ». La nouvelle fit du bruit. Une note, peu après, informa le public que le manuscrit de Quin- Clan avait « été aussitôt perdu que retrouvé. » El l'on n'aurait peut-être jamais eu la clef de ce mystère si M. de La Yillemarqué, dans Tintervalle, ne s'était décidé à publier le JJarzazBreiz dont il eut été malaisé, en effet, de mettre toutes les pièces au compte d'un barde " du Y" ou du VF siècle ».
Hélas ! Le simple rapprochement de ces faits ne parle-t-il pas assez haut et qu'esl-il besoin encore de l'aveu indirect retrouvé dans les papiers posthumes de Luzel et publié récemment par M. Le Braz : « L'ab bé Henri et l'abbé Guéguen, recteur de Mzon, auraient, d'après M. de La Yillemarqué lui-même, établi les textes bretons du Barzaz-Breiz. Je le tiens de la
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bouche de M. de La Villemarqué le 30 octobre 1890. » Il fanl en faire noire deuil : le Barzaz n'est point une uMivre aullu iilique et, si le peuple de Bretagne y a collaboré { I ), la part de collaboration personnelle de La Villemarqué, aidée des abbés Henry et Guégen, y excède singulièrement l'apport populaire. Mais le Barz-(iz, en tout état de cause, reste un chef-d'œuvre. Aucune des quatre grandes littératures celtiques n'a rien produit de plus beau. Et c'est pourquoi l'on a peine à comprendre cette obstination de M""' de Boisanger et de ses amis à vouloir réhabiliter en La Villemarqué l'érudit aux dépens du poète. L'érudit, cliez l'auteur du Barzaz, fut médiocre, et sa réputation usurpée ; le poète est un des plus grands du XIX" siècle.
Comment la piété tiliale de M"'^ de Boisanger peutelle hésiter entre les deux ?
(i) Voir h VAppendice.
LA < r.RLTAGNK » l)K Gl'STAVK GKFFROV
Je liens de M. Henri Polez que, renconlrunl un jour à Oxford 11' professeur Rhys, il n'entendit pas sans surprise le savant celtologue déplorer que Renan n'eût pas appliqué à l'étude de sa langue maternelle les admirables facultés qu'il tourna si inconsidérément, et pour un résultat si médiocre, vers l'étude des langues sémitiques.
Le « cas » de M. Gustave Geiïroy — Breton par ses origines et dont l'œuvre, toute de critique et de socio logie, demeura si longtemps étrangère à la Bretagne, — ne laissait pas d'inspirer à plusieurs un regret analogue: il leur semblait que cette nature fine et nuancée, sobre, mélancolique, presque austère, dût s'harmoniser merveilleusement avec le pays qui l'avait formée. Et peut-être ne se trompaient-ils pas. Les Noies d'un Journalisle, l'Enfermé, Yvelle Guilberl, r Apprentie, les Musées d'Europe, etc., sont loin, comme on dit dans le jargon mis à la mode par les disciples de Le Play, d'être des contributions dédaignables à l'étude des phénomènes sociologiques, littéraires et artistiques de ce temps ; ils n'ont un peu perdu à nos yeux que parle rapprochement avec Paijs d'Ouest, émeraude isolée dans ce collier de belles œuvres d'un éclat plus amorti et le premier livre (1897) oj M. Gustave Geffroy se soit souvenu de ses origines,