‹ L'âme bretonneChapitre 15 sur 58 · LA *' BRETAGNE » DE GUSTAVE GEFFROV · texte numérisé non relu

LA *' BRETAGNE » DE GUSTAVE GEFFROV

elles ne sont peut-être pas. Encore n'est-ce point où nous le goûtons le moins. Un livre sur la Bretagne d'où l'auteur serait absent pourrait être un magnifique guide Conti, un Bœdeker supérieur : ce ne serait toujours qu'un guide Conti et qu'un Bœdeker. M. GefTroy n'a eu garde d'appliquer ici cette froide et mortelle doctrine de l'impersonnalité littéraire qu'il professa aux temps lointains du naturalisme: il ne fait qu'un avec son livre ; il l'habite vraiment ; l'atmosphère qu'il respire, les paysages qu'il évoque, les mœurs qu'il ressuscite réagissent à leur tour sur lui. Et il apparaît bien en détînilive que, pour l'auteur comme pour la plupart des écrivains bretons, la Bretagne est avant tout un état d'âme".

« Je vois la Bretagne, dit-il, dans la magnilique syuthèse qui résume et couronne son livre : elle est couleur de pierre, de verdure sombre étoilée d'or, de mousse et de lichen, de costumes noirs, de coiffes blanches, de tabliers de toutes les nuances, de mer bleue, grise, verte, de soleil, de ciel nuageux, de brume et de pluie..-. J'entends sa rumeur : elle est faite du murmure et de la voix violente de la mer, de l'arrivée du vent à travers l'espace, de kl plainte des arbres assaillis par les ouragans, des chants des matelots, des complaintes, des cantiques, des paroles des marchés et des foires, des bruits des sabots sur les pavés des vieilles villes, des musiques sur les routes... Je respire son odeur; elle sent le goémon, le varech, le sel des vagues, le poisson, larogue,les ileurs de prairies, de forêts et de falaises, la lande, le fumier, le pain noir, la soupe au lard, le beurre, les pommes, le cidre, l'eau-dp-vie, l'encens, les crêpes, le café au lait...

LA « BRETAGNE » DE (JLSTAVE GEFKKiiV (il»

Comment enfermei- entre ces pages tous ces aspects d'une contrée ? Comment montrer la terre et faire enten<lre la mm ? Comment rassembler ici cette foule et la garder vivante ? L'écrivain se sent bien seul et faible dîvaut ce monde immense et complexe. Tant d'ètros qui vivent, et un seul être pour les évoquer ! Tant de voix qui parlent et une seule voix pour les exprimer ! Tant de paysages animés cl tant de régions solitaires, tant de villes, tant de maisons, tant de monuments, de châteaux, d'églises, de cliapelles, de calvaires, de croix aux carrefours! Tant de champs, de landes, de forêts, de bois, d'arbres ! Tant de rochers, tant de brume et tant de pluie ! Tant de couleurs dans l'espace, sur la terre et sur les eaux ! Et, pour toute cette vie permanente et changeante, compacte et multipliée, une seule mémoire qui essaye de se souvenir !... »

Louable inquiétude. Mais M. Geffroy peut se rassurer : sa mémoire Ta fidèlement servi et, à quelques détails près, son livre est aussi complet qu'il pouvait l'être. Il y a dans la Bretagne plusieurs Bretagnes, et l'auteur n'a point manqué de s'en apercevoir. Encore n'était-il point très aisé de caractériser et différencier avec précision Tune de l'autre ces diverses Bretagnes. Les pages où M. GefTroy s'y est essayé resteront comme un modèle de fine et pénétrante psychologie : la gaieté un peu narquoise <■ qui anime les gens de Tréguier, de Lannion, de Morlaix », la *• vivacité chaleureuse ■> des gens des pays de Quimper et de Quimperlé, « la sauvagerie, la gravité, la mélancolie ■' des populations du Morbihan et de la Cornouaille des monts, u l'intelligcncê avisée, le .■^ouci des affaires gaillardement por-

Page 1