LA « BRETAGNE » DE GUSTAVE GEFFROY
té qui se lisent aux yeux vifs, au parler net des Léonards », autant de traits heureux, bien observés et qui se gravent fortement dans l'esprit.
Peut-être seulement aurais-je voulu que M. Geffroy distinguât entre les Léonards. Ce qu'il en dit s'applique exactement et mot pour mot à cette aristocratie paysanne des « Julots » de Pleyber-Christ, de Saint- Fol et de Saint-Thégonnec, dont les riches « conve nants » et les gras herbages sont l'orgueil du Finistère ; cela n'est plus aussi vrai des maigres et tristes Léonards de Lesneven, de Plouguerneau, de Lannilis et de Kerlouan. Nous sommes ici en plein « pays noir ». Et ce n'est pas le costume des habitants qui lui a valu ce surnom ; les « Julots » portent aussi le chupen, le gilet et le pantalon de drap sombre. C'est le caractère, c'est l'âme de ces hommes qui sont vêtus d'un deuil éternel.
Pourquoi? Comment? La tradition fait remonter à un vieil ermite du VP siècle, saint Goulven, le changement qui s'est opéré dans le moral des Léonards du Kéménet lli.
« Jadis cette race aimait la danse avec une sorte de fureur, dit Miorcec de Kerdanet ; jeunes et vieux, sains et malades, tous voulaient bondir. Mais Goulven, avec son éloquence douce, persuasive, trouva bien lût le secret de tout changer ; il convertit les chansons profanes en cantiques pieux de sa composition ou bien de celle de ses vicaires. Le diocèse devint un pays de foi, de dévotion, de bon exemple... »
Le fait est qu'aujourd'hui encore, dans cette partie du Léon, la danse est proscrite de toutes les fêtes
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publiques OU domestiques ; à Lesnevon, il \ a qiiuhjuos années, quand la municipalité décida de donner un bal pour l'inauguration de la nouvelle mairie, ce fut presque un scandale. Alors que, dans le reste de la Bretagne, il n'y a pas de bon « pardon » sans gavotte et sans ménétrier, ici les lètes religieuses sont religieuses jusqu'au bout. Vainement vous prêteriez l'oreille pour surprendre la nasillarde mélopée d'un de ces bardes gyrovagues qui colportent d'assemblée en assemblée, dans la Cornouaille et le Trégor, leur répertoire de gwerz et de sônesh deux liards la feuille (1); Langoureuse, sentimentale, la snne est un poison pour les âmes ; le seul gicerz autorisé, comme au temps de l'ermite Goulven, est le cantique, la biographie rimée ilu patron de la paroisse ou le récit édifiant des miracles dus à son intervention. Et il y a une autre raison peut-être, toute géographique, à ce puritanisme des Léonards du Kéménet-Ili : l'isolement où ils ont vécu jusqu'à ces dernières années. De grandes friches rases, des tourbières et des landes, que cerne, à l'horizon, la lisière vaporeuse d'une chênaie centenaire, les séparaient du reste du monde. Entre Trémaouézan et Ploudaniel, le train file droit au milieu d'un paysage d'une mélancolie oppressante, plat et nu jusqu'aux confins du cercle visuel, sans une maison, sans un arbre, hanté par les échassiers et les corbeaux. On ■-e croirait dans le Born. Mais brusquement, au détour de la voie, un clocher s'élance entre les chênes, un de ces « clochers à jour » de la chanson qui semblent.
(1) Cf. l'Ame bretonne, i''« série. Chap. : Au cœur de la race.
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un défi au bon sens et aux lois de l'équilibre el qui ont quelque chose de lancinant comme un cri de détresse. Tension suprême de lame vers l'infini 1 Ces clochers du Léon, dont u la pierre pointe et s'envole vraiment dans les nuages avec une sorte de mouvement visible et vertigineux », M. Gefîroy n'a pas eu de peine à y découvrir l'expression même de la race. Comme le paysage et plus encore que lui, ils initient à l'intelligence des habitants. Grêles fleurs de spiritualité, les seules qui pouvaient naître de ce sol sans humus, de cette grande table granitique, échancrée çà et là de failles profondes où bleuit deux fois par jour le flot marin 1 Sur les champs, sur les grèves, partout des pierres, des pierres « gris sombre », d'autres, goémoneuses, fourrées d'algues rousses, de lichens décolorés.
« On est loin des plages de villégialure et des jardins en terrasses, écrit M. Gefîroy, avec ce pays de rocs revêches, de champs en demi deuil violet de bruyères, de passantes de monastères, coiffes blanches, robes noires ou grises ou d'un bleu verdi.. De bons instants furent pourtant vécus, sur cette avancée de terres, entre (lOuIven et Kerlouan, vers Pontusval, parmi les pierres étranges, oiseaux, tortues, griffons, mastodontes, si changeantes d'aspect et d'expression, immobiles, passives ou convulsées. Certains groupes sont des femmes en proie à des sphinx : des morceaux de pierres crevées et usées offrent des faces de désolation. D'autres, gigantesques, au loin, dans les flots, sont brumeux et hérissés comme des chriteaux de rêves. Parmi ces pierres de Pontusval, la chapelle Saint-1'ol ov'i subsiste le tonneau pour la dîme de lavoine. Et, par-
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Inut, la inrr. Klle jase en oiselets de ruisselets, mugit en ('uortne et lointaine bt'-te invisible ; elle est douce et perfide, assaillante et brutale. Ce fut elle qui me tenta, linaliMuent. Je cinglai vers l'Aberviac"!!, en une fine barque qui cou|iait d'un tranchant net les sombres collines d'eau, ijui zi^'zagiiait en angles et en courbes autour des hauts rochers de la pleine mer où s'alignaient les tristes pingouins, en vue de l'île Vierge et de son phare de 7."i mètres. I.e marin, aidé do son mousse, qui me conduisait, Jourdain, blond colosse barbu, ayant couru le monde, delà .Norvège à la Chine, parleur lent et expressif, me disait brièvement et simplement les anecdotes de sa rude vie. Attentif, l'œil sur l'horizon, la main à la barre, gouvernant sa barque, la faisant attendre, courir, obliquer, se cabrer, comme un cheval d'hippodrome, il fit, sous le vent et dans les couloirs de hantes lames, une entrée rapide et glissante, d'une triomphale souplesse, dans l'estuaire de i'Abi^rvrac'h. »
Je n'ai pu résister au plaisir de citer jusqu'au bout cette jolie page. Mais combien d'autres il faudrait citer encore, celles sur Morlaix, où « les pas sont lestes et les yeux vifs », où les cigarières ont pris « des allures de chèvres » à grimper et dévaler quatre fois par jour les rampes tortueuses de la rue Bourret et de la venelle du Créhou ; celles sur la population de Saint- Pol-de-Léon, « abritée par ses lourdes portes, ses murs épais, confite en sa muette atmosphère « ; celles sur Gourin, « la ville noire », sur Nantes, « la ville des ponts )i, sur Quimperlé, la ville des tabliers polychromes, sur Ploumanac'h, la cité d'Apocalypse aux " troupeaux de mastodontes » errant le long des