‹ L'âme bretonneChapitre 30 sur 58 · LA RÉSIGNATION' BRETONNE · texte numérisé non relu

LA RÉSIGNATION' BRETONNE

L'homme y apparaît le prisonnier des éléments ou, pour mieux: dire, de la création entière ; il est, comme chez M. Simon Davaugour, le jouet du feu, des eaux, des bois, des pierres et des animaux eux-mêmes; il éprouve comme il serait vain de résister à ces puissances occultes et démesurées. Un immense sortilège l'enveloppe. Pour qui connaît la race celtique et l'extraordinaire persistance de son être moral à travers les siècles, l'idée chrétienne du renoncement — si belle qu'elle soit — ne pouvait que fortifier les décourageantes conclusions de ce panthéisme extravagant, oîi tout est libre et agissant dans l'univers à l'exception de l'homme, seul déterminé.

Cette résignation à base de fatalisme s'exprime chez les Bretons par un monosyllabe dont je désespère de rendre les multiples et changeantes acceptions : ma !

Tantôt seul, tantôt accompagné d'iè ou de aussi donc, tantôt sec comme un coup de trique et le plus souvent veule et traînant comme un soupir, ma est l'exclamation du dépit, de l'étonnement, de l'aigreur, du regret, de l'ennui et de bien d'autres sentiments encore, mais d'un ennui, d'un regret, d'une aigreur, d'un étonnement, d'un dépit qui connaîtraient leur impuissance et auraient commencé déjà à faire contre fortune bon cœur. Ma, chez les gens du Trégor surtout, revient à presque toutes les phrases ; il les ouvre et il les ferme. C'est le nitchevo breton. Il veut dire aussi bien : « Tant pis ! » que <« Pas possible 1 »

LA HKSKi.NATlo.N liHF. ro.WNK 1 1 .')

OU « C'est bon 1 » ou « Voyez-vous ça I » ou << Ça m'est égal ! » Mais, sous toutes ces acceptions, il implique le même renoncement, la même abdication de l'individu devant la fatalité. J'ai connu dans mon enfance, au moulin de Capékernc, un valet de meunier qui ne taisait point d'autre réponse à ses maîtres. Il n'était point très dégourdi sans doute. On lui disait par plaisanterie :

— Jean-Marie, veux-tu aller voir, cette nuit, à IMoubezre, s'il n'a point poussé de nouvelles plumes au coq du clocher?

Il répondait : i- Ma ! » Et il allait. Celui-là, du premier coup, avait trouvé la formule du j'm'enlicliisme universel...

Evidemment on peut oser beaucoup avec de pareilles gens et on ne s'en est pas fait faute. Trop d'intérêts et de tous les ordres se liguaient jusqu'à ces dernières années pour maintenir le Breton dans une sorte de demi-enfance, de minorité intellectuelle particulièrement favorable à son a.sservissement économique et social ; au lieu de faciliter ses communications avec le monde des vivants, on semblait prendre à tâche de le rejeter dans le passé le plus nébuleux. J'ai sous les yeux un Collonne français armoricain imprimé en 1893 et destiné « aux habitants de la campagne qui désirent apprendre le français » (1). El voici les étranges conversations qu'on y lit :

« Quand partîtes-vous de Paris ? — 11 y a quinze o urs. — Où était le roi ? — Il était à Versailles. —

1 Saint-l-trjpui-, imprimerie-librairie UenéPrudh oinme

116 LA HL;S1(.MATIU.\ UKIiTOA-NE

Peut-on voir dîner le roi?... — Où étiez-vous l'été passé ? — J'étais de l'armée du duc de Vendôme... — De quelle étoffe voulez vous votre habit? — De Bergop-Zoom. C'est à présent la mode. — Combien le vendez-vous l'aune ? lîn voulez-vous un écu ? — Il vous coûtera trois livres dix sous. — Combien vaut ce ca^lor ? — Il vaut une pistole. — Peignez ma perruque. — Dites au cocher qu'il mette les chevaux au carrosse. — Laposte d'Angleterre n'est elle pas venue? — Servante, faites mon lit et me donnez des draps blancs. — Que cherchez vous ? — Je cherche mon masque. — Que dites-vous de la Bretagne ? — C'est le plus beau pays du monde. — N'avons-nous pas ici de belles dames ? - Elles sont belles comme des anges. — Prenez garde, monsieur I — De quoi, monsieur ? — De tomber dans leurs chaînes. — Je ne demanderais pas mieux. — Vous ne les romprez pas quand vous voudrez. — Monsieur, si j'y tombe, j'y veux mourir... «

Que cela est du dernier galant ! On ne parlait point autrement sous le grand roi et nous ne perdrions point à restaurer dans la conversation ce langage policé. Mais enfin c'est une entreprise un peu aventurée de donner ce langage pour celui des Français de la troisième République, les carrosses et la poste pour nos seuls moyens de locomotion, la livre, les pistoles et les écus pour des divisions de notre système monétaire, le drap de Berg-op-Zoom pour l'étoffe à la mode, les perruques et les masques pour des accessoires de la

Page 1