‹ L'âme bretonneChapitre 32 sur 58 · HAl;MKH> ll ns-^i \l|;i:v · texte numérisé non relu

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Penmarc'h). Et partout, sur les murs, les frises, les piliers, les frontons, courent des variantes latines, bretonnes, françaises, du fatidique liodie mihi. rras tibi :

Mémento mort.

(Guimiliauj Mcmcnto mori opt linie .

Sizun' liespice finem.

(Guengati Bonnes gens qui icy passez, Priez Dieu pour les trépassez 1 j

Trémaouezan, Ploudiiy- Hirio d'une, Varhoaz didc 2) (Sihirin

L'inscription mêle quelquefois les trois langues. A Saint-Thégonnec le plus vaste et le plus parfait ossuaire de la Bretagne, dit Léon Palustre, elle se déroule

(1) Cette inscription était la plus répandue sur les ossuaires tant de Bretagne que du reste de la France. Elle se lisait notamment sur la porte d'entrée du cimetière de Montfort rAmaury, qui possédait deux très curieux charniers convertis en galeries (plusieurs cnines, formant métopes, sont encore encastrés entre les arceaux des piliers). A l'aide dés quelques lettres qui en subsistent, M. A. de Dion l"a ainsi restituée :

Vous tous qui icy passez Priez Dieu pour les trépasse/..

Ce que êtes ils ont étez ; Ce que sont un j'Hir serez.

(2') Aujouid'hui mon tour. (ifMn.'iin le tien.

( iJAiiMi.i'.s 1.1 iiNsi Atri;< 1^5

en grandes capitales romaines sur une frise de cinquante eenliinotres de haul :

Cest v.ne bonne et saincte pansée de prier povr les fideles trepasses. — reqviescant in page : amen.

— uodie miiii gras tibl. — 0 peguevhs repantez vovs

ESTANTS VIVANTS CAR A NOVS MORTS IL n'eST PLVS TEMPS

— PRIEZ POVR NOVS TREPASSES CAR VN DE CES lOVRS AVSSl VOVS EN SEREZ — SOIEZ EN PAIX.

Emouvante prolixité 1 A la iMartyre, au-dessus de la porte, deux anges proposent à nos méditations ce quatrain en vers bretons aux rimes batelées (le dernier mot du vers rimant avec un mot placé à Tintérieur du vers suivant):

.1/1 Maro, an Bain, an if'ein ifn Pa ho sointj den e tle crena.

Fol eo na preder esperet, GncJet cz eo ret decedi.

« La Mort, le Jugeniont, l'Enfer glacé, - tout homme qui y songe doit trembler. — C'est folie et imprévoyance d'espérer. — du moment qu'il faut mourir. >'

A trois siècles de distance, ne croirait-on pas entendre un écho attardé de la terrible parole dantesque : Lasriatc ogni sperauza ? Pour être plus laconique, l'insrription de l'ossuaire de la Uoche-Maurice n'est pas plus rassurante : sous un squelette armé d'une flèche on lit : Je vous tue tous. Le même archer symbolique, à Landivisiau, s'écrie farouchement: Or ça. je suis le parrain de celuy qui fera fin. Et, à cet accent.

120 ciiAitMKKs i:r (i>si AfhK»;

comme aux attributs du squelette, nous reconnaissons la personnification bretonne de la Mort, le redoutable seigneur Ankou.

Tous les ossuaires bretons n'ont pas Timportanee de celui do Saint-Thégonnec (1676), si majestueux avec ses pignons fleuronnés, ses colonnes de l'ordre corinthien, ses niches à coquille, les élégantes cariatides de son fronton, — et c'est que beaucoup de ces édifices, ni plus ni moins que les sacristies et les porches, sont de simples appendices de l'église. Mais il en est un certain nombre, nous l'avons vu, qui forment des monuments détachés, autonomes, de dimensions assez vastes pour répondre à leur double fin de reliquaires et de chapelles funéraires. On y dit effectivement la messe le jour des Morts. Le style de ces chapelles funéraires, placées en général sous le vocable de sainte Anne, n'est pas très varié sans doute et se ramène à trois ou quatre types essentiels; cependant, à Guimiliau, voici, accolée au monument, une chaire extérieure dont nous n'avons point vu l'analogue ailleurs. A Roscofî, l'ossuaire, de style Louis XIII, aux deux étages d'arcatures reposant sur de robustes pilastres rectangulaires, présente cette originalité de n'avoir pas de porte : il fallait donc qu'on y glissât les ossements par les baies des arcatures. A la Roche-Maurice, à Landivisiau et à Ploudiry, il semble que la décoration extérieure ait emprunté certain§ éléments aux danses macabres du moyen âge :

on ne s'expliquerait poini aiilriMncnl (jn'iin papi' y voisin.H avec un manant, une coquette avec un avocat. Egalité de tous les sexes, de tous les ;iges et de toutes les conditions devant la mort! Mais à quelle pensée singulière oiîéit l'artiste qui, sur l'une des corniches de l'ossuaire Saint-Eutrope, à Pencran, figura le triomphe de Neptune et d'Amphilrite ? Prévoyait-il la laïcisation future de cet édifice, dont les hasards des liquidations judiciaires ont fait un bureau de tahac? Ht il est vrai que l'ossuaire Saint-Thomas, à Landeriu\iu, n'a pas reçu une affectation moins réaliste : il est occupé par la famille d'un savetier. Celui de Daoulas est devenu une sacristie : de l'ossuaire de Penmarc'h, le plus ancien (io08) et l'un des plus gracieux du genre, il demeure seulement le pignon et les sou hassements. Et il ne reste que le souvenir do. l'ossuaire du Faou, qui gênait la voirie municipale, de l'ossuaire de Quimper (1514), qui avait pour auteur (îuillaume Guenmoran (1), de l'ossuaire de Trébeurden, tombé, dès 1778, sous les anathèmes du recteur, labbé .Nayrod, lequel ne trouva que cet expédient pour libérer ses ouailles de la sainte terreur où les plongeait le funèbre édifice. On y entendait chaque nuit des rumeurs étranges ; on y apercevait des lumières : rumeurs et lumières étaient le fait de fraudeurs éhontés qui avaient pris le charnier pour corps de garde... A ces exceptions près, on peut dire que In plupart

, 1) (jLU'iqiics fragments dr cet ossuaire, iléiuoli t'ii 1H40, ont cependant été recueillis et déposés dans la cour du Musée.

IriH r.iiAH.MiiRS et osslaikes

des ossuaires ont gardé en Bretagne leur destination primitive, et l'usage est encore qu'on y dépose les ossements des défunts. J'ai expliqué ailleurs (1) d'oîi venait la persistance de cet usage. Resserrés entre l'église et les bâtiments qui l'entourent, les petits cimetières bretons ne peuvent contenir qu'un nombre infime de caveaux. Il ne s'y fait point, ou rarement, de concessions perpétuelles, et ainsi, tous les cinq ans, il faut exhumer les anciens trépassés et donner leur place aux nouveaux. La dalle funéraire, en schiste ardoisé, qui recouvrait leur sépulture, est rendue à la famille et pieusement conservée par elle dans un endroit ap parent du logis : on la pose quelquefois devant l'àtre, qui est resté chez les Bretons une manière d'autel domestique, ou à l'entrée de la maison, tout de suite après le seuil, pour que la première et la dernière pensée des hôtes soit orientée vers leur fin (2). Les ossements mêmes des exhumés, les « reliques » (relegoii), comme on les appelle par une pieuse assimilation aux ossements des martyrs, ne sont point enfouis immédiatement dans la fosse commune et reçoivent avant d'y être versés les honneurs de l'ossuaire (3). La paroisse les y visite chaque dimanche ; une procession solennelle, le soir de la

(1) Voir iiot;iininent, «lans Sur lu Côte, le cluijiitre : Trois ligiles des morts.

(2) Ainsi au convenant Pierre Bivir à Kroaznr-Yaron (Perros-Guirec).

(3) C'est ce qui explique qu'eu n-ii.iiiiL> localités populeuses, comme RoscofT et Saint-.Iean-cIu-Doigt, l'ossuaire ait été dédoublé.

Toussaint, faille tour de radicule en clianUmt \egioerz |)atln'(i((iie :

Deomp dur (janiel, Kfisteidfn, ijiii'lo)iip ar relrgon F.Kz hon hrcudeur, choarezct, hoii ta'Iou, Imn inammnit...

« Allons au charnier, chrétiens. Contemplons les reliques — de nos frères, sœurs, pères, mères... — Ici plus de noblesse, de richesse ni de beauté. — La mort et la terre ont tout confondu. — VA\ l>icn, en ce lamentable état où vous voyez réduits les défunts, — leur silence parle plus haut que l'éloquence des vivants... >>

Poignante mélopée, mais dont on n'éprouvera toute la puissance qu'en lui restituant son rude accent originel et, sous la blême clarté d'un après-midi de novembre, le farouche décor de ces charniers bretons pleins à déborder de débris humains !

Dans ces débris, en certaines localités, un choix est fait par les membres de la famille qui ont assisté aux exhumations : on ne verse à l'ossuaire que les ossement considérés comme « inférieurs » ; les crânes ou '< chefs » sont mis à part et enfermés dans de petites châsses en bois blanc, moucheté de larmes noires, qu'on suspend aux murs ou qu'on aligne sur l'appui des fenêtres de l'ossuaire. Une ouverture en forme de cœur, découpée dans le ballant de la boîte, permet d'apercevoir le crâne du défunt, reconnaissable d'ailleurs à l'inscription du fronton : « Ci gît le chef de... (date de la naissance et de la morti. npq.uif.'^raf in pare. Amen. »

l'Joubazlanec, le pays de l^pciicurs d' Islande, pos-

130 i;ilAM\[lHS ET OSSIAIHIS

si^de un de ces ossuaires, tout moderne et pareil, avec ses rangées symétriques de petites châsses peintes, aux columbaria de la primitive église. Au centre de l'ossuaire s'ouvre un caveau pour recevoir les ossements tombés en poussière ou que personne n'a réclamés à leur exhumation. Mais la disposition funéraire la plus curieuse se voit incontestablement au cimetière de Saint-Pol de-Léon, dont le mur d'enceinte est jalonné intérieurement de niches gothiques destinées à abriter sous leurs arcades les boîtes contenant les crânes des exhumés : ces niches sont comme iiutant d'ossuaires en miniature qui gravitent autour du magistral ossuaire à trois nefs, trois autels, six enfeux et six piscines, placé sous le voc able de sain Pierre et récemment désaffecté (1).

(i) 1878. " A colle date, dit un article de )a Dépêche de Brest que je résume, des réparations importantes furent faites à Tossuaire. Los jours de grand vent, quand cuvait lieu une céiémonie funéraire, il n'était pas l'are que les boîtes placées un peu parhnit sur les chapiteaux et dans les enfeux tombassent sur la tète des assistants. De plus la rumeur publique accusait certains p<7/rt(('ers (marchands de chifïons et d'os;, pour grossir leurs lots, de faire volontiers main basse sur les débris humains de l'ossuaire. I^e curé de Saint-Pol, avisé de ces manœuvres sacrilèges, prescrivit l'enlèvement de tous les crânes, tibias, péronés, etc., qui furent solennellement inhumés dans une grande fosse creusées au pied du beau calvaire offert par M. le comte de Guébriant. » Ajoutons qu'on peut voir encore, dans la cathédi'ale même de Saint-Pol, sur le couronnement du chancel, 38 petits reliquaires contenant des « chefs » ou crânes dont le plus ancien porte la date de 1jj2 et le plus récent celle de 1863.

( HAli.M^J;■^ i.i m>-i aiiu> IMl

Tels sont les us d'outre-toml)e eu Bretagne Et que ces us nous reportent en plein moyen-àge, qu'ils étonnent un peu les Parisiens du XX" siècle, je n'en disconviendrai point. L'essentiel est qu'on en puissi^ constater la survivance chez les Bretons et qu'ainsi M. Krnest Dargent, en faisant procédera l'exhumation de son père et à la décollation de son ^ chef ». se soit conformé aux pratiques encore existantes.

11 est possible par ailleurs et vu l'état du cadavre que l'opération ait présenté certaines difficultés. Mais est-ce la première fois que le cas se produit ? El n'avez-vous point lu, chez M. Le Braz { 1), l'histoire du fossoyeur Poaz-Coz, à qui le curé de Penvénan, pour faire place à un nouveau défunt, commanda d'exhumer le cadavre d'un certain Ropers, enterré depuis cinq ans et qui semblait avoir droit lui aussi aux honneurs de l'ossuaire ? Vainement Poaz-Coz représentat il au curé que Ropers, gros et gras comme il l'était de son vivant, n'avait pas encore eu le temps de se décomposer. 11 lui fallut obéir, et sa pioche, en heurtant le cadavre, l'éventra plus qu'à moitié. La nuit venue, notre homme, qui no se sentait point la conscience tranquille, reçut la visite du mort :

— Vois, lui dit-il, en quel état tu m'as mis '.

Poaz-Coz fut bien effrayé. Mais le défunt le rassura en lui promettant .son pardon, s'il faisait célébrer une

(1) Cf. Anatole Le Braz, la Léyende de la Mort chez les Bretons Armoricains 'Champion, édjt. .

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