‹ L'Ame de Dostoiewsky, le prophète de la Révolution russeChapitre 4 sur 7 · DE LA H {•: V () L U T I O N H II S S H · texte numérisé non relu

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ciel, ou comme si la vérité du ciel l'avait excédée. L'église balbutie quelque chose de Dieu, mais ce balbutiement est si misérable qu'ellemême ne l'entend ni ne le comprend. L'autocratie a signé l'acte de la Constitution, sans songer qu'elle est l'autocratie orthodoxe et qu'il ne lui était pas possible de s'affranchir de son onction sans le consentement de ceux qui la lui avaient donnée. Quant aux chefs intellectuels de la révolution, la religion est simplement pour eux — l'obscurantisme.

Ces derniers, non seulement sont incapables de surmonter la tentation qui, pour le peuple, réside dans l'idée de l'autocratie, dans le lien de parenté entre orthodoxie et autocratie, mais ils ne soupçonnent même pas l'existence de cette tentation. Bien plus ils succombent eux-mêmes à la tentation, car avant d'avoir détrôné le tsar, ils convoquent le prolétariat ou le peuple à être tsar, comme si l'essence religieuse de l'autocratie, c'est-à-dire la puissance humaine substituée à la puissance divine n'était pas la même dans les deux cas, — dans l'autocratie du tsar, c'est-à-dire dans la puissance d'un seul sur tous, et dans l'autocratie du peuple, c'est-à-dire dans la puissance de tous sur chacun. Comme si la reconnaissance de quelque Dieu terrestre, de la majesté du César ou de la majesté du peuple, ne signifiait pas le même renoncement au Dieu du ciel ; comme si la dictature du prolétariat ne devait pas conduire infailliblement à un dictateur, à Napoléon ou à Cromwell, à un usurpateur ou un autocrate. Où il y a cercle, il y a centre ; où il y a autocratie, il y a également autocrate.

Mais l'absence d'idée religieuse dans la révolution russe prouve précisément que la phase actuelle de la révolution est une phase très prématurée. A quelque hauteur que s'élèvent

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les vagues, le tréfonds des éléments populaires demeure encore intact. Quelque terrible que soit la tempête qui gronde sur le sol, elle n'est qu'un écho affaibli de ce qui se passe sous le sol ; c'est une de ces tempêtes qui précèdent les tremblements de terre.

D'ailleurs, la révolution russe, comme toute grande révolution sociale, est une religion inconsciente, parce que dans tout mouvement révolutionnaire se trouve contenu un principe d'universalité, un rêve d'union universelle de l'humanité dans quelque vérité universelle^ c'est-à-dire, en définitive, un principe religieux. En ce sens, l'âme de la révolution russe, la sociale-démocratie, est d'ores et déjà universelle et, par suite, inconsciemment religieuse. « Prolétaires de tous pays, unissez-vous I » ce cri d'appel qui ressemble à la clameur des grues jamais encore nulle part n'avait retenti comme dans la révolution russe, avec une menace si inaccessible et lointaine, si inquiétante et solennelle qu'on la dirait apocalyptique.

Mais l'autocratie, elle aussi, est une religion. Lorsqu'enfin elle sera renversée en tant qu'ordre poUtique, alors son essence religieuse se manifestera ; quand elle mourra en poUtique, elle ressuscitera en religion : « il est là, mais personne ne l'a vu, il se cache mais il viendra ». Lui, « le père tsar », notre petit « soleil lumineux », le Messie à venir du peuple, le nouveau Pape et le nouveau César de la troisième Rome, de la monarchie universelle, le César divin, le Dieu-César, l'homme-divinisé. La puissance d'un seul, la divinité humaine du passé paraît,, de toute éternité, opposée à la puissance de tous, à la divinité-humaine de l'avenir ; la Bête qui s'élève de la terre, la monarchie — à la Bête qui sort de l'abîme, l'anarchie. Mais peut-être

les deux Bêles ne liiLteront-elles l'une contre l'autre que jusqu'au moment où elles s'uniront pour lutter contre l'ennemi commun : l'Agneau. Alors, il en sera de la troisième Rome, exactement comme jadis de la première ; il y aura conflit entre les deux idées les plus opposées qui se puissent imaginer, les plus opposées qui puissent être sur la terre : le Dieu-homme rencontrera l'Homme-Dieu, l'Antéchrist rencontrera le Christ. Alors s'accomplira la prédiction du Grand Inquisiteur : « La Bête viendra vers nous en rampant, elle nous léchera les pieds, elle les arrosera des larmes de sang qui tomberont de ses yeux. Nous nous assoirons sur la Bête, nous élèverons le calice sur lequel sera écrit : « Secret ». Ce que je t'annonce arrivera, tout s'accomplira, et notre royaume sera créé ».

D'où vient l'autocratie, celle du tsar ou celle du peuple, d'où vient toute puissance humaine, tout État — du Christ ou de l'Antéchrist? — Telle est la question que pose d'une manière silencieuse et inéluctable la grande révolution russe, déjà mondiale, qui, actuellement n'est que sociale et politique, mais qui dans l'avenir inévitablement doit être aussi religieuse.

C'est pourquoi la mer « déborde d'écume », c'est pourquoi « la Russie se couvre de nuages », c'est pourquoi s'inaugure « un mouvement tel que le monde n'en a vu de semblable jusqu'à présent ».

Et si, du milieu de cette dernière et muette terreur, personne ne répond à cette question, nous, les disciples du grand maître, du grand prophète de la révolution russe, Dostoiewsky, nous répondrons, en apparence contre lui, mais en réalité pour lui : « L'autocratie est de l'Antéchrist. »

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L'autocratie est de l'Antéchrist — dire cela sans aucune réserve, c'est faire trop d'honneur à l'autocratie, qui dans sa réalité historique actuelle est irresponsable à l'égard de la religion; elle ne s'occupe ni du Christ ni de l'Antéchrist. L'autocratie, sous ce rapport, comme le dit le proverbe russe, n'est ni un cierge pour Dieu ni un tisonnier pour le diable.

Mais quand je fais allusion aux rapports de l'autocratie avec la religion, je n'envisage pas la réalité historique mais la possibilité mystique. L'autocratie est d'autant plus athée qu'on arrive plus près du faîte et d'autant plus religieuse que l'on descend davantage dans les profondeurs du peuple. Là-bas seulement, aux profondeurs souterraines de cet élément, flamboyantes, mais ténébreuses, s'accomplit la confusion du Christ et de l'Antéchrist — dans l'idée de l'autocratie. Le « petit-père orthodoxe », « le tsar », « le soleil lumineux » est tout d'abord un symbole, une image, une icône, puis une des incarnations du Christ et enfin l'unique et parfaite incarnation — le Christ même, le Christ à venir, le nouveau « Christ russe inconnu au monde ». L'homme devient une icône, l'icône une idole, l'idole un Dieu. A la place du christianisme s'établit enfin « l'hérésie des flagellants » c'est-à-dire un paganisme inconscient, le paganisme d'avant le Christ.

Les effroyables pressentiments de l'Apocalypse, parvenus à leur point culminant, se précipitent et tombent dans l'abîme de la terreur apocalyptique. Ici, dans le cœur vivant du

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l)euple, la i)lus {j;randc vérité est entremêlée au plus grand mensonge par des fils si ténus et si forts, qu'en coupant ces fds on risque de porter au cœur même une blessure mortelle. Pour taillader ces fils, on a besoin de l'épée aiguisée jusqu'aux limites du possible, du « glaive » à double tranchant de la connaissance.

Dostoiewsky a placé ce glaive entre nos mains. Lui-même,' pendant toute sa vie, n'a rien fait d'autre que forger et affiler ce glaive, mais il ne l'a pas levé pour le combat, soit qu'il n'en eût pas le temps, soit que l'heure du dernier combat n'eût pas encore sonné. En tout cas, un seul trait sépare la conscience de Dostoiewsky ! de notre conscience religieuse, de notre action i religieuse — du combat avec la Bête à venir i cachée sous le masque du Seigneur à venir — il^ consiste dan's les prédictions et les craintes apocalypticjiuës^75P~'p^^ls russe devant l'autocratie. ^

Quand nous levons ce glaive, qui n'a pas été aiguisé par nous, pour une lutte que nous n'avons pas commencée, quand nous prononçons le mot tranchant : « L'autocratie relève ; de l'Antéchrist » — alors nous sommes, je le répète, en apparence contre Dostoiewsky, mais en réalité, avec lui ; nous faisons ce qu'il eût fait lui-même s'il avait été jusqu'au bout de sa conscience religieuse.

Dans la dernière de ses œuvres, la plus géniale et la plus synthétique, « les Frères Karamazov », il a donné une formule presque parfaite de cette conscience ; à travers un voile très léger qu'un souffle peut déplacer, on voit briller déjà ce glaive à double tranchant qu'on ne peut dans la lutte diriger autrement que contre l'autocratie et pour le Christ ; déjà se \ révèle l'irréductible contradiction religieuse entre l'Eglise et l'Etat, entre la vérité abso-

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lue et l'absolu mensonge, entre le royaume de Dieu et le royaume du diable.

Ce n'est pas en vain que cette confusion des deux royaumes est examinée, dès les premiers chapitres du roman — dans le prélude de la symphonie — par quelqu'un qui n'est autre que Jean Karamazov, disciple du Grand Inquisiteur, parlant au moins Zocyma, disciple ou maître de Dostoiewsky.

« La confusion entre l'Église et l'État existera éternellement, bien qu'elle soit impossible, parce que le mensonge est à la base même de la chose. » — ... L'Église doit contenir tout l'État et ne pas y occuper un coin seulement. Et si ce n'est possible maintenant, cela doit constituer le but direct et principal de tout le développement ultérieur de la société chrétienne. » « Aux temps anciens, le christianisme apparaissait seulement comme l'Église et n'était alors qu'une église. Mais lorsque l'Empire romain païen eût désiré devenir chrétien, il engloba l'Église, mais n'en demeura pas moins un État païen. Cependant l'Église du Christ, entrant dans l'État, ne pouvait évidemment rien céder de ses principes fondamentaux, de cette pierre sur laquelle elle est bâtie ; elle ne pouvait que continuer à travailler à la réalisation des fins qui lui avaient été autrefois assignées et prescrites par le Seigneur : la transformation en Église de l'univers entier, et par là même de tout l'ancien Empire païen. Ainsi donc ce n'est pas l'Église qui doit chercher pour elle-même une place dans l'État, mais, au contraire, tout état terrestre devrait, par la suite, se transformer complètement en église et ne devenir rien d'autre qu'une Église. »

Le moine érudit, le P. Païssi souligne et poursuit jusqu'aUpbout ces pensées de Jean Karamazov :

« Ce n'est pas l'i'^^lise qui se transforme en État, (^ela, c'est Rome et son idéal. C'est la troisième tentation du diable. Mais au contraire l'État se transforme en Église, s'élève jusqu'à l'Église, et devient Église sur toute la terre, — ce qui est absolument opposé à Rome.

« L'Église est en réalité une puissance et eTîe est destinée à régner. Et à la fm, elle régnera sur toute la terre, indubitablement, ainsi qu'il a été prophétisé... »

Évidemment il songe à la prophétie de l'Apocalypse relative « au royaume millénaire des Saints sur la terre », sur cette terre et sous ce ciel, à la fin de l'histoire humaine et toutefois avant la fm du monde : « L'agneau nous a fait rois et prêtres de notre Dieu ; et nous régnerons sur la terre. » — (Apocalypse, ch. V, § 10). — « Et ceux qui n'avaient point adoré la Bête ni son image, devaient vivre et régner avecle Christ pendant mille ans. » — (Apocalypse, ch. XX, § 4) « C'est le camp des saints et la cité bien-aimée. » — (Apocalypse XXI, ch. 4, § 8.) Et le starets Zocyma affirme :

« La société chrétienne reste inébranlable dans l'attente de sa transformation totale de société en tant qu'union presque païenne encore, en Église œcuménique et régnante. « Ainsi soit-il ! ainsi soit-il I » si même à la fm des siècles, car seul ce qui est prédestiné, devra s'accomplir.

Ici se trouve définie, mieux qu'elle ne l'a été nulle part, la conscience théocratique purement abstraite jusqu'alors. Le but seul est indiqué, non le chemin ; seule, la théocratie militante et non la triomphante, seul le positif et non le négatif dans les relations de l'humanité avec Dieu-Humanité. Mais à la première tentative pour incarner en action la conscience théocratique, ce négatif et cette

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hostilité se manifestent. Par suite de l'insoluble contradiction entre l'Église et l'État, une lutte interminable s'inaugure. Ici nulle comparaison, nuls compromis ne sont possibles. Et si Jean Karamazov admet un compromis, nécessaire à notre époque coupable qui n'a pas encore dépassé l'ère des compromis le starets Zocyma réplique : « L'Église ne peut s'unir à l'État, même pour un compromis provisoire. Ici, l'on ne peut s'engager dans la voie des conciliations. » — La négation absolue de tout compromis est précisément le premier point acquis par la nouvelle conscience théocratique. Le point par lequel elle se distingue de la vieille inconscience sociale de toute la chrétienté historique, avec sa tolérance involontaire et inévitable des compromis, non seulement temporels, mais aussi éternels, entre l'État et l'Église. — C'est seulement par cette fermeté irréductible que le glaive du Christ sera affilé de la façon la plus tranchante pour le dernier combat avec la Bête.

Mais afin d'éviter des malentendus dangereux, il est bon de dissocier nettement les concepts « d'état » et de « société ».

La société est l'élément originel de l'humain^ seulement humain, qui après avoir atteint sa perfection dans la plénitude de la conscience religieuse, doit inévitablement choisir entre deux voies : ou bien, par le moyen de l'église, vers Dieu-Humanité — ou bien, par le moyen, de l'État vers l'homo-divinité. Une fois l'un ou l'autre de ces chemins choisi, impossible de revenir en arrière; il faut suivre jusqu'au bout chacune de ces voies. La société est ce champ dans lequel toute semence prospère : l'ivraie de l'ennemi comme le froment du maître. Mais une fois que l'ivraie a poussé, il lui est impossible de devenir froment ; une fois que l'État

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:a grandi, il lui est impossible de se transformer «n Église. D'ailleurs, l'ivraie et le froment ne <;roissent ensemble que jusqu'à la moisson ; alors la faulx sépare ce qui a été semé par Dieu de ce qui a été semé par le diable. L'aiguisement de cette faulx est précisément la connaissance théocratique. L'État ne peut devenir église, étant lui-même une église, mais une église de l'opposé du Christ — de l'Antéchrist. JUa4tttt€ entre l'État et l'Eglise est une lutte à vie- et ^ mort. A tout ce qu'affirme l'état d'une manière absolue, l'église oppose une absolue négation. Chez Dostoiewsky, lequel ne distingue pas avec suffisamment de netteté entre l'état et la société, l'humanité et l'homo-divinité, il se produit une confusion entre l'État et l'Église. De même que le passage de l'absolu mensonge à une vérité absolue, du diable à Dieu est impossible, de même il est impossible de passer de l'État à l'Église. // est seulement possible de transformer la société en Église, et ce passage, cette évolution naturelle s'accomplit en effet dans le processus de l'histoire universelle, La fm de ce processus est déterminée par le principe de la connaissance théocratique qui révèle la contradiction insoluble entre l'État et l'Église. Dès que cette contradiction s'est révélée, le passage progressif devient un brusque tournant, l'histoire une Apocalypse, l'évolution une révolution, la plus funeste pour l'État et la plus mortelle de toutes les révolutions. En effet, toutes les révolutions politiques nient l'ordre ancien de l'État au nom d'un ordre nouveau et meilleur : ce n'est qu'en apparence qu'elles nient l'idée du pouvoir de l'État comme idée absolue ; en réalité, elles l'affirment. Pour renverser cette idée, elles n'ont ni levier Jii point d'appui. Et si même elles le pouvaient renverser, elles n'auraient rien à mettre à la

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place. La révolution religieuse, elle, a ce levier et ce point d'appui dans l'idée de l'amour en tant que puissance, dans l'idée de l'église comme souveraine. La révolution religieuse est la dernière et définitive révolution, celle qui renversera toute puissance humaine, tout État dans ses derniers fondements métaphysiques.

C'est la petite pierre lancée par la fronde du Seigneur qui brise et réduit en poussière l'idole aux pieds d'argile dans la prophétie de Daniel. La petite étincelle qui fait exploser la mine, de telle sorte qu'il ne reste pas pierre sur pierre « Je suis venu pour faire descendre le feu sur la terre et je languis en attendant qu'il s'allume. » La théocratie, qui intérieurement est tout ordre, toute puissance et harmonie, extérieurement apparaîtra comme la plus formidable des insurrections, des révoltes et des anarchies.

Un Russe athée et libéral, qui assiste à une conversation entre Jean Karamazov et le starets Zocyma, rapporte les paroles qu'il a entendu prononcer à Paris, peu après la révolution de Décembre, par un Français très influent qui « avait été quelque chose comme détective ou bien chef de toute une compagnie de détectives politiques :

^( Ces socialistes, anarchistes, athées et révolutionnaires, nous ne les craignons pas beaucoup, nous les observons seulement ; au reste, leurs mouvements nous sont connus. Mais il y a parmi eux, bien qu'en nombre restreint, quelques individus bizarres : ce sont des chrétieais qui croient en Dieu et qui tout de même sont socialistes. Voyez-vous, ce sont ceuxlà que nous craignons le plus ; c'est un peuple terrible. Le^^pcialiste chrétien est bien plus effrayant que le socialiste athée... » Ces mots m'avaient déjà frappé autrefois ; maintenant

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que je suis auprès de vous, Messieurs, ils me sont revenus à la mémoire...

« C'est-à-dire que vous nous les appliquez, et qu'en nous aussi vous voyez des socialistes? — demanda directement et sans détours le P. Païssy ».

La question est demeurée sans réponse, et cependant elle est de la plus haute importance, et décisive en ce qui concerne les idées sociales et religieuses de Dostoiewsky. D'ailleurs pour nous cette réponse est claire maintenant ; il est évident que le starets Zocyma,le P. Païssy, Jean Karamazov et Dostoiewsky, non seulement du point de vue des détectives français et russes, mais encore du point de vue de ceux qui sont poursuivis par ces détectives, — sont les émeutiers, les révolutionnaires et les anarchistes les plus dangereux. Les drapeaux rouges des soulèvements politiques pâlissent devant l'ultra-pourpre inconnu de la révolution religieuse. Ceux qui ont pénétré dans la théocratie, trouvent en elle un espoir, une consolation, un apaisement infinis ; mais vue de l'extérieur, elle paraît une terreur infinie, cette frayeur dont il est dit : « Les hommes périront de frayeur. » A l'intérieur est le calme, à l'extérieur la tempête. A l'intérieur, la dernière affirmation de l'ordre humain dans le Divin, à l'extérieur la plus anarchique de toutes les anarchies. On dit que, parfois, au-dessus de l'entonnoir de la trombe marine, apparaît une toute petite tache ronde de ciel bleu. La théocratie est le ciel bleu au-dessus du cyclone de la révolution religieuse destinée à tout détruire.

Telle est l'essence la plus profonde des idées sociales de Dostoiewsky, laquelle a échappé aux réactionnaires comme aux révolutionnaires russes ; que lui-même, si elle ne lui a pas échappé,

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ne voulait voir ou qu'il redoutait de voir. En tout cas, il a tout fait pour dissimuler à luimême et aux autres l'aiguillon trop aigu et pour émousser le tranchant trop affilé de sa conscience religieuse.

A titre d'exemple, on peut citer ce passage des frères Karamazov : « Jean Karamazov, avec une ironie digne du Grand Inquisiteur affirme que la transformation de l'État en Église « n'entraînerait en rien l'abaissement de l'État, ne lui ôterait rien de son honneur ni de sa gloire de grande puissance, et n'amoindrirait pas le prestige de ses dirigeants ». Ce qui signifie : les loups seront repus et les brebis resteront intactes. C'est l'adoration du Prince de ce monde par le Christ en vue des royaumes terrestres — cette amorce du diable auquel tout le christianisme historique est resté suspendu.

« Elle est tombée, elle est tombée, Babylone, la grande prostituée, et elle est devenue la demeure des démons et le repaire de tout oiseau immonde et exécrable. Car toutes les nations se sont abreuvées du vin de sa prostitution effrénée. C'est pourquoi ces plaies, qui sont la mort, le deuil et la famine viendront en un même jour : elle sera entièrement brûlée au feu, car le Seigneur-Dieu qui la jugera est puissant. Et les rois de la terre qui ont commis fornication avec elle et qui ont vécu dans les délices, la pleureront et mèneront deuil sur elle en se frappant la poitrine, quand ils verront la fumée de son embrasement. Et ils se tiendront loin pour la crainte de son tourment, et diront : « Hélas! hélas! Babylone, la grande cité, cité si puissante. Comment ta condamnation estelle venue en un moment? Puis un ange d'une grande force prit une pierre qui était comme une grande meule et la jeta dans la mer.

disant : « Ainsi sera i)récipitce Babylone, cette grande cité, et il n'en restera rien. »

Telle est la défaite définitive prédite à l'État dans son dernier combat avec l'Église. Les révolutionnaires qui croient à cette prophétie sont naturellement plus dangereux et plus révolutionnaires que ceux qui n'y croient pas. Tou^tes les erreurs deDostoiewsky proviennent de ce qu'il ne tient aucun compte delà force de reststance que l'état oppose à l'église. Cette force estréquTvàTêhte à la force vitale de l'état — la vie de l'église est la mort de l'état, la vie de l'état est la mort de l'église. — « Croyez-moi, non seulement nous n'avons jamais vu d'état absolu, mais pas même plus ou moins achevé. Tout n'est qu'embryon. » Ces mots énigmatiques que Dostoiewsky écrivit dans son journal peut de temps avant sa mort témoignent du cours profond et secret de sa pensée. S'il est donné aux « embryons » d'états historiques particuliers de se développer en un État unique de l'avenir « absolu et parfait », cet État n'est-il pas la grande Babylone, objet de la prédiction de l'Apocalypse, « Babylone, mère de la toute prostitution et de la toute abomination sur terre », cette monarchie universelle, cette fausse théocratie, cet état en tant qu'église, avec lequel Dostoievsky lui-même confond parfois la vraie théocratie, l'église en tant qu'état?

Lorsqu'à la fin de l'histoire humaine, mais avant la fin du monde, cet « état absolu » sera réalisé historiquement, alors se réalisera en même temps « l'église absolue », la société religieuse en tant que réalité historique, en tant que royaume sur terre, « cité bien-aimée », « camp des Saints ». Et c'est entre ces deux royaumes qu'éclatera de nouveau, ici-même sur terre, l'ultime combat, à la fin de l'histoire humaine, mais avant la fin du monde.

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« L'Antéchrist viendra et il s'appuiera' sur l'anarchie », écrit Dostoiewsky dans ce même journal. Ceci, n'est pas tout à fait d'accord avec cela. L'Antéchrist viendra de l'anarchie ; il s'appuiera, non pas sur l'anarchie, mais sur la monarchie ; non pas sur l'absence de pouvoir, mais sur le pouvoir absolu, sur l'autocratie. L'Antéchrist sera le dernier et le plus grand autocrate, l'usurpateur du Christ. En ce sens, toutes les autocraties historiques et tous les états historiques ne sont que des embryons de l'État Apocalyptique, de l'autocratie de l'Antéchrist.

L'Antéchrist est l'usurpateur, le faux tsar, car l'unique vrai tsar est le Christ. Dans le dernier combat contre l'état et l'église sera livré aussi ce combat entre le faux et le Vrai Tsar, entre la Bête et rx\gneau, duquel il a été dit : « Ces autocrates, serviteurs de l'Antéchrist donneront leur force et leur puissance à la Bête. Ils engageront la lutte avec l'Agneau et l'Agneau les vaincra, car il est le Maître des maîtres, le Roi des rois. »

Ou bien la conscience théocratique n'est pas née encore et, alors, le « ainsi soit-il ! » du starets Zocyma et de Dostoiewsky est vain ; il n'arrivera que ce qui fut déjà : l'inextricable confusion entre l'église et l'état. Ou bien, cette conscience est née déjà, et en elle, commence le dernier combat de l'Agneau et de la Bête. Et la pointe du glaive conquérant du Christ, glaive levé pour ce combat, c'est la première et prophétique parole de la grande rérvolution religieuse russe, la parole qui, non sans raison, vient de nous, disciples de Dostoiewsky : « l'Autocratie est de l'Antéchrist » .

Comment Dostoiewsky a-t-il pu ne point prononcer cette parole, comment a-t-il pu dissimuler sa plus grande vérité sous les appa-

rences du plus f^rand mensonge, sa révolution religieuse sous les apparences de la réaction politique, le visage du grand révolté, du starets Zocyma, sous le masque du despote le plus exécrable, du Grand Inquisiteur? Comment a-t-il pu prendre l'autocratie, règne du diable, pour le règne de Dieu?

« L'État se transformera en Église, là est la grande prédestination de l'orthodoxie sur la terre », ainsi le P. Païssi fait des paroles apocalyptiques : « ainsi soit-il » prononcées par son maître, une réalité historique.

Voilà l'erreur capitale de Dostoiewsky, la <;ause de cette frayeur insurmontable qui le force à cacher sa nouvelle face sous un masque ancien, à verser son vin nouveau dans de vieilles outres. Il croyait ou voulait croire que sa religion était l'orthodoxie. Mais sa vraie religion, sinon déjà dans sa conscience, du moins dans la profondeur de sa vie inconsciente, n'est point l'Orthodoxie, ni le Christianisme historique, ni même le Christianisme en général, mais ce qui est au delà du Christianisme, au delà du Nouveau Testament — l'Apocalypse, le Troisième Testament à venir, la révélation de la troisième hypo stase divine — la religion du Saint-Esprit.

Une contradiction insoluble entre le terrestre et le céleste, entre la chair et l'esprit, entre ce qui est du père et ce qui est du fils, tel est le but ultime du Christianisme, rien que Christianisme. La solution définitive de cette contradiction, la suprême réunion du Père et du Fils dans l'Esprit — est le terme ultime de l'Apocalypse. La révélation du Saint-Esprit — c'est la Sainte-Chair, la Sainte-Terre, la Sainte-Société — la Théocratie, l'Église, en tant que règne non seulement céleste, mais aussi terrestre, la

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réalisation des espérances apocalyptiques «nous régnerons sur la terre » en accord avec les espérances évangéliques : « Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».

Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit si souvent à propos de la Sainte-Chair, peut-être confusément et prématurément, mais toujours avec l'espoir que tout ce que j'ai dit n'appartient pas à moi seul, mais à nous tous qui de l'église de Pierre aspirons à l'église de Jean — et surtout au plus grand d'entre nous à Dostoiewsky. Je ne ferai qu'indiquer quelques points de contact :

Pour que du fond de sa bassesse

L'homme puisse se relever

Avec l'antique Mère-Terre

Qu'il s'allie éternellement.

Dans ce chant des Mystères d'Eleusis que reprend si souvent Dmitri Karamazov, s'exprime la nostalgie de tout le paganisme, de toute l'humanité, depuis la Grèce jusqu'à la Renaissance, depuis la Renaissance jusqu'à l'Europe moderne, la nostalgie de la Sainte-Terre, de la Sainte-Chair. « Qu'est-ce donc que la mère de Dieu selon toi? demande dans « les Possédés » quelqu'un à une nonne reléguée dans un cloître pour y faire pénitence. « La mère de Dieu, c'est notre mère la grande terre humide », répond la religieuse. La vieille terre « humid.e », la grande mère des mystères d'Eleusis est en même temps la terre nouvelle, sous le ciel nouveau, de qui il est dit dans la prophétie : « et je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre ». Ainsi l'antiquité la plus reculée se rencontre ici avec l'avenir,

Vaurnre matinale du monde avec Vaurore du soir,

la Genèse avec l'Apocalypse.

« Mes frères demeurez fidèles à la terre ».

Ce précepte ^e Nietzsclie, (jui liii-niênic ne savait pas Qui il prêchait sous la forme de Dionysos crucifié, le starets Zocyma le répète : « Aime à te prosterner sur la terre et à la baiser. Baise la terre sans te lasser, aime-là sans te rassasier, recherche l'enthousiasme et l'extase de l'amour. Baigne la terre des larmes de ta joie et aime ces larmes qui sont tiennes. Porte haut ton enthousiasme ; chéris-le car c'est un grand présent de Dieu, qui n'est pas donné à beaucoup, mais aux seuls élus. — « N'aime pas pas la terre, aime le ciel » — tel est le commandement du christianisme rien que christianisme. « Aime la terre dans les choses célestes, le ciel dans les choses terrestres » — tel est le précepte de la religion du Saint-Esprit et de la Sainte-Chair. Après la vision des noces de Cana en Galilée, où « le très sage Maître, à ce festin nuptial, changea l'eau en vin, en le vin de sa joie nouvelle » Aliocha accomplit le précepte du starets Zocyma « il se prosterna sur la terre : il ne savait pas pourquoi il l'embrassait. Il ne se rendait pas compte pourquoi il éprouvait un besoin tellement irrésistible de la baiser, de la baiser tout entière ; et il la baisa pleurant, sanglotant, la baignant de ses larmes ; et il jura dans un transport de l'aimer, de l'aimer éternellement... Comme un jeune homme faible, il était tombé à terre, il se releva comme un combattant armé pour toute la vie ».

Combattant pour quelle lutte? Ne serait-ce pas pour le grand combat qui commence entre l'État et l'Église, pour la grande révolution russe religieuse et universelle?

Le christianisme est la révélation de la Personnalité Unique du Dieu fait homme. Voilà pourquoi la sainteté chrétienne, dans son essence, est avant tout une sainteté personnelle, intérieure, isolée, non sociale. Aussi tous les

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efforts pour introduire le social Mans le christianisme sont-ils restés stériles, car le social^ dans son essence, est un principe de pluralité, qui, s'il ne contredit pas le principe d'unité, de personnalité, lui est cependant opposé. Ce n'est pas dans le christianisme, mais dans la religion de la Trinité, de la pluralité divine, manifestée dans l'unité divine, que la pluralité humaine, la communauté des individus, la société sainte peuvent être contenues ; et seule la religion de la Sainte-Terre peut embrasslslr- / naturellement l'union universelle et l'organi- I sation des hommes sur terre, — l'église en tant qu'état. Dans le Christianisme, l'église est un règne céleste, non terrestre, spirituel et non corporel ; dans la reUgion du Saint- Esprit, l'église est non seulement invisible et mystique, mais aussi un royaume visible, historiquement réel, à la fois céleste et terrestre, spirituel et corporel. C'est l'accomplissement du Troisième Testament, l'Incarnation de la Troisième Hypostase Divine. En effet, la Première Hypostase, celle du Père, s'est incarnée dans le monde naturel pré-humain, dans le cosmos ; la seconde, celle du Fils s'est incarnée dans l'Homme-Dieu; de même la Troisième Hypostase de l'Esprit s'incarnera en Dieu- Humanité, dans la Théocratie.

Tel est pour nous le sens de cette prédiction de Dostoiewsky : « En vérité, l'Église est souveraine et elle est appelée à régner ; et, à la fin des fins, elle doit apparaître comme souve- Iraine, sur toute la terre ». Nous n'ajoutons rien à cette prophétie, nous ne faisons que l'accomplir, nous rélevons au niveau de notre conscience religieuse, et nous répétons avec Dostoiewsky premier prophète de l'Esprit-Saint,. de la « Sainte-Chair : « Ainsi soit-il — Ainsi soit-il ».

Tel est son visage, tel est sou masque ; le visage et le masque sont opposes l'un à l'autre. Le masque est : ortliodoxie, autocratie, nationalisme ; le visage est la victoire de l'humanité sur le nationalisme, de la théocratie sur l'autocratie, de la religion de l'Esprit-Saint sur l'orthodoxie.

Parfois, il nous semble que la différence, qui existe, chez Dostoiewsky, entre le visage et le masque, peut s'appliquer à toute la Russie ; il nous semble que la révolution russe n'est rien d'autre que l'action d'arracher le masque du visage. De ce visage non encore découvert, de cette idée qui n'est pas née encore, Dostoiewsky a dit « La future idée russe, indépendante n'est pas née encore parmi nous ; la terre en est seulement enceinte et se prépare à l'enfanter avec d'atroces tourments ». Si cette idée consistait dans l'orthodoxie, l'autocratie et le peuple, elle n'aurait pas besoin d'être enfantée. Or, les douleurs de la révolution dont nous sommes témoins, ne ressemblent-elles pas en efïet aux douleurs de l'enfantement, enfantement qui n'est pas seulement russe, mais universel ; car non seulement la Russie, mais toute l'Europe, toute la terre, « la grande terre » notre mère à tous, est « enceinte » aujourd'hui comme elle l'était aux jours de la naissance du Christ. Et peut-être n'est-ce pas en vain que les premiers symptômes de ces douleurs ont commencé précisément en Russie. Dostoiewsky croyait que la révolution mondiale, qu'il attendait, qu'il appelait de tous ses vœux, commencerait en Europe pour s'achever en Russie. « Les socialistes, disait-il, se précipiteront sur l'Europe et tout ordre ancien s'effondera. C'est sur nos bords que viendra se briser la vague ». Maintenant, c'est le contraire qui se produit. La vague s'est élevée de notre rive, et perso nn.e

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ne sait si elle se brisera contre l'Europe ou bien si elle l'écrasera (^).

Si l'on devait juger d'un peuple d'après son gouvernement, on serait en droit de désespérer de la Russie ; cette dernière en effet a toujours fait preuve, et fait preuve aujourd'hui plus que jamais, d'une extraordinaire inaptitude à créer des formes d'état. Après des efforts séculaires, au lieu de créer une chose qui eût les apparences d'un corps politique réel, elle a créé un fantôme, une chimère monstrueuse, moitié Dieu, moitié bête — l'autocratie orthodoxe, qui pèse sur la Russie comme un cauchemar ; et pour se réveiller de ce cauchemar, il ne faudra rien moins que les convulsions de l'agonie. Dostoiewsky croyait, lui aussi, qu'un moment encore « et toute la période autocratique pétersbourgeoise de l'histoire russe, en même temps que la brume de Pétersbourg, s'élèverait dans les airs et se dissiperait comme un songe ». La monarchie russe est une iniquité légitimée, une terreur, une anarchie figée, mais la Révolution russe n'est trop souvent « qu'une émeute russe vaine et sanglante » comme s'exprime Pouchkine, et une égale anarchie.

Dans ce suprême désespoir que nous inspire l'état russe, repose peut-être notre unique espérance en le peuple russe. Peut-être ce peuple ne serait-il anarchiste et anti-étatiste que parce qu'il est surtout religieux et théocratique? Peut-être pour cela s'avère-t-il à ce point inapte à créer de nouvelles formes d'état, que sa destinée n'est pas de créer une forme d'état privée de vie, un « automate » un « homme artificiel », « Homo artificialis » selon l'expression

(^) Il est bon de rappeler que cette étude a été écrite en 1906.

de ^obbes, mais le corps vivant de l'église, de Dieu-Humanité? Cette insatiable nostalgie qu'a le peuple russe du tsar-Messie à venir, qui doit concilier la vérité du ciel et la vérité de la terre, cette nostalgie, dans son essence idéale, n'est-elle pas une véritable espérance tliéocratique, si même inconsciente et défigurée par la réalité historique?

Jusqu'à présent, dans l'histoire du monde, pas un grand peuple n'a pu vivre sans état ; jusqu'ici, exister historiquement signifiait exister sous forme d'état. Tous les efforts en vue de se débarrasser de l'état ont abouti à ceci : ou bien le peuple a été anéanti, ou bien il a été réduit à l'esclavage par des peuples qui, en tant qu'états, étaient plus puissants que lui ; ou bien encore, par le moyen d'une révolution, est-il parvenu à une forme d'état plus parfaite, plus étatique.

La Russie, elle aussi, se soumettra-t-elle au destin historique et général de tous les peuples? Trouvera-t-elle aussi sa forme d'état dans sa révolution, ou bien périra-t-elle de son anarchie, dans les douleurs de l'enfantement?

En tout cas notre espérance religieuse infinie n'est qu'en notre désespoir politique infini ; là, seulement, où cesse l'étatisme absolu, commence l'absolue société religieuse. Nous espérons non pas un état prospère et durable, mais les plus grandes calamités, peut-être même la ruine de la Russie, en tant que corps politique indépendant, et sa résurrection en tant que membre de l'église œcuménique, de la théocratie. « Si le grain ne meurt, il ne pourra revivre ». Ce qui n'est pas vrai seulement des individus, mais aussi des communautés et des peuples.

Une seule de ces alternatives est possible : ou bien l'Apocalypse n'est rien, et alors le chris-

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tianisme n'est rien lui non plus. Ou bien, audelà de la réalité historique, il en existe une autre, plus élevée, non moins réelle, plus réelle même : la réalité apocalyptique. Au-delà de rétatisme, il existe une autre société — la société théocratique, plus élevée, non moins réelle, encore une fois, mais plus réelle. Sortir de l'histoire, de l'étatisme, ne signifie pas encore périr, rentrer dans le néant, mais peut-être passer d'une existence à une autre, d'un plan inférieur à un plan supérieur, du domaine de l'histoire aux profondeurs de l'Apocalypse. Nous espérons que la révolution russe, devenue enfin révolution religieuse, sera le commencement de cette évolution.

C'est seulement dans le fait de la souffance librement acceptée « il faut accepter la souffrance, dit Dostoiewsky » de la mort politique librement consentie en vue d'une résurrection théocratique, que consiste le « servir l'humanité » où Dostoiewsky voyait la mission de la Russie ; c'est dans ce sens, et dans ce sens seulement, que le peuple russe peut devenir un peuple (( porteur de Dieu ».

« Ainsi soit-il, ainsi soit-il ! »

Et s'il en est ainsi, Dostoiewsky, malgré toutes ses erreurs, se sera montré un véritable prophète.

Aujourd'hui, à l'occasion de cette commémoration solennelle et menaçante que lui a préparée l'histoire du monde, ce n'est pas notre faible voix, mais les voix de la grande révolution russe, les voix d'un tonnerre humain, dans lequel retentissent déjà les foudres du Seigneur, qui chantent sa gloire éternelle.

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