‹ L'Ame de Dostoiewsky, le prophète de la Révolution russeChapitre 5 sur 7 · POSSEDE · texte numérisé non relu

POSSEDE

OU

POUR certains lecteurs Dostoiewsky sera toujours un talent cruel, et rien autre que cruel.

C'est qu'en effet il place ses héros dans des situations sans issue et se plaît à les soumettre à toutes sortes d'épreuves. C'est à travers des abîmes de déchéance morale, et toutes les tortures de l'esprit, qu'il les mène au crime, au suicide, à l'idiotie, à la fièvre chaude et à la démence. Ne dirait-on pas que Dostoiewsky parfois torture ses chères petites victimes « sans autre but que de jouir de leurs souffrances »? Oui, c'est en vérité un bourreau, un voluptueux de la torture, le Grand Inquisiteur des âmes, « un talent cruel ».

Et tout cela est-ce naturel, possible ? Est-ce que cela existe réellement dans la vie? Où donc cela s'est-il vu? Et si même cela existait, que nous importent, à nous gens de bon sens, ces cas des plus rares, des plus exceptionnels, ces monstruosités morales et mentales, ces difformités pareilles à des visions de délire?

Le grand reproche que l'on adresse communément à Dostoiewsky, c'est d'être artificiel, insolite, de manquer de naturel, de ce que l'on nomme « un réalisme sain ».

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« On me considère comme un psychologue, — dit-il lui-même — ce n'est pas vrai, je suis un réaliste au sens le plus élevé, c'est-à-dire que je représente toutes les profondeurs de l'àme humaine. »

L'homme de science est, lui aussi parfois, un réaliste au sens le plus élevé, réaliste d'une réalité inconnue, encore inexistante. Pour mener à bien ses expériences scientifiques, il crée à l'aide de ses machines et appareils certaine ambiance de conditions artificielles, exceptionnelles, et observe les modifications que subira le phénomène soumis à l'influence de ces conditions. L'on pourrait dire que l'essence de toute expérience scientifique consiste précisément dans cette ambiance voulue de conditions artificielles. Ainsi le chimiste, augmentant la pression atmosphérique à un degré impossible selon les données que nous avons de la nature, arrive progressivement à condenser l'air, à le faire passer de l'état gazeux à l'état liquide. Ne semble-t-il pas « irréel » aussi, point du tout naturel, surnaturel et miraculeux, ce liquide transparent, d'un bleu sombre comme le ciel le plus pur, qui s'évapore bouillonnant et froid, plus froid que la glace et même que tout ce que nous pouvons imaginer. L'air liquide n'existe pas — du moins il n'existe pas dans la nature telle qu'elle est accessible à notre expérience. Il nous semblait un prodige, et le voici devenu une vérité des plus réelles, une réalité scientifique. Il « n'existe pas » — mais il est.

Dostoiewsky, réaliste au sens le plus élevé, ne procède-t-il pas à quelque chose d'analogue dans ses expériences sur les âmes humaines? Lui aussi les place dans des conditions insolites, étranges, exceptionnelles, artificielles, et sans savoir encore ce qui en résultera, il attend et il regarde. Pour que se manifestent les forces

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cachées dans les profondeurs de rame humaine il lui faut atteindre un de^ré de pression morale tel que jamais, ou presque jamais, on ne le rencontre dans les conditions de la vie présente. Ce sera ou bien l'air raréfié et glacial d'une dialectique al)straite, ou bien le feu d'une passion brutale, élémentaire, d'une passion chauffée à blanc. Au cours de telles expériences, il obtient parfois des états d'âme aussi nouveaux et qui paraissaient aussi impossibles que la liquidité de l'air. Pareil état d'âme n'existe pas, du moins ne se trouve-t-il pas dans les conditions de civilisation historique et d'existence domestique telles que nous les pouvons observer. Mais il peut être, car le monde spirituel, tout aussi bien que le matériel, est, selon l'expression de Léonard de Vinci, « plein d'innombrables possibilités qui ne se sont pas encore incarnées ». Cela n'existe pas, et toutefois, c'est plus que naturel, cela est.

La prétendue psychologie de Dostoiewsky rappelle un immense laboratoire pourv^u des instruments les plus minutieux et les plus précis, d'appareils à mesurer, sonder, éprouver l'âme humaine. On peut bien se figurer que pour les profanes un tel laboratoire doit plutôt ressembler à la diabolique cuisine des alchimistes du Moyen Age.

D'ailleurs, quelques-unes de ces expériences peuvent n'être pas sans danger pour l'opérateur. Il nous arrive parfois de trembler pour lui, car c'est lui qui, le premier, découvre de ses yeux ce qui semblait interdit jusqu'alors à tout regard humain. Il descend à des profondeurs où nul n'est encore descendu. En reviendra-t-il? Saura-t-il maîtriser ces puissances qu'il vient d'évoquer? Et si elles allaient rompre le cercle magique tracé par lui? Nous craignons pour tant de témérité. Cette audace dans l'in-

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vestigation,qui ne s'arrête devant rien, ce besoin d'aller jusqu'au bout, jusqu'à l'extrême limite et de franchir toutes bornes, est quelque chose de bien moderne, de particulier sinon à toute la culture européenne, du moins à la science européenne, et c'est en même temps quelque chose d'extrêmement russe, que l'on trouve aussi chez Léon Tolstoï. Avec la même curiosité hardie que Dostoiewsky sondant les profondeurs de l'âme humaine, les abîmes de l'esprit, L. Tolstoï n'a-t-il pas fouillé les profondeurs inverses mais non pas moindres de la chair?

Tels passages des romans de Dostoiewsky reflètent par-dessus tout ses qualités personnelles d'artiste ; et il est difficile de décider, non moins que pour certaines paroles de Gœthe ou peintures de Léonard, si c'est art ou science. En tout cas, ce n'est ni « art pur » ni « pure science ». Il y a là toute la précision de la science et tout le rêve de la création artistique. Synthèse nouvelle que les plus grands artistes et savants ont pressentie et pour laquelle il n'est pas encore de nom.

Pourtant Dostoiewsky serait un talent cruel. Ce reproche, qui semble partir d'un vague sentiment de dépit personnel, persiste chez les lecteurs doués d'une certaine tiédeur d'âme, que nous serions parfois tentés d'appeler « âme en dégel ». A quoi bon ces dards aigus et tous ces extrêmes, cette glace et ce feu? Pourquoi pas plus de bonté, plus de chaleur ou plus de fraîcheur? Peut-être ont-ils raison, et peut-être Dostoiewsky est-il en effet « un talent cruel », plus cruel même, quoique assurément plus miséricordieux qu'ils ne sauraient l'imaginer. Et si même la connaissance est le but de sa cruauté, aux yeux des gens doués d'une âme tiède — non pas chaude ou froide mais seulement tiède — ce but ne justifie pas les moyens. Ne serait-il

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pas permis de suj)p(>ser que c'est précisément pour ceux-là, ainsi qu'ils nous l'affirment, ([u'il est <( un talent cruel? » Certains poisons qui tuent l'homme n'ont aucune efficacité sur les animaux. Peut-être est-ce précisément sur ceux à qui Dostoiewsky semble « un talent cruel » et rien que cruel, que ses pires cruautés, ses dards et ses poisons les plus mortels demeurent à jamais inefficaces?

Il est une question plus digne d'attention — c'est la question de la cruauté de Dostoiewsky, non envers les autres, mais envers lui-même, de sa maladie, ou tout au moins de sa morbidité en tant qu'artiste.

Etrange écrivain en effet que celui-ci, avec son insatiable curiosité à sonder uniquement les maux, les plaies les plus horribles et les plus honteuses de l'âme humaine, irritant éternellement ces plaies comme s'il ne pouvait ou ne voulait parler d'autre chose. Et quels étranges héros que tous ces « innocents », voluptueux, possédés, idiots ou déments. Peut-être est-ce moins un artiste qu'un médecin des affections mentales, un de ces médecins auquel il faudrait dire : médecin, guéris-toi d'abord toi-même? Peut-être sont-ce là bien moins des héros qu'un ramassis de cas plus ou moins curieux pour la clinique? Et puis, enfin, que nous importe à nous qui sommes sains toute cette piscine de Siloë? A nous invulnérables, ces gens blessés?

Mais cependant nous savons que les plaies les plus honteuses du plus infâme des instruments de torture sont devenues glorieuses, terribles de gloire et de sainteté, qu'elles se sont révélées et continuent de se révéler comme l'unique source d'éternelle santé, le seul espoir de guérison pour ce monde misérable ; car, en vérité, ce n'est que par « Ses plaies que nous

fûmes guéris ». Nous qui avons reçu de l'histoire €6 solennel avertissement, et qui du moins nous disons chrétiens, n'est-ce pas avec une assurance moins délibérément « clinique », avec toute la circonspection qui convient à notre degré de culture, que nous devrions nous comporter envers toutes les plaies ou les maladies de l'âme et de la chair? Nous croyons bien là-dessus en savoir plus que les médecins et les carabins. Mais peut-être ne savons-nous pas tout?

Ainsi le lien entre la santé et la force ou surabondance de vie, entre la maladie et la faiblesse ou appauvrissement de vie, «st pour nous évident. N'existerait-il pourtant un autre lien, moins visible quoique tout aussi réel, entre la maladie et la force, entre l'apparente maladie et la force effective? Si le grain n'est malade, ne meurt et ne se corrompt, il ne revivra pas. Si l'insecte encore sans ailes ne passe par un stade de maladie dans sa chrysalide, jamais il ne deviendra insecte ailé. ce La femme, alors qu'elle enfante, s' afflige parce que son heure est venue; mais aussitôt après ses couches, la Joie lui fait oublier ses peines, parce qu'un homme est né en ce monde. » C'est là une maladie, non en vue de la mort mais de la vie, une maladie produite par la santé pour produire de la santé — maladie indispensable, naturelle, saine. Des générations entières, des civilisations et des peuples paraissent mourir de différents maux : ce sont les douleurs de l'enfantement, et cette maladie qui tend à la vie, non à la mort, est une maladie naturelle et saine. Il est d'ailleurs ici plus malaisé de distinguer la maladie apparente de la santé réelle, le Déclin, de la Renaissance. Dans ces ténèbres nous errons encore à tâtons. Nous pressentons seulement d'une manière confuse que la civi-

lisation a des maladies complexes et dangereuses, qui ne dérivent point d'un manque mais plutôt d'une surabondance de vie, d'une accumulation de force intérieure qui ne trouve pas d'issue — d'un excès de santé. Les héros de nos légendes russes ont éprouvé parfois cet accablement de la force « tel un fardeau » : ils avaient l'air malades à cause de leur excès de santé. Nos héros n'étaient que des barbares. JMais les anciens Grecs, les plus sobres et les plus raisonnables des hommes, dans les mystères souterrains d'Eleusis où le pain se changeait en chair, et dans les mystères de Dionys ou le vin se changeait en sang, ont eux aussi paru ivres et frénétiques, transportés par l'orgiaque surabondance de santé, par la sagesse bachique.

Il arrive aussi le contraire : un apparent surcroît de vie passager, le libre jeu des facultés naturelles peut dériver d'une réelle maladie. La corde trop tendue vibre d'un son plus fort avant de se rompre. La flamme jette plus d'éclat au moment de s'éteindre.

Plus on y réfléchit et plus devient difficile^ énigmatique, la question des maladies de la culture en général et du mal, sacré ou non, de Dostoiewsky. Du moins suffit-il d'un coup d'œil pour se rendre compte que, grand ou petit, celui-ci est en tout cas sans analogue dans la famille des grands écrivains. Cela signifierait-il que cette famille n'est pas sans monstre? Serait-ce qu'il ne ressemble à aucun autre parce qu'il est malade, ou bien serait-il malade parce qu'il ne ressemble à aucun autre? Sa force provient-elle de la maladie, ou la maladie de sa force? La sainteté réelle, sinon de Dostoiewsky lui-même (bien que ses proches aient affirmé qu'à certains moments il avait l'air d'un saint) du moins la sainteté de l'Idiot, provient-elle de la maladie apparente, ou bien.

l'incontestable maladie, d'une sainteté douteuse?

Je n'en déciderai pas ; j'indique simplement qu'il n'est peut-être plus possible à l'heure actuelle de se débarrasser de la question avec cette légèreté qui est, semble-t-il, exclusivement le propre du point de vue scientifique, clinique.

— « Allez consulter un docteur » conseille Raskolnikov à Svidrigaïlov qui vient de lui raconter ses visions de revenants.

— « Je n'ai pas besoin de vous — répond Svidrigaïlov — pour comprendre que j e suis malade, sans vraiment que je sache de quoi ; à mon avis, je suis certainement dix fois mieux portant que vous. Je ne vous ai pas demandé : « — croyez- A^ous ou ne croyez-vous pas aux apparitions de revenants? » Je vous ai demandé : « croyezvous qu'il y ait des revenants? »

— « Non, je n'y croirai pour rien au monde ! » s'écria Raskolnikov, pris d'une sorte de fureur.

— « Que dit-on habituellement? — murmura Svidrigaïlov comme s'il se parlait à lui-même, en regardant de côté et baissant légèrement la tête. — « On vous dit : Si tu as des visions cela signifie que tu es malade — ce n'est que du délire et rien de plus ». Mais ce n'est pas d'une logique rigoureuse. Les visions, j'en conviens, n'apparaissent jamais qu'aux m-alades, mais cela ne prouve qu'une chose, c'est que les visions ne peuvent apparaître autrement qu'à des malades, non qu'elles n'existent pas en soi.

— « Bien sûr que non ! » insista Raskolnikov avec irritation.

— « Non? Telle est votre pensée, poursuivit Svidrigaïlov levant lentement son regard sur lui. Et pourtant si l'on raisonnait ainsi (voyons, aidez-moi): Les visions, c'est pour ainsi dire des lambeaux et des parcelles d'autres mondes, —

où g,ïl leur i^riiuipe. Il n'y a aucune raison, cela s'entend, qu'un homme sain les puisse apercevoir, car un homme sain est avant tout d'icibas, et par conséquent appelé à vivre la seule existence d'ici-bas, pour l'ordre et l'harmonie. Mais à peine est-il malade, à peine l'ordre normal subit-il une perturbation dans son organisme, voilà qu'aussitôt se laisse entrevoir la possibilité d'un autre monde — et plus il est malade, plus il entre en contact avec cet autre monde ».

L'irritation de Raskolnikov est compréhensible, et bien qu'il possède une dialectique affilée comme un rasoir, sur quoi d'ailleurs il compte uniquement, — il sent que chez Svidrigaïlov, qu'il méprise comme une « crapule fieffée », cette dialectique est peut-être plus affilée encore. Svidrigaïlov ne se moque-t-il tout bonnement de lui? Ne cherche-t-il pas à l'exaspérer avec ses histoires de revenants? Ou bien Svidrigaïlov n'a-t-il nulle envie de rire? S'il y croit, c'est qu'il a fini par douter de tout, même de l'incrédulité. En tout cas, ces contacts avec 1' « autre monde » ne lui sont d'aucune consolation. Lui-même ne vient-il pas d'avouer que l'éternité parfois se présente à lui sous l'aspect « d'une salle de bain comme on en voit à la campagne, enfumée, avec des toiles d'araignées dans tous les coins. » Que ne donnerait-il pas, le croyant Svidrigaïlov, pour la naïveté puérile de Raskolnikov, qui permet encore à celui-ci de répondre avec une telle légèreté :

— « Je ne crois pas à la vie future ! Vous êtes peut-être malade, allez consulter un docteur... »

Chose curieuse : Dostoiewsky consignant dans le Journal des derniers temps de sa vie ses pensées testamentaires sur le Christianisme s'est

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servi des expressions de Svidrigaïlov sans presque y rien changer :

« La conviction qu'a l'humanité d'un contact avec les autres mondes est une conviction obstinée, constante, et ce point est d'une très grande importance. »

Bien plus, ces paroles de Svidrigaïlov, « un saint », le starets Zocyma les répète dans les Frères Karamazov : « Tout ce qui pousse ne vit et ne reste vivant que par le fait de se sentir en contact avec d'autres mondes mystérieux. »

Dans ses idées sur la maladie considérée en tant que source d'un certain état supérieur,, ou qui du moins ne serait pas accessible à tous, « un saint », le prince Mychkine, l'Idiot, se rencontre avec « cette crapule et ce débauché » de Svidrigaïlov.

(( Il songea entre autres à ce fait que, dans son cas d'épilepsie, immédiatement avant la crise, il y avait un degré où soudain, à travers l'angoisse, l'obscurcissement des facultés, le sentiment d'oppression, son cerveau paraissait s'enflammer, et où toutes ses forces se tendaient à la fois dans un élan extraordinaire. La sensation de vivre, la conscience de son être lui semblaient presque décuplées durant ces instants, qui se suivaient rapides comme l'éclair. Ensuite, revenu à lui, et réfléchissant à cela, souvent il se disait que tous ces éclairs, ces lueurs de perception et de conscience supérieure (et partant, d'existence supérieure) n'étaient rien d'autre que la maladie, une perturbation de l'état normal. Si donc il en était ainsi a plutôt qu'à une existence supérieure » il les fallait attribuer à la plus inférieure. Et toutefois il était parvenu à cette déduction paradoxale : « Qu'est-ce que cela fait que ce soit une maladie? » décida-t-il enfin, « qu'im-

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