LA FRANCE EST... FRANCHE
Sommaire. — France et franchise. — La sincérité de France. — iiaine de l'hypocrisie. — Entre la religion et l'irréligion d'Etat. — De Louis XIV à la Séparation. — La franchise en littérature. — La vertu de JJaris. — Le geste franc.
La France est franche : cela semble, à première vue vouloir être un jeu de mots facile. C'est l'expression d'une vérité.
Franchise veut dire : amour manifeste et manifesté de la liberté. Franchise veut dire aussi: libération de toute entrave extérieure. On dit : les franchises d'un pays pour dire ses libertés. Franchise veut dire encore: sincérité absolue, sans réticence, sans précautions oratoires, absence totale de pose et d'hypocrisie. Liberté, sincérité, cette altitude d'être libre, cette qualité d'être sincère, cette caractéristique très spéciale d'un geste et d'une mentalité très noble et aussi charmante, s'exprime d'un mot spécial aussi qui en donne la nuance exacte : la franchise, et ce mot est de même famille que France.
Ce mot est de même origine, parce que ce mot désigne une qualité foncière et essentielle de la race dont nous sommes. Le Français, comme la France, est franc.
Il est des pays qui veulent la liberté pour eux, mais dont on ne saurait dire qu'ils sont francs : ils apportent en leur attitude une pose, ils gardent en leurs gestes une réserve habile; ils prennent des airs, ils s'appliquent à des combinaisons ingénieuses; ils ne jouent point, comme l'on dit, cartes sur tables; ils ont des réticences, pour ne pas dire des habiletés; ils peuvent aimer la liberté pour eux, ils peuvent même n'avoir pas l'intention d'attenter à la liberté d'autrui, il n'en reste pas moins qu'ils manquent de cette qualité aimable entre toutes, spontanée et séduisante, la franchise.
La France aime la liberté, nous l'avons vu assez. Elle a lutté pour la conquérir elle-même et pour la donner aux autres, mais la France aime aussi la sincérité.
La France aime la sincérité avec elle-même.
Rien de moins gourmé, rien de moins affecté, rien de moins solennel ni de moins compliqué que la France. Les personnages, même les plus officiels, ont peine à se plier aux protocoles compliqués. Les rois de France ont longtemps vécu franchement avec leurs peuples. Le roi Robert dînait avec ses pauvres : tu connais Saint Louis visitant les lépreux, rendant la justice assis sous un chêne, à Vincennes ou même dans le verger du Palais de la Cité, à Paris; tu connais Louis XI portant sans façon des trous à ses coudes et entrant dans Amiens en si petit équipage que les bourgeois mêmes disaient « qu'ils ne donneraient pas vingt sous de la monture et de son harnais ». Tu connais Louis XII, le Père du peuple, et Henri IV, le Béarnais, se mettant aussi à l'aise chez ses sujets qu'il les y mettait, se laissant surprendre marchant à quatre pattes, le futur Louis XIII
sur son dos, en plein Louvre, par l'ambassadeur de cette Espagne qu'il avait vaincue.
Louis XIV orgauise, il est vrai, une étiquette sévère et sompteuse, mais la meilleure preuve que ce décorum jurait avec la nature française, c'est qu'il fallut longtemps au roi pour y discipliner sa Cour et qu'il n'y parvînt même qu'extérieurement. Les princesses de la Cour la plus hautaine s'exquivaient du protocole pour aller au Corps de garde faire des gamineries de pensionnaires échappées.
Louis XVI étouffait dans son jabot de dentelles, il aimait à se croire peuple franc et à vivre en liberté dans son atelier de serrurerie.
Et si haussés qu'ils parussent dans les solennités de la Cour, dans la réception des ambassades, où ils veulent éblouir les nations du prestige de la France, les rois vivaient chez nous, portes ouvertes ; les Dames de la Halle avaient le droit, dont elles usaient, de baiser leur royal visage.
Les rois se laissaieut coudoyer par la foule sur les terrasses de Versailles et Charles X lui-même ne voulait point qu'on usât de la hallebarde pour lui frayer passage.
Les rois, même de droit divin, se sentaient aussi de France, ils étaient francs d'allure.
Si les rois étaient ainsi, la nation entière n'était pas autre et sa malice a toujours vite tué sous le ridicule les personnages qui ont cru que « c'était arrivé. »
Depuis les fabliaux et les scupltures inscrites au front même des cathédrales jusqu'aux actuelles caricatures, la France a toujours souri des excès de gravité, elle a irrévérencieusement remis à leur place ceux qui croient qu'une fonction quelconque change un homme en dieu olympien. Elle respecte la fonction, elle l'honore, mais
le fonctionnaire ne lui en impose pas par lui-même et, de si haute naissance qu'il puisse être, elle ne le croit pas sorti des cuisses de Jupiter.
Toute hypocrisie la révolte : l'hypocrisie personnelle d'abord. Elle la hait tellement qu'elle irait jusqu'à faire payer aux institutions elles-mêmes le châtiment mérité par ceux qui s'affublent du manteau de ces institutions et qui sous couleur de vertu, de patriotisme et de religion, cachent leurs défauts. S'ils avaient franchement ces défauts, elle les leur pardonnerait. Ce serait pour elle de simples faiblesses et elle se montre presque jusqu'à l'excès tolérante et miséricordieuse aux faiblesses humaines ; mais ce qui serait seulement faiblesse, à ciel ouvert, devient pour elle un vice impardonnable quand l'attitude extérieure veut tromper. Tu connnais Tartufe, la Comédie de Molière qui attaque les faux dévots. Tartufe, hélas n'est pas une exception dans l'humanité : il ne devient un monstre aux yeux de la France que parce qu'il joue la religion et son nom est resté le symbole de l'hypocrisie religieuse. La France ne se défie pas de la religion; nous verrons et tu sais par toi-même qu'elle est pieuse, mais tu sais, par toimême aussi, combien elle aime peu les attitudes qui manquent de naturel, les airs confits, les manières compliquées. La France est franche avec Dieu même, et cela lui fait honneur. Dieu est la Vérité; on ne se rapproche de lui qu'à la condition d'être véridique et sincère, et cela, en France, s'appelle la franchise.
Un garçon pieux, mais qui, même sans mauvaise intention, paraît guindé, embarrassé, compliqué, — serait-ce par scrupule, — n'a pas bonne presse eu France, même auprès du clergé français.
Le clergé participe en effet de cette qualité essentielle à la nation ; il est sérieux autant et peut-être
même plus que partout ailleurs, mais il ne tombe ni dans l'excès de l'ascétisme extérieur, ni dans la complication des attitudes et des gestes. Il garde dans l'exercice des fonctions sacrées, une gravité qui dénote sa foi, mais il y apporte aussi une souveraine aisance, regardant en face, sans affectation; il est franc.
La France ne peut pas supporter non plus l'hypocrisie collective. Religieuse, elle comprend tout ce qu'elle doit à Dieu ; collectivement, officiellement, à titre de nation, elle a élevé au Christ un sanctuaire national, mais elle a tellement peur de l'hypocrisie qu'elle irait jusqu'à ne pas souhaiter le rétablissement de la religion d'Etat, telle qu'elle existait aux siècles passés.
En principe, l'Etat devrait avoir une religion puisqu'il est le représentant de citoyens qui, individuellement, doivent en avoir une. A l'époque de l'unité de foi, au Moyen-Age, ce principe a pu être momentanément réalisé et il demeure incontestablement aux yeux de l'Eglise, l'idéal à poursuivre.
Mais cet idéal et sa réalisation supposent que la nation tout entière a la même croyance religieuse, et encore que cela soit souhaitable parce que cela est le meilleur, il n'en reste pas moins qu'en fait la robe sans couture du Christ, jetée au sort par les soldats romains, a été déchirée et que l'unité de foi n'existe plus.
Cette déchirure aujourd'hui avouée date de plus loin que d'aujourd'hui ; elle existait même au temps où officiellement l'Etat n'en voulait pas convenir et conservait, une attitude extérieurement religieuse.
Sous Louis XIV, il y avait unité de loi, unité de culte, on ne saurait dire qu'il y ait eu vraiment unité de foi. Je ne parle pas seulement des protestants qui avaient, même en théorie, rompu avec l'unité catholique. Mais je veux dire aussi tous ceux qui pratiquement
ne recevaient plus avec soumission le Credo de l'Eglise en son intégrité. La religion d'Etat devenait dès lors une façade et à l'abri de cette façade, se dissimulaient le libertinage d'esprit de ceux qui se poussaient aux fonctions de l'Etat. Ce fut malheureusement alors le règne de l'hypocrisie officielle. Saint-Simon qui était sincèrement catholique nous a laissé dans ses « Mémoires )), des témoignages irrécusables de cette hypocrisie des courtisans allant au salut quand ils croyaient que le roi y serait, Nmais désertant avec ensemble la chapelle royale dès qu'ils pouvaient y présumer l'absence du prince. La Bruyère, catholique également et de plein cœur, nous certifie la même mentalité et les orgies éhontées de la Régence du Duc d'Orléans, après la mort du Grand Roi, ont été la triste revanche des libertins si longtemps contraints aux génuflexions protocolaires.
Est-ce à dire que la France soit irréligieuse? Beaucoup l'ont dit; certains l'ont cru. Je ne le crois pas : mais la France, par dessus tout, est franche. Toute contrainte lui pèse. Elle veut tout faire spontanément, et le geste auquel elle se plie d'elle-même avec amour lui devient insupportable dès qu'il lui paraît imposé.
Et de fait, c'est que la France qui paraît difficilement accepter la religion d'Etat n'accepte pas plus l'irréligion d'Etat. Elle ne veut pas plus «ju'on lui interdise la messe qu'elle ne veut qu'on la lui impose. On l'a vu au cours du dernier siècle et de celui-ci, quand, le vent ayant tourné, l'Etat a cru pouvoir reprendre contre la religion les armes qu'il avait autrefois forgées en sa faveur.
Il exigeait autrefois des billets de confession pour donner sa confiance ou tout au moins sa faveur. La France s'est révoltée, par franchise, contre cette pré-
tention. Il exige aujourd'hui comme des billets de nonconfession ; la France hausse les épaules et se révolte contre cette prétention nouvelle. L'Etat dissout les associations religieuses, la France les rouvre sous une forme extérieurement différente, mais dont l'action se révèle identique. L'Etat veut chasser Dieu des Ecoles, la France organise des écoles libres : l'Etat rompt avec le Pape ; la France Catholique est plus romaine que jamais.
Seuls adhèrent aux prétentions de l'Etat les parasites qui en vivent, mais ceux qui sont vraiment de France, et c'est l'immense majorité, protestent par la parole et par l'action contre l'ingérence malavisée de l'Etat dans le for intérieur et renouent avec aisance et dextérité tout ce que l'Etat croit avoir rompu.
La France fait cela contre l'Etat irreligieux comme elle l'a fait contre l'Etat officiellement religieux, par goût de la franchise, par horreur pour tout ce qui ressemble à une hypocrisie, qu'elle soit de gauche ou qu'elle soit de droite. Un poilu de France r.e voudrait pas être mené à la messe, mais il ne ferait pas bon qu'on voulut l'empêcher d'y aller : il irait, simplement pour prouver qu'il peut y aller.
C'est cet amour de la franchise qui explique comment la France a toujours été un peu en opposition avec sou gouvernement, quel qu'il fût. Tout gouvernement, qu'il le veuille ou non, fait des hypocrites. Il y a toujours des individus sans convictions on instables dans leurs convictions et qui seront tout ce qu'on voudra. La Bruyère, Racine, la Fontaine, les ont stigmatisés au xvne siècle.
Peuple caméléon peuple, singe du maître.
Mais ces gens-là ne sont point morts avec l'ancien
régime et quelque couleur qu'ils aient revêtue sucessivement, sucessivement aussi la France les a démasqués et honnis.
Elle a toujours impatiemment supporté l'appel au bras séculier pour propager ou défendre les idées. Elle croit à la force irrésistible de la vérité toute seule et que cette vérité perd plus de force et de prestige qu'elle n'en gagne, à se présenter non seulement derrière les fourgons de l'étrauger, mais même sous la protection des baïonnettes du pouvoir central, quel qu'il soit.
La France, si franche avec elle-même, est franche aussi avec les autres, et cette franchise doune à sa physionomie dans le monde un trait qui la caractérise entre toutes les nations.
Nous ne dirons pas que cette franchise la distingue de l'Allemagne. Il serait injurieux à la France qu'on put, même un instant et pour lui donner l'avantage, songer à la comparer avec la nation lourde et fausse entre toutes; mais nous dirons que c'est la franchise qui la distingue, même des nations les plus honnêtes et les plus sympathiques.
On dit de l'Angleterre qu'elle est loyale; elle sait le prix d'un mot et la valeur d'une signature et son attitude au cours de la guerre mondiale interdit qu'on rappelle Jehanne D'Arc et Napoléon, envers lesquels l'Angleterre n'a pas honte de réparer ses erreurs.
On dit de l'Angleterre qu'elle est loyale : on ne dit pas qu'elle est franche. Franchise implique bien loyauté, mais loyauté avec je ne sais quoi de joyeux, d'aimable, de confiant. L'Angleterre est loyale, mais avec une certaine raideur. Elle ne trahit pas, mais elle ne se trahit pas non plus. On peut se fier à elle. Est-ce à dire qu'elle se fie tout-à-fait aux autres, et qu'elle omette dans ses relations avec autrui la prudence et les précautions.
L'Angleterre ne se livre pas. La France, aussi loyale, est plus franche : elle va sans arrière pensée, sans précautions même élémentaires ; elle se fie absolument ; elle se trahit elle-même, elle se livre toute entière. Toute son histoire l'affirme et le prouve, même à nos dépens.
Il se peut que l'Espagne se fasse un point d'honneur de sa loyauté; mais il y a toujours dans son allilude quelque chose de théâtral. L'Espagne se campe dans sa fierté, elle ne veut pas déroger à son antique renommée d'être un pays chevaleresque. C'est moins peut-être sa nature que sa tradition d'être loyale. C'est pourquoi elle apporte dans toutes les manifestations de la vie nationale quelque chose d'empesé comme la fraise de dentelle dont elle engonçait naguère encore le coude ses Grands. Elle apparaît solennelle et gourmée. On sent qu'elle ne plaisante point et qu'elle ne saurait jamais rire de ce pourquoi elle saurait mourir.
La France apporte une espèce d'espièglerie dans sa franchise. Se prendre trop au sérieux elle-même lui est impossible et lui paraîtrait une exagération, presque une fausseté. Mais rieuse et gamine comme la Grèce, elle ne porte point la désinvolture des Grecs en matière de relations internationales. Comme disait d'elle autrefois, Mazarin, un italien qui la connaissait bien : elle chante, mais elie paie.
On peut plaisanter et savoir mourir : la France le montre chaque jour et son allure dégagée ne l'a jamais amenée à se dégager d'une obligation, et c'est chez elle surtout que l'esprit si fin qu'il soit et si puissant, par ailleurs, finit toujours par être la dupe du cœur.
Toutes les nations soutiennent leur attitude par l'étiquette. La France se moque de l'étiquette et des fausses pudeurs. Elle se présente hardiment telle qu'elle est, sans artifice aucun; les mines confites ne sont point son
fait et elle a même quelquefois jeté par dessus les moulius le bonnet dont on voulait la coiffer hypocritement.
Elle veut la franchise dans la littérature et dans l'art, comme en religion et eu morale. Elle respecte la pudeur qui est elle-même le respect de la beauté, mais elle aime quelquefois à effaroucher la pudibonderie qui n'est que la contrefaçon de la vraie pudeur.
Elle veut la franchise dans les mots et elle ne confond point la distinction du langage avec une pruderie gauche et embarrassée.
Dès le Moyen-Age, aux temps de vive foi, elle a, aux contreforts des cathédrales et jusque sur les stalles de ses chanoines, sculpté mille silhouettes que l'âge suivant a trouvées deshonnêtes, sans doute parce qu'il était quelque peu moins honnête lui-même.
Elle a réclamé pour l'exactitude anatomique de ses statues et elle les a débarrassées des feuillages parasites qui étaient bien plutôt un prétexte à la grivoiserie qu'un paravent pour la vertu.
On peut penser peut-être qu'elle a poussé à certains égards, cette franchise jusqu'à l'excès, et que c'est aussi un peu par malice qu'elle se plaît à braver les conventions hypocrites des autres. Volontiers elle applique à ceux-ci le mot de Celimène à la prude Arsinoé dans le Misanthrope :
Elle est à bien prier exacte au dernier ■point. Mais elle bat ses gens et ne les paye point. Elle fait des tableaux couvrir les nudités Mais elle a de l'amour pour les réalités.
Les siècles francs et de foi profonde n'ont pas eu de ces délicatesses qui pourraient bien n'être que de la dépravation. Sous ce rapport, la grave Madame de Maintenon est du même avis que Molière.
146 VAME DE FRANCE
Et puis on dirait que la France a peur de se montrer meilleure qu'elle n'est, d'affecter des qualités qu'elle n'a point, elle est si amie de la franchise qu'elle semble préférer montrer ses défauts et voiler ses vertus. C'est de la pudeur à rebours. Le respect humain chez elle consiste à ne pas paraître aussi vertueuse qu'elle l'est en réalité. Elle se ferait tort plutôt que de s'attirer une estime qui dépasserait son mérite.
On dit que c'est par légèreté qu'elle scandalise les nations voisines ; on la croit libertine. Qu'il y ait une pointe de cela dans sa manière de faire, un français ne saurait sans doute le nier tout-à-fait sous peine de manquer de franchise à son tour.
Mais si la France est quelquefois légère et si on a pu la croire libertine, c'est surtout parce que, dans son honnêteté qui est foncière, elle a été révoltée de l'hypocrisie ambiante. Elle a eu les oreilles échauffées du sermon de ses voisins qui prenaient des airs indignés.
Très fine, elle savait ce que valaient, au fond, ces censeurs plus ou moins intéressés.
Voici que pour un geste un peu vif, une parole un peu chaude, pour un baiser échappé, les pharisiens des Chancelleries, les défenseurs patentés de la vertu, la traînaient aux gémonies des nations et condamnaient en elle très haut, tout ce que, tout bas, ils réservaient pour eux-mêmes. La France s'est souvenue que le Christ, toute pureté, n'avait point donné, au soir de la fête des Tabernacles à Jérusalem, dans le piège que lui tendaient les vieux messieurs du Sanhédrin pharisaïque quand ils lui amenaient la femme surprise en adultère sous les tentes de feuillage.
Elle attend, elle aussi, que ceux qui sont sans péché lui jettent la première pierre, mais en attendant, elle se
risque à leur faire un pied de nez. Ses accusateurs l'ont bien mérité.
Oui, la France, dont la franchise laisse voir au monde ses imperfections, alors que les autres nations s'appliquent à dissimuler les leurs pour se donner toujours le beau rôle qu'elles ne méritent point.
Il y a dans cette attitude caractéristique et incorrigible une part de désinvolture : la France n'aime pas à se gêner. Il faut souffrir pour être belle : on dit cela aux petites filles ; mais c'est quand il s'agit de beauté postiche : les papillottes et les rubans, la contrainte du corset et les complications de l'armature féminine répugnent à celles qui sont naturellement belles. La France est belle ainsi, et elle n'a pas besoin de se gêner pour l'être moins en voulant le paraître davantage. Elle est élevée un peu à la béarnaise, elle aime à grimper, sauter, courir, le moyen de faire tout cela avec un corps de baleine autour de soi. Il y a aussi une part de gaminerie. La France est libre et elle veut le paraître sans avoir de précautions à prendre et de trop grande réserve à garder. Elle est nerveuse, impressionnable, spontanée : elle est jeune.
Enfant mal élevée alors, indisciplinée ? Peut-être un peu. Mais alors autant dire que toute personne de caractère est mal élevée parce qu'elle ne consent point à marcher dans le sillon tracé à mi-côte pour le commun.
Corneille, lui aussi, était un indiscipliné au regard de Richelieu; il n'avait pas « l'esprit de suite », il ne consentait point, pour faire plaisir au Cardinal, à bâtir mal une pièce qu'il pouvait bâtir bien. La France est un génie comme Corneille. Comme lui, elle est indépendante. Si quelquefois elle s'est soumise aux conventions arbitraires, comme le poète rouennais aux étroites règles d'Aristote, elle s'y est trouvée mal à l'aise. Sa fé-
coadité en a pâti ; son attitude générale s'est rétrécie ; si elle avait persévéré dans l'obéissance, elle aurait dépéri. Heureusement le naturel a repris le dessus; la seule expansion de son cœur a tout fait craquer, le monde a été suffoqué, mais tant pis pour le monde. La France n'est pas faite pour le joug uniforme. On la dit indisciplinée, elle est surtout géniale.
Que cette indiscipline ait pu, au cours des âges, et momentanément, lui causer des mésaventures fâcheuses, cela est incontestable. La France le sait, mais elle s'en console en pensant que des ennuis de ce genre ont toujours été la rançon de la franchise. On est battu quelquefois, mais on a dit son fait à l'adversaire : la cicatrice s'efface, le mot demeure et la France aussi semble avoir des mots qui ne passeront pas.
Aussi bien, si par franchise, la France laisse paraître ses moindres défauts, si elle les étiquette pour ainsi dire elle-même et si elle les signale de peur que l'étranger ne les découvre pas, si même elle laisse croire qu'elle en a certains qu'elle n'a pas, si elle se fait croire irrévérencieuse quand elle n'est qu'innocemment spirituelle, anarchiste alors qu'elle n'est qu'impatiente du joug, frivole quand elle n'est que gaie, se niant ellemême au risque de solliciter ses adversaires à la curée, il faut qu'elle ait, en compensation, une somme imposante de qualités pour que ces qualités, non seulement la sauvent des conséquences morales et matérielles que ses défauts eutraîneraient logiquement contre elle, mais pour que ces défauts ne lui enlèvent, au fond, ni la confiance ni l'estime des autres uations.
En France, ce qui se montre, se sont les défauts qui en réalité, n'ont point en elle de racines profondes: ce qui se cache, ce sont les vertus qui la constituent essentiellement.
Chateaubriand, parlant de l'âme humaine, la compare à ces grands lacs d'Amérique dont la surface est limpide mais au fond desquels vit caché un énorme crocodile.
Eu France, le crocodile, formidable seulement à ceux qui ne s'en approchent point, se promène autour du lac. Au fond du cœur de la France, c'est la vertu de franchise qui réside.
Et si de la franchise peuvent procéder certaines faiblesses et même certains défauts, il en procède aussi des vertus compensatrices et rédemptrices des défauts opposés.
Quand on arrive à Paris, on croit entrer dans la ville du diable. C'est Babylone : le vice s'étale avec cynisme; on se demande où l'on est : toilettes excentriques, cafés de débauche, affiches criardes, théâtres et cinémas à réclames scandaleuses, l'œil du voyageur est offusqué à chaque coin de rue. Mais qui donc oserait soutenir que Paris est cela. On revient bien vite du premier jugement porté. Paris, comme la France, cache ses vertus. Il ne crie point sur les toits toutes ses oeuvres de charité. Il ne met point d'enseignes multicolores à ses hôpitaux, à ses crèches, à ses asiles, à ses écoles. C'est seulement à l'intérieur de ses églises qu'on voit les milliers de communions qui y sont distribuées chaque jour. C'est la nuit que les âmes se réunissent à Montmartre devant le Saint Sacrement ; c'est toute la journée que les pères travaillent, que les mères peinent pour les enfants inclinés euxmêmes, laborieux, sur les devoirs de classe.
Babylone, à Paris, n'a vraiment qu'un quartier, le plus apparent, le reste appartient à Jérusalem.
Les Germains, avec un orgueil insupportable, criaient qu'ils constituaient le peuple prédestiné et que l'Allemagne était au-dessus de tout ; ils montaient jusqu'au
haut du temple pour dire à Dieu, comme le pharisien : « Je vous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes » et ils ajoutaient, en désignant avec dédain la France ; « ni tel que ce publicain ! »
Le publicain au contraire se tenant très humble au bas du temple se frappait la poitrine en silence et disait : « Seigneur, pardonnez-moi, je ne suis qu'un pécheur ! »
La France, que ses ennemis affectent de considérer comme irrémédiablement pervertie, a repris avec simplicité et franchise l'aveu spontané du publicain : elle a inscrit au fronton du monument national de Montmartre qu'elle est dévouée et pénitente. Gallia pœnitens et devota.
Et en définitive, c'est cette franchise caractéristique de la France qui fait la beauté de la patrie. D'autres nations peuvent marcher front haut, mais cette hauteur est affectée et elle les fait hautaines. Pour la France, cette attitude est naturelle et sans raideur. Le front n'a point de plis ; les yeux n'ont point de regards fuyants ; les lèvres ne dissimulent aucune impression ; la mobilité du visage est révélatrice de l'impressiounabilité de l'âme. Tout est transparent dans cette physionomie qui aimerait mieux se déformer d'une grimace passagère plutôt que de dissimuler une imperfection, ou un sentiment.
Oui, pourtant, ce visage cache quelquefois ses larmes.
Les larmes peuvent être l'indice de la douleur et de la compassion, mais elles peuvent être aussi la conséquence d'une certaine faiblesse des nerfs. La France ne veut pas qu'on lui attribue plus de bonté réelle qu'elle n'en a et par suite qu'on l'estime au-dessus de la valeur qu'elle se sent avoir, et c'est encore pour être franche
avec elle-même et avec les autres qu'elle cache volontiers ce qui la pourrait faire aux yeux des autres plus qu'elle n'est à ses propres yeux.
Aucune nation n'a marché mieux qu'elle, la main tendue; c'est son geste préféré. Faire le premier pas: avouer, reconnaître un tort, une méprise, une erreur, demander volontiers la paix, tant qu'il ne s'agit que de pertes matérielles et que l'honneur n'est pas en jeu: la main tendue, sans embarras et sans servilité pour s'excuser: la main tendue pour donner sans arrogance ni dureté, la main tendue spontanément, largement, et c'est toujours le même mot qui revient... franchement.
Aucune nation n'a marché, plus qu'elle, le cœur ouvert. Ceux-là mêmes qui lui reprochent le plus de trop avoir le cœur sur la main ont été les premiers à en profiter.
Quand on marche à cœur ouvert, il est évident qu'on en laisse voir les faiblesses autant que les vertus. Tout comple fait, les vertus l'emportent sur les défauts dans le cœur de la France. Mais ses adversaires ne veulent retenir que les faiblesses, il est difficile d'être franc; cela peut même être dangereux. Qu'un individu, qu'un parti, qu'une nation consente à reconnaître un tort; on ne retiendra que le tort qu'elle avoue, on lui déniera jusqu'à la qualité qui le lui a fait avouer. On séparera ce qui, par l'union, pouvait se neutraliser. C'est ainsi qu'on décourage les individus d'être francs.
Même injustice est journellement commise envers la France.
Une autre nation se le serait tenu pour dit : elle aurait modelé son attitude sur les convenances admises ; on aurait fini par dire d'elle qu'elle s'était corrigée, alors qu'elle n'aurait fait que s'adapter en se contraignant et en dissimulant. La France s'est sentie assez forte, elle
s'est sentie assez franche pour persévérer dans son attitude caractéristique.
On la connaîtra telle qu'elle est, et si on se trompe sur elle, au moins ce ne sera pas en lui prêtant des qualités qu'elle n'aurait point. Elle aime mieux demeurer en deçà de son mérite et n'acquérir ainsi qu'une moindre renommée. Mais il est un défaut que nul jamais ne pourra lui reprocher, c'est celui d'être « hypocrite raffinée » ou trop « habile politique. »
Et ainsi elle aura atteint son but, car c'est surtout l'hypocrisie qui lui répugne. Etre hypocrite ou seulement le paraître lui est si insupportable qu'elle sacrifie tout à se laver du moindre soupçon à cet égard.
Elle y est parvenue : ce n'est pas un moindre mérite ni un petit résultat. Aujourd'hui, comme autrefois, Français demeure synonyme de Franc.
Disons-le encore : franchement, cela vaut bien qu'on laisse courir sur soi quelques racontars mal intentionnés. « Ne nous en faisons pas là-dessus ». Littérateurs, diplomates, pharisiens étrangers reprochent à la France des faiblesses : ils seraient bien fâchés qu'elle se corrigeât de quelques-unes dont ils profitent, et ils en conviendraient s'ils étaient, comme nous, francs. ,