LA FRANGE EST PIEUSE
Sommaire. — La Fille aînée- de l'Eglise. — Les croisades. — Les Cathédrales. — Le Vœu de Louis XIII. — Lo Sacré- Cœur, Lourdes. — Le clergé de France. — La piété de France, la liturgie de France. — Dieu et la France.
La franchise est si bien le caractère essentiel de la France qu'elle le porte jusque dans la conception et la profession de sa foi religieuse. Sous des apparences délurées, la France est religieuse et même pieuse.
La piété, de pietas en latin, indique tout un ensemble de sentiments délicats au service d'une conviction noble, un mélange de tendresse et de vénération, quelque chose de féminin encore et qui convient bien à la nature si féminine de la France.
Cette piété française est franche vis-à-vis de Dieu même, le lien de religion qui l'attache à Dieu, la France aime à se le passer au cœur ; elle aurait peine à souffrir qu'on le lui imposât aux épaules.
L'Eglise elle-même ne s'est pas trompée sur ce caractère de la piété française ; elle a bien saisi tout ce
qu'il y a de confiant et de filial dans l'adhésion de la France au symbole qu'elle prêche.
Dès l'aube de l'histoire, l'Eglise a appelé la France sa « fille aimée ». De mère à fille, simplicité des relations, franchise des allures, intimité du cœur, concordance de l'esprit, aptitude à se comprendre, à s'aider et même à se pardonner.
En appelant la France, sa fille, l'Eglise lui reconnaissait ces qualités que nous observons dans sa piété, et la France, de son côté, se comportait, dès l'origine, avec spontanéité et franchise envers l'Eglise.
La France ne s'est pas convertie égoïstement pour obtenir les bienfaits de Dieu ; elle a envisagé, même avec Glovis, les services qu'elle pouvait rendre à Dieu. Elle s'est jetée à la conquête du inonde pour Dieu, pour propager cet Evangile d'amour qui la ravissait, encor qu'elle ne sût point l'appliquer toujours.
Et ces élans, et ces travaux, et ces victoires, sur les Barbares et sur les Sarrazins, elle n'en revendiquait pas l'honneur, mais avec une délicatesse toute féminine de piété, elle les rapportait à Dieu seul : Non nobis, Domine, non nobis', sed nomini tuo da gloriam. Elle ne disait même pas : les gestes des Francs par l'aide de Dieu, elle disait: les gestes de Dieu par le bras des Francs.
Et quand cette gloire débordait les limites de son territoire, quand Charlemagne régnait sur le monde, un pied sur l'Espagne, un pied sur l'Italie, et de son front génial hantait les bois de Germanie, la France pieuse affirmait d'autant plus sa piété. Tout d'abord, elle voulait que sa victoire, avant d'augmenter le patrimoine national, servit à Dieu même en la personne du Pape. Maîtresse de Rome, elle donnait Rome à Léon III, Pontife suprême, et en la personne de Charles, elle
s'agenouillait pour recevoir, des maius du Pontife rétabli par ses soins, la couronne d'Occident.
Puis ce furent les Croisades, parties du cœur de la France, préparées par Pierre, l'ermite d'Amiens, un Français, prèchées à Clermout eu Auvergne, par Urbain II, le Pape Français, menées par un baron Français, Godefroy de Bouillou,au milieu d'un tel coucours de Français qu'il semblait à ceux qui restaient que la France se transformait en désert. Ce fut un roi français, Saint Louis qui reprit et clôtura les Croisades pour le seul amour de Dieu.
Et quand les armes ne suffisaient point à remporter la victoire pour Dieu, la prière venait à la rescousse. Saint Dominique ne trouvait qu'en France une terre préparée pour la floraison des Rosaires. Il en semait tout le Midi, et c'était bien français encore cette idée gracieuse de couronner la Vierge de prières, comme on l'aurait couronnée de fleurs.
Et certes la foi peut faire trouver la prière, mais la piété seule et la piété française sait inventer la forme la plus exquise et la plus féminine de la prière. Quoi de plus féminin en effet que de tresser les « avés » en couronne, que de dénommer « roses » ces petits grains de métal que seul le cœur parfume, que d'appeler chapelet, c'est-à-dire « petit chapeau » cette chaîne qui semblerait à d'autres une chaîne monotone, mais qu'une piété vraie suffit à unifier, à assouplir comme un liseron d'amour.
Œuvres de la piété de la France autant que de son art, ces cathédrales merveilleuses élevées en l'honneur de Dieu, mais dédiées, par une attention délicate à sa mère, cette admirable et unique assemblée de Notre- Dames, toutes sveltes et toutes yêtues de dentelles, en attitude d'Orantes, les bras de toutes levés au ciel, si
fines malgré leur ampleur qu'elles semblent des bibelots ciselés et que pourtant le vent des siècles et des révolutions ne parviendra jamais à renverser.
Et ce n'est pas seulement en cathédrales artistiques que la France multiplie ces sanctuaires de la Sainte- Vierge pour dire sa piété. Dans les vallées, au sommet des montagnes, à la crête des falaises, c'est encore, en des fanums rustiques, toute une théorie de Notre-Dames. Notre-Dame des Flots, au milieu des écueils, Notre- Dame du Chêne, au milieu des bois, Notre-Dame de l'Epine, Notre-Dame de Roc-Amadour, Notre-Dame du Ronceray, Notre-Dame de Liesse au milieu des plaines plantureuses, et ce serait toute une litanie qu'il faudrait détailler, sans parvenir à épuiser les témoignages de la piété de la France, résumée en Notre-Dame de Paris.
On peut alors comprendre comment, au prix même de certaines exubérances dans les manifestations, la France du xvie siècle, éprise par ailleurs des qualités chevaleresques de Henri le Réarnais, ait mis celui-ci en demeure de choisir entre elle et une religion prétendue réformée. Laissons de côté tout ce que la politique a pu donner d'extravagant, de déplacé et même de regrettable aux manifestations extérieures d'une piété sincère au fond ; il faut bien reconnaître que c'est la piété de la France, qui, en 1592, après Arques et après Ivry, et même devant les Espagnols aux aguets, posait la question au vainqueur militaire pour lui donner la victoire des cœurs.
Henri IV se convertit; nous n'avons point à rechercher ici dans quelle mesure la conviction l'emporta chez lui sur l'intérêt
Le Pape s'en préoccupa; il hésitait: un saint, que nous connaissons bien, Saint Philippe Néri, arrivé à
cette époque, au seuil même de sou éteruité, résolut la question, comme il uous la faut résoudre nous-mêmes. Henri IV, catholique de profession, c'est la France catholique de' conviction. Le roi, vaincu ou convaincu, la piété de France était victorieuse.
Et il semble que des relations presque quotidiennes et familières s'établissent entre le ciel et la France par la piété du peuple et des rois de chez nous.
Dieu et la Sainte- Vierge sont intéressées aux affaires de France, à la perpétuité de la dynastie qui est de France. Louis XIII, maladif et toujours un pied dans la tombe, après plus de vingt ans de mariage, ne se voit point d'héritier; il en souffre moins pour sa Maison que pour la Patrie qui, en ce temps-là, lie son sort à celui de la maison royale et qui est aussi anxieuse que son prince de ne pas voir surgir, à la tige du lis ancestral, le rejeton qui le pertétuera.
Louis XIII n'hésite pas ; il consacre son royaume à la Vierge; si elle lui accorde un fils, une procession se fera à perpétuité, au soir de l'Assomption, sous les voûtes des cathédrales, autour des églises de campagne, au chant de litanies mariales.
Certes, c'est Dieu, le seul auteur de la vie: c'est lui seul qui, en définitive, peut exaucer la prière du roi. Mais qui donc peut mieux s'occuper d'enfants à naître qu'une femme qui fut mère, et qui donc peut aussi, mieux qu'une mère, toucher le cœur d'un fils, ce fils fût-il Dieu? La France qui, elle aussi, est femme, a mis au cœur de son roi une de ces intuitions dont, seules, les femmes ont le secret. Du bienfait de Dieu, c'est la Vierge qui sera remerciée et ainsi Dieu n'en sera que plus satisfait et plus touché lui-même, et sous quelle forme se fera le remerciement? Sous la forme la plus touchante et la plus poétique. Dans la splendeur de
l'août, le mois auguste, de longues processions auxquelles prendront part des théories de jeunes filles en blanc se dérouleront sous les arceaux de pierre ou sous les arceaux de feuillage, en jetant comme des fleurs vers la Vierge tous les vocables qui la peuvent mieux charmer : Mère toute pure, Mère aimable, Mère admirable ! Vierge clémente, Vierge puissante, Rose mystique, Maison d'or, Etoile du matin, Miroir de justice, Reine des Anges, Reine des apôtres, Reine des Vierges, toutes les litanies enfin ; ces litanies délicieuses où l'âme se berce et se pâme presque dans les Ora pro nobis confiants.
Louis XIII est mort, les rois ont disparu: mais ce n'était pas seulement le vœu d'un prince, c'était le vœu d'un pays tout entier et la France pieuse a recueilli le royal héritage et par les nefs des cathédrales et par les chemins creux des villages, elle continue, dans la gloire de Messidor, à jeter vers le ciel, les appels virginaux.
Et il semblerait que Dieu même ait voulu répondre à la France. En 1689, à l'ombre des noisetiers de la Visitation de Paray-le-Monial, ce n'est plus la France qui appelle le Christ, c'est le Christ qui appelle la France et qui lui promet: promesses multiples, promesses divines, promesses à chaque famille de France, promesses aussi à la France en tant que nation. Epanchement divin, geste délicieux d'intimité : une poitrine qui s'ouvre, un cœur qui se met à nu, une voix suave en la nuance d'un reproche attristé : « Voici ce cœur qui a tant aimé les hommes! »
Quelle nation a vu ainsi et de si près le cœur de Dieu ? mais quelle nation aussi l'a saisi avec plus de piété, s'en est emparée avec plus de spontanéité, a voulu plus noblement l'exposer aux regards et l'honorer pour luimême. Cœur sacré en la poitrine du Christ : Sacré- Cœur sur les images, dans les sanctuaires, emblème que
sa piété éclairée aura garde de vouloir imposer sur les drapeaux, mais que sa piété aimante souffre de ne pas voir acclamer spontanément par tous.
Et sans vouloir ici multiplier les exemples, en face de Paray-le-Monial, c'est Lourdes, la ville unique au monde, la ville mariale entre toutes et vers laquelle se précipite la piété de France par tous les réseaux de ses chemins de fer. La science elle-même est mise au service de la piété de France : la science sert à affirmer que cette piété est récompensée par de perpétuels miracles.
Piété française ! qui pourrait la nier en voyant les trésors accumulés à la Crypte, au Rosaire, à la Basilique et à la grotte de Lourdes, en voyant installés là les milliers de malades qu'on y transporte, les millions d'hosties qu'on y consomme, les milliards d' « Avés » qu'on y récite et qu'on y chante, l'innombrable quantité d'élans, de sacrifices, de pleurs qui y sont répandus à profusion, piété qui rayonne sur le monde entier et qui fait se résorber le monde en elle comme dans la lumière se résorbent les poussières inconsistantes?
Et ce n'est pas seulement dans un coin perdu des Pyrénées, dans une nature sauvage en la solitude et l'isolement des montagnes que la piété de France s'affirme avec enthousiasme au cours du siècle le plus sceptique peut-être que l'histoire ait traversé.
C'est aussi dans la ville qui incarne le plus intensément aux yeux de tous, l'esprit de ce siècle, c'est dans la ville où les passions se heurtent avec le plus d'âpreté ; c'est à Paris même, et non dans un faubourg désert, mais sur la colline qui domine, de plus haut, Paris, c'est sur le front même de Montmartre que la France se déclarant elle-même « pénitente et dévote, » élève en vertu du vœu national de ses représentants officiels, un
sanctuaire au Christ, honoré surtout par sa piété, au Christ aimant, au Sacré-.Çœur ».
Et il ne s'agit point là, de l'initiative de quelquesuns, il ne s'agit point là de la pensée pieuse d'un évêque : les évoques par prudence semblent avoir un peu hésité; c'est la France tout entière qui les a amenés pour ainsi dire à se fier à elle et qui a voulu l'église du « Vœu National ». C'est de tous les points du territoire de France que les pierres sont arrivées ; c'est sur les épaules de toutes les classes et de toutes les corporations françaises qu'elles ont été transportées. Ce n'est point là l'œuvre d'un seul, ni l'œuvre d'un jour. La France a enfoui les millions bénis dans le sol même de Paris comme pour mieux enraciner son œuvre en son propre cœur, la donner et la retenir afin de ne pouvoir plus ni renier le don ni le reprendre jamais.
Voilà bien les gestes de la pieté de France au cours des âges; ils n'ont pas été interrompus de Tolbiac jusqu'à nos jours.
Certes, quelquefois, et parce que la France est femme, comme un vent de folie a paru passer sur son front et l'aveugler; elle a, dans une sorte de crise frénétique paru vouloir détruire d'un coup ce qu'elle avait si patiemment édifié. Les meilleurs ont de ces volte-face et tombent ainsi. Mais comme l'Eglise a bien compris toujours l'âme de sa fille et comme, après les pires révolutions, elle s'est volontiers prêtée aux meilleurs concordats, témoignant ainsi de sa confiance persistante en la piété de la France.
Et c'est même aux jours de séparation officielle que la France semble se révéler plus pieuse que jamais.
Franche comme elle se plaît à rester, il semblerait qu'elle se sent plus à l'aise envers l'Eglise depuis que rien d'apparent et de réglé ne la lie plus à celle-ci.
L'Etat n'intervient plus pour rappeler à la Frauce ses devoirs envers l'Eglise. Il semblerait plutôt disposé à les lui faire oublier. C'est alors que la France met une sollicitude, on pourrait même dire une certaine coquetterie plus grande à s'en souvenir, sans que rien ne vienne plus le lui suggérer.
Jamais peut-être elle ne s'est davantage ingéniée à nourrir et à développer la piété dans son sein. Jamais ses missionnaires n'ont été plus nombreux, jamais la propagande catholique ne s'est faite davantage par ses soins, avec l'or et le sang de ses fidèles. Jamais cette piété ne s'est traduite par plus de foi et d'action.
Quand la guerre éclata, on vit les églises se remplir plus que jamais. Certains crurent alors, à l'étranger, et allèrent répétant que la France avait peur... Ceux-là ignoraient que depuis longtemps déjà la France voyait des promotions entières de jeunes garçons revenir au giron de l'Eglise, fils de la bourgeoisie dans les collèges» fils de prolétaires dans les patronages, les uns et les autres se retrouvant fraternellement dans les œuvres d'apostolat, de sorte que, plus exactement encore que Lamartine, on pouvait dire: « Une jeunesse studieuse et pure s'avance avec gravité dans la vie. »
Elle rentrait au moment d'entrer dans la mort: c'était la jeunesse liliale entre toutes; une jeunesse d'une foi et d'une pureté dont les siècles passés ont pu fournir quelques modèles isolés, mais n'ont jamais connu l'innombrable floraison.
Si l'âme de France s'est ainsi épanouie sur les champs de bataille; si les tranchées ont revu les spectacles cns catacombes, que l'on croyait bien irréalisables désormais, si des cuirassiers robustes et de mâles artilleurs, si tous ces jeunes soldats qu'on a dénommés d'un nom si énergique, des « poilus » se sont avancés à l'assaut, l'hostie
au cœur, la médaille au cou et le chapelet en main, ce n'est pas qu'ils aient eu peur, ce n'est pas non plus qu'ils aient, en si grand nombre, ressenti tout d'un coup et sans préparation, l'emprise de Dieu et l'action victorieuse de la grâce; c'est qu'ils n'ont eu qu'à se ressouvenir; c'est même qu'ils n'ont eu qu'à laisser se développer et tendre à son application la piété contractée par eux sur les genoux et aux baisers de la France.
Armée de lis! le mot n'est pas exagéré. Jamais plus de pureté, jamais une telle candeur, jamais une telle extase et un tel amour dans la communion, jamais un tel élan dans la prière, jamais un tel abandon non seulement à l'amour caressant, mais même à la volonté tragique de Dieu.
Les soldats, et les soldats au front, ce sont là les témoins inattendus, mais irrécusables, de la piété souveraine de la France. La France a cette piété de naissance, de tempérament, d'éducation. Cette piété fait aujourd'hui partie de son héritage: elle a charrié en elle avec tous les éléments constitutifs de sa personnalité. C'est toute son ancestralité, seize fois séculaire, qui se retourne et se projette avec cette piété sur son avenir immense, et c'est pourquoi, cette piété de la France est aujourd'hui ce qu'elle était aux siècles passés qu'on aurait peutêtre le droit d'appeler les plus beaux siècles de son histoire, si cette histoire était finie et si le siècle qui s'ouvre au milieu des horreurs de la guerre, mais aussi au milieu des prouesses de l'héroïsme et de la foi, ne promettait déjà d'être à lui seul plus beau que les plus beaux ensemble.
Et la nature charmante de cette piété de la France n'apparaît pas modifiée; toujours aussi sincère, elle se plait toujours à la liberté et à la franchise d'antan. Le Clergé de France lui-même ne pratique pas plus
les airs penchés et les attitudes confites qu'il ne les aime chez les autres. Il tend toujours au juste milieu; né malin autant que quiconque, il saisit vite lui-même les ridicules que pourraient saisir les autres. Sage et pondéré, il aime la règle, mais il n'en aime pas les minuties et les exagérations. Les règlements qu'il fait sont d'ordinaire sages et souples, facilement adaptables aux réalités dont il a le sens; il assouplit ceux qu'il reçoit tout faits, s'ils sont trop stricts; il les virilise s'ils sont trop mièvres. Bossuet reste son modèle, qui s'il ne voulait pas a mettre des cousins sous les coudes des pécheurs, ne voulait pas plus, pour cela, traîner toujours l'enfer après soi. »
Cette liberté est un gage de sincérité; la spontanéité d'ailleurs n'empêche pas la gravité: piété grave et profonde que la piété de France. Certains affectent de voiv une survivance du jansénisme dans cette gravité de Fat-, titude à l'église, dans le sérieux apporté à la récitaiioiv. de l'office, dans le silence et l'ordre scrupuleux observés au cours des cérémonies. Nous avons dit la sincérité de la piété de France, cette sincérité suffit à expliquer ce que d'autres appellent du jansénisme.
En effet, il faut distinguer entre le fond doctrinal du Jansénisme qui faillit tromper les meilleurs de France, et la gravité morale de ceux-là mêmes qui erraient dans la foi. Si les Jansénistes, Pascal, Arnault, Nicole, et ces femmes touchantes, Jacqueline de Sainte Thècle, mère Agnès et les autres, s'étaient bornés à vivre dans le respect et la révérence du Saint-Sacrement, sans verser dans la superbe du sens propre, l'Eglise n'aurait eu pour eux tous qu'une admiration sans réserve et nous pourrions les considérer comme les plus purs spécimens de la piété de la France, au grand siècle.
La piété française est grave parce qu'elle est sincère
et profonde; elle ne se borne point à la surface des choses, elle ne s'arrête point aux seules cérémonies liturgiques, si belles soient-elles, elle pénètre jusqu'aux mystères et en définitive les mystères de la foi du chrétien ont tout de même quelque chose de grandiose et de terrible, quoique ils soient surtout révélateurs d'un immense amour.
La France, apparemment si gamine, et qui semble se jouer de tout, a, plus que toute autre nation, le sens catholique, le sens de l'autorité qui fait l'unité et donne la force. Toutes les fois qu'elle a senti qu'on tendait, plus ou moins consciemment, à la séparer de Rome, centre de l'unité, elle s'est rejetée vers Rome, d'un bond. Elle a imposé Rome à tous ses gouvernements, monarchie ou république. C'est sous la pression de la piété française que Henri IV a du revenir au catholicisme, Louis XIV renoncer finalement aux « Quatre Articles » surpris à son épiscopat, en 1682, Bonaparte signer le Concordat et la troisième République elle-même ne point aller aux conséquences extrêmes, mais logiques, de la séparatiou de l'Eglise et de l'Etat.
Mais précisément parce que la France est harmonieusement équilibrée, cette gravité qui arrête la désinvolture n'interdit point la grâce et les trouvailles de la délicatesse. Si la France ne se cache point à ellemême la grandeur des mystères sacrés, elle sait se les représenter aussi sous un charme tout particulier. Rien ne vaut la poésie touchante des fêtes religieuses de France, la messe de minuit, cette institution, en sa persistance, presque exclusivement française; ces carillons nocturnes sous le firmament d'hiver, ces groupes qui par la neige et lanterne en main, se rendent aux églises encapuchonnées elles aussi comme d'une fourrure blanche ; ces pains bénits de bergers portant
l'Agneau* dans leurs bras, la crèche de feuillage avec les figurines saintes. La marche à l'étoile le jour de l'Epiphanie, l'astre élincelant au-dessus du tabernacle. Les Rogations de chez nous sous les pommiers en fleurs. La fête de la première communion de tous les enfants d'une paroisse. Les processions de la fête Dieu, nées en France avec un office composé en France par Saint Thomas d'Aquin, un italien il est vrai, mais qui ne se crut bien complet qu'en se faisant parisien d'adoption. Et quel élan joyeux dans ces fêtes, quels chants populaires et entraînants ! c'est l'Adeste, fidèles ! à Noël ; c'est le Gloria, laus et honor, aux Rameaux; c'est l'O filii, triomphal, avec ses essaims d'alléluias partant de toutes les lèvres dans l'allégresse du printemps pascal.
Religion, jeunesse, fleurs et poésie, fêtes chrétiennes de France, qui dira jamais leur charme vainqueur ?
Libre à certains de trouver la musique des cantiques français un peu monotone ou leurs paroles surannées. D'autres, paraît-il, ont des chorales largement harmonisées : on sait assez quelle aménité cette belle orchestration a mise dans leur àme ! Laissons dire et laissons sourire. Dans nos vieux cantiques, les plus naïfs, les les plus populaires, les plus simplets, c'est toute la piété de France qui se retrouve et qui se complaît.
Aussi bien, ces cantilènes d'allure un peu puérile n'amollissent point la piété de France; cette piété est éminemment active et féconde, elle s'est traduite, elle se traduit encore par des œuvres multiples qui ont rayonné sur le monde.
C'est en France que se sont vraiment organisés les premiers séminaires, à Saint-Sulpice ; en France que Saint Vincent de Paul fonda les a Enfants-Trouvés, » les Lazaristes, les missions étrangères; c'est en France,
à Lyon, que naquit l'œuvre de la Propagation de la foi ; c'est à Paris que se fondent les Sociétés de Saint Vincent de Paul, renouvelant le geste du vénérable curé de Clichy.
Et ces œuvres qu'elle fonde et qu'elle offre à l'Eglise universelle, la France continue à les fournir de membres et d'argent. A elle seule, elle fournit aux budgets des divers services de l'Eglise plus de la moitié des sommes que ces services absorbent. L'Espagne est officiellement catholique, les pays d'Autriche sont officiellement catholiques et de même la Belgique ; l'Italie vit de l'Eglise. Or c'est la piété française qui nourrit encore le Pape, après l'avoir doté sous Charlemagne et défendu avec les zouaves pontificaux.
Qu'a donc fait l'Espagne? qu'a donc fait l'Autriche? qu'ont su donc faire les autres nations qui semblent douter de la piété de la France? Faut- il pour les convaincre de la piété indéfectible de la France, le témoignage même du Pape?
Pie IX a édifié ce témoignage dans le marbre : au milieu du Gampo Santo de Saint Laurent Hors-les-Murs, à Rome, il a fait élever un monument significatif: Saint Pierre soutenu par un chevalier français. Ce n'est pas un désir exprimé, ce n'est pas un appel symbolique; c'est une réalité constatée.
Pieuse jusqu'à la bataille, pieuse jusqu'au martyre, telle est la France d'aujourd'hui comme celle d'hier. La France chrétienne est tombée dans le jardin des Carmes, aux journées de septembre; elle est montée sur les échafauds de la Terreur, elle s'est laissée mitrailler dans la plaine des Brotteaux, à Lyon; elle est descendue dans les pontons de Rochefort, elle a accepté les noyades de Nantes; elle a suivi au chemin de ronde de la Roquette, l'Archevêque de sa capitale, en mai 4871, et sous
les chassepotsde la Commune, elle a marché sanglante, mais invaincue, de la barrière d'Italie à la rue Haxo !
Mais pourrait-il bien en être autrement quand un pays avance entre les rangs serrés d'une multitude de saints, quand les Archanges du ciel eux-mêmes prennent pied pour la défendre sur les rochers de la mer brumeuse. Quand Saint Michel adopte la Normandie et bataille visiblement pour son intégrité, quand les évêques arrêtent l'invasion des barbares, Saint Loup aux portes de Troyes, Saint Aiguan aux portes d'Orléans, Saint Avit aux portes de Vienne, Saint Sidoine aux murs de Clermont. Quand pendant plus de quarante ans consécutifs, un Saint Louis IX, occupe le trône des lys, quand d'exquises figures de Saintes, Geneviève, Clotilde, Radegonde, Bathilde, Jeanne de Valois, Jeanne Darc, s'échelonnent au cours des siècles pour raviver de leur sourire, pour soutenir de leur geste aimable, cette piété qu'ils lui ont transmise après l'avoir incarnée en elles-mêmes? Pourrait-il en être autrement, quand soucieux eux aussi de l'encourager, la Vierge et le Christ, de Paray-le-Monial à Lourdes, lui tendent leurs bras et lui ouvrent leur cœur?
La France pieuse est à son tour enveloppée, en effet, de la piété de Dieu même. Dieu la traite comme il en est traité. Il n'est point surtout un juge avec elle. Il est, il veut être, il s'offre d'être l'ami. Il la comble de prévenances, il l'attend; il semble ne pas s'apercevoir si elle tarde ; il continue les bienfaits, discrètement pour ne point imposer le repentir ou la reconnaissance. La France est toute imprégnée de cette douceur de Dieu même; elle s'y habitue au point qu'elle lui est comme une seconde nature.
Et n'est-ce pas de cette piété de la France qu'est faite ta piété? Si%iril que tu sois, ton âme a pour Dieu et
pour la Vierge des trouvailles vraiment exquises, des délicatesses qui surprennent l'étranger. Se peut-il qu'un garçon aussi déluré, aussi hardi, aussi impétueux, aussi mâle, aussi joyeux, se retrouve si simplement pieux, si joliment dévot, si chevaleresque dans les manifestations de sa foi, si sublime dans sa conception du catholicisme, si candide dans sa prière quotidienne, si féminin, pourrait-on dire?
C'est que ce garçon-là, toi comme les autres, est bien garçon de France et que la France, par ailleurs si positive et si peu crédule, est pieuse ainsi.