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LA FRANCE AIME LA LIBERTE

Sommaire. — Amour de la liberté en soi, — Les iambes de Barbier. — L'élaboration de la liberté. — La Féodalité, les Communes, la Bourgeoisie, les Etats Généraux. — Les Gentilshommes démocrates de 1789. — Les évêques et la Révolution. — La liberté pour les autres. — L'Amérique, la Grèce, l'Italie, la France et la Papauté. — La guerre de 1914.

La France belle, noble et brave ne saurait rien souffrir qui entrave le développement de sa personnalité aussi énergique qu'elle est séduisante. La France est la terre de la liberté et elle aime la liberté.

La France aime la liberté comme le moyen le meilleur de se développer dans le sens de sa nature. D'autres nations aiment aussi la liberté, mais la France généreuse ne l'aime pas seulement par intérêt elle l'aime aussi pour la seule beauté que possède l'objet aimé pour qui l'aime.

La liberté n'est donc pas pour elle seulement un moyen, elle est en fait volontiers un but.

Etre libre d'abord ; se sentir libre, sans savoir encore

ce que l'on fera de sa liberté, peut-être pour n'en rien faire, mais simplement pour savoir qu'on l'a et qu'on pourrait à son gré en faire quelque chose.

De cet amour de la liberté, considérée comme moyen et même comme but, ont procédé les attitudes de la France au cours des âges, quelquefois ses erreurs, mais surtout sa grandeur.

La France a d'abord voulu être libre pour être libre, pour se sentir libre et pouvoir se rendre le témoignage qu'elle n'avait point supporté la servitude.

D'aucuns diront que la liberté en soi n'est pas un bien, sa qualité dépend de l'usage qu'on en fait, et qu'à la prendre seulement pour le plaisir, à la considérer seulement comme un droit, on risque d'en mésuscr, de la dévier et de la laisser se transformer en licence.

Bossuet, le grand évêque de Meaux, tout Français qu'il fût, mais parce qu'il était aussi, de milieu et d'éducation, homme d'autorité, se défiait de la liberté toute pure, en laquelle il ne voyait ni le bonheur ni la sécurité des peuples. Il l'a écrit dans l'Oraison funèbre d'Henriette de France, reine d'Angleterre, proscrite par la révolution de Cromwell : « Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement le nom. »

Il y a du vrai dans cette assertion; le ton un peu méprisant avec lequel elle est formulée ne doit pas nous faire dédaigner ce qu'elle contient de vérité.

La liberté, comme toute chose ici-bas, n'est point son but à elle-même. Vouloir être libre pour être libre n'est pas suffisant. Il faut vouloir être libre pour faire le bien, pour n'être pas contraint au mal, pour pouvoir accomplir sa destinée voulue de Dieu et que chacun reconnaît bien à certains signes qui ne trompent guère. Donc être

libre ne suffît pas : il faut savoir user de la liberté, il faut s'y préparer et la mériter. La liberté prématurée peut être dangereuse aux peuples comme aux individus.

La France, il faut en convenir, a fait plusieurs fois la douloureuse expérience de la liberté.

Mais il est vrai aussi qu'avant de pouvoir bien user de la liberté, il faut avoir ou conquérir la liberté. Il faut avoir d'abord une aspiration généreuse, toute idéale, vers la liberté. Une nation qui n'aurait pas cette belle audace, disons même cette noble imprudence, de vouloir être libre, même sans trop savoir à quel usage elle appliquera cette liberté, ne conquerrait jamais la liberté et ne pourrait donc jamais accomplir les nobles missions imparties aux seuls peuples qui sont libres.

On aime d'abord l'amour : on l'incarne plus tard en un être plus spécialement aimé. On aime d'abord la liberté : on se libère d'abord et on s'applique ensuite à réaliser dans la liberté de belles et nobles actions.

Tout de même la liberté a sa noblesse et sa beauté spéciales.

Prends un esclave chargé de fers, mains liées et front courbé. Mets en face l'homme libre, front fier, regard droit et les bras sans entraves, puis compare.

L'homme libre est l'œuvre de Dieu, l'esclave est la douloureuse caricature faite par les hommes. Dieu a donné aux hommes la liberté au risque de la voir retourner contre lui. La liberté, à sa naissance première, sortant des mains de Dieu, est belle : elle est belle, à ses renaissances successives, sortant de la main des hommes.

Tu connais les vigoureux ïambes d'Auguste Barbier, montrant la France libre au moment où Bonaparte va

l'enfourcher comme une monture sauvage, comme une Cavale frémissante :

0 Corse aux cheveux plats, que la France était belle

Au grand soleil de Messidor.

C'était une cavale indomptée et superbe

Sans frein d'acier ni rêve d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique

Fumante encor du sang des rois, Mais fière et d'un pied libre heurtant le sol antique,

Libre pour la première fois.

Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle,

Et le haimais de l'étranger

Tout son poil était vierge, et, belle, vagabonde,

L'œil haut, la croupe en mouvement, Sur ses jarrets d'acier, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Voilà bien la première attitude de l'être qui vient de conquérir la liberté; cette attitude est belle; mais il faut convenir qu'elle est inquiétante. On ne tient pas longtemps dressé sur ses jarrets. Il faut orienter sa course et tout dépend du sens qu'on lui donnera.

Mais, tout de même, la Cavale de Barbier, c'est bien la France.

La France est née sur une terre de liberté. C'avait été le rêve des Celtes de vivre libres dans leurs forêts. Ils aimaient tant cette vie indépendante qu'ils ne surent pas, hélas, s'unir pour la défendre. Ce fut l'erreur mortelle des Celtes d'aimer la liberté sans la discipline, sa seule sauvegarde. Individualistes, ils furent vaincus par la forte cohésion des légions de Rome qui, elle aussi, avait voulu être libre et qui, cavale aussi domptée maintenant, confisquait le monde au profit de quelques tyrans.

Mais la liberté, un instant enchaînée, puis, on peut le

dire, séduite par la majesté romaine, avait survécu à la conquête, enracinée au sol comme les vieux chênes des druides; elle ne demandait qu'à « rechipper », qu'à refleurir, et c'est à cette effloraison, désormais immortelle, que la France devait travailler tout au long de son histoire, pour en jouir elle-même et pour en faire aussi jouir tout l'univers.

La France a voulu être libre. Tout d'abord elle n'élevait sur le pavois que les chefs de son choix. Même dans la période exubérante et farouche de sa puberté mérovingienne, elle prétendit rester maîtresse d'ellemême. En la personne de ses évêques et de ses leudes elle donnait et ôtait leur couronne aux rois. Le peuple de France n'existait pas vraiment encore, dans ces siècles barbares, la France était une nation aristocratique, mais malgré cela, elle tendait à un régime de liberté; et quand Montesquieu, au xvme siècle, esquissera le meilleur idéal de gouvernement, c'est dans les coutumes de la France médiévale, harmonisées à la mentalité nouvelle, mais directement extraites de notre antiquité nationale, qu'il en puisera les éléments.

La Féodalité fut un essai d'affranchissement envers le pouvoir central. Le mouvement dévia, et, libres, les seigneurs ne tardèrent pas à oublier qu'ils devaient bien user de la liberté. Ils firent contre le petit peuple ce qu'ils n'avaient pas voulu que le roi fît contre eux : ils opprimèrent.

Mais la liberté momentanément contrainte par eux, ne mourut pas sous les entraves : elle se réfugia dans l'âme du peuple. Si les serfs des campagnes n'avaient plus assez d'air pour la voir fleurir en eux, les artisans des villes l'aimèrent bien vite et le mouvement des Communes, au xne siècle, marqua une nouvelle apparition de la liberté sur le sol de France.

A ce moment-là, on peut le dire, le roi était opprimé comme le peuple. 11 fit alliance avec celui-ci : il favorisa de son pouvoir, si faible fût-il, et de son prestige qui avait tout de même persisté, l'émancipation des Communes. Tu sais l'attitude de Louis VI le Gros, la postérité lui en fait gloire. Etant Capétien, il fut sans doute aussi habile que généreux, et en aidant les faibles à s'affranchir, il crut bien travailler surtout à affaiblir la féodalité et à s'élever sur les ruines.

Dès ce moment, la royauté française inaugurait le système qui parut encore excellent à Louis XIV. Elle voulait avoir des collaborateurs qui lui dussent tout.

Mais il n'en reste pas moins que ce fut un bel élan vers la liberté que l'insurrection, avisée ou violente, des Communes contre la Féodalité. Certaines eu effet prirent les armes, comme à Laon, et arrachèrent la liberté à leurs seigneurs ecclésiastiques ou laïques, en leur arrachant la vie.

Mais le plus souvent les chartes d'affranchissement furent le résultat de longues et habiles tractations entre les bourgeois des villes et les seigneurs. Ces seigneurs fussent- ils rois en même temps qu'ils étaient ducs.

A cet égard, rien n'est plus significatif que la manière dont les bourgeois de Rouen obtinrent en 1171 la charte définitive de leurs libertés communales.

Henri II Plantagenet, roi d'Angleterre et duc de Normandie, a suggéré, sinon ordonné le meurtre de son ancien chancelier et ami Thomas Becket, un normand de Caen, devenu archevêque de Cantorbery. Louis VII, de France, dont Henri II a épousé la femme répudiée, Aliénor d'Aquitaine, se fait, par politique natiouale et par rancune personnelle, le champion du droit. Il cite Henri II, son vassal pour la Normandie, à venir se justifier au Concile de Sens. Il excite le Pape à excommu-

nier le meurtrier du prélat ; il essaie de soulever la Normandie contre le prince, mis ainsi au banc- de la chrétienté. En effet, plusieurs villes se révoltent ; les Rouennais essayent de profiter de la situation. On pourrait dire qu'il « font chanter » leur duc. Jaloux de leur liberté, mais particularistes comme on l'est à cette époque, ils ne se soucient point d'autre chose que de leurs intérêts. Ils offrent à leur duc de lui demeurer fidèles malgré le Roi de France et malgré le Pape, à condition qu'il leur accordera une charte communale aussi large que possible. Si le Prince ne cède pas, ils n'auront plus rien de commun avec l'excommunié. Henri II céda et data de Quevilly la charte de la Commune de Rouen.

Ce n'est là qu'un épisode : je te le cite parce que tu es rouennais. Presque partout et sans accord préalable les villes s'adressèrent au Roi de France qui, par politique, les soutint presque toujours.

Les bourgeois entrèrent de plus en plus dans les conseils de la monarchie qui tendait de son côté au pouvoir absolu. Le Roi criait aux bourgeois qu'il voulait leur liberté. Ainsi Philippe-Auguste forçait à Bouvines les seigneurs à accepter que les milices communales combattissent à côté d'eux pour la Patrie. Ainsi Philippe-le-Bel avait ses légistes qui n'étaient point pris, et pour cause, parmi les grands vassaux. Ainsi Louis XI prenait conseil contre Charles le Téméraire, de son médecin Tristan et de Cocquetier, son barbier. Ainsi Richelieu créait les intendants pour annihiler les féodaux, gouverneurs de provinces et le Grand Roi lui-même a encouru de Saint Simon le reproche amer d'avoir été « le Roi des bourgeois ».

De fait Louis XIV avait domestiqué la noblesse, et en plein xvne siècle, il avait pris pour ministre Colbert, le fils d'un marchand de drap.

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La bourgeoisie grandissait ainsi en influence et en pouvoir. Elle avait conquis par étapes sa liberté sur les nobles; elle avait, par contre et sans trop y prendre garde, travaillé à assurer l'absolutisme eu France. Elle devait en pâtir. Mais dès qu'elle s'en aperçut, elle était assez forte pour ue pas le supporter longtemps. Armée par le Roi contre la noblesse qui l'opprimait, elle retourna les armes reçues contre le Roi dès qu'il l'opprima. L'émancipation de la nation commencée sous Louis VI s'achevait sous Louis XVI.

Les trois ordres y avaient collaboré tour à tour : Le clergé qui avait toujours voulu avoir une place à part, qui ne refusait pas l'impôt, comme on l'a dit, mais qui prétendait se l'imposer lui-même et l'offrir au Roi non comme une redevance exigible, mais comme un don gratuit; la noblesse, laquelle avait seulement manqué de sagesse pour bien user de la liberté qu'elle réclamait chaque minorité royale; le peuple, qui peu à peu, dans les villes et dans les campagnes avait lui aussi conquis des privilèges.

Encore une fois il manquait à ces efforts, l'harmonie chacun voulait la liberté; mais personne encore ou di moins trop peu de personnes songeaient à réclamer la liberté pour les autres comme pour soi. Chaque ordre de la nation élevait volontiers sa liberté sur la sujétion des autres ordres; chaque province, chaque ville qui se serait fait tuer pour obtenir des chartes d'affranchissement, se tenait satisfaite dès qu'elle avait obtenu le pacte qu'elle réclamait. Ou demandait et on obtenait comme un privilège, ce qui aurait dû être réclamé et obtenu comme un droit applicable à tous. C'était mal comprendre la liberté, mais c'était, malgré tout, un immense amour de la liberté.

Eu certaines occasions, d'ailleurs, la nation fit masse

et prit comme une meilleure vue d'ensemble de ses intérêts : elle eut le sentiment d'une liberté vraie et comme l'intuition de son aveuir. Ce fut lors de la convocation des divers Etals-Généraux.

Evidemment, il ne faut pas comparer encore les Etats Généraux avec une représentation régulière de la nation.

Tout d'abord les membres des Etats-Généraux ne furent point les députés du pays, mais les élus, les « choisis >' du roi. Celui-ci appelait à lui des notables des trois ordres, Clergé, Noblesse et Tiers-Etat, pour avoir leur appui moral, pour leur transmettre plus facilement ses ordres, pour leur tirer de l'argent. Il n'entendait point délibérer vraiment avec eux, leur donner une part effective au gouvernement, leur soumettre ses projets et accepter de les modifier à leur gré.

Mais chaque fois que les notables furent ainsi appelés autour du roi, ils prirent conscience de leur force et rêvèrent de la liberté du pays. Ils sentirent tout d'abord que le roi avait besoin d'argent, et quand on tient quelqu'un par la bourse, on le tient bien. Ils voulaient bien payer, mais ils voulaient, comme l'on dit, savoir où allait l'argent.

De là, à se donner le droit d'en remontrer au roi, il n'y avait qu'un pas. Les Etats Généraux firent des « remontrances ». Plus tard, les divers Parlements prétendirent au même droit, et selon que les Princes furent plus ou moins solidement établis, ils usèrent de ce droit. Les Parlements s'adjugeaient ainsi le rôle qu'aurait pu avoir une commission permanente des Etats. A vrai dire, ils n'avaient pas droit à ce rôle. Les Parlements étaient de simples cours de justice; ils ne pouvaient prétendre, comme ils le firent, surtout à la Fronde et jusqu'à la fin de l'ancien Régime, parler au nom de

la France. Mais il est vrai de dire que c'est par eux que la liberté continua de se faire entendre.

Les Parlements furent populaires dans la mesure où ils se firent l'écho des revendications du peuple. Sous la minorité de Louis XIV, sous Louis XV et sous Louis XVI, on peut dire que, plus ou moins consciemment, ils travaillèrent à la ruine de la monarchie absolue, dont ils étaient un rouage important et ils ouvrirent la porte à la Révolution qui devait les mettre en vacances indéfinies.

Quant aux Etats Généraux, il est intéressant de suivre leur travail et comment, peu à peu, ils apprirent à la nation tout entière à prendre conscience d'ellemême.

Les premiers Etats Généraux convoqués par Philippe le Bel, à Pâques 1301, au cours de ses démêlés avec le pape Boniface VIII n'avaient été appelés qu'à approuver la conduite du roi.

Ceux de 1356 parlèrent plus haut. Tout d'abord il n'y avait plus de roi; Jean le Bon, très valeureux, mais imprudent, s'était fait battre et prendre à Poitiers. Il n'y avait même que très peu de nobles, la Féodalité s'étant fait déjà faucher une première fois à Crécy. La bourgeoisie eut la prédominance avec Etienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, l'échevin Charles Toussac, Pierre de la Forest, chancelier de France, archevêque de Rouen, Jean de Craon, archevêque de Rennes, Robert Le Coq, ancien avocat de Paris, devenu prince-évêque de Laon.

S'érigeant en une sorte de Constituante, l'Assemblée réclama et fit promulguer par le jeune dauphin Charles l'ordonnance de Réformation. Les Etats avaient le droit de se réunir deux fois par an, sans convocation du roi, aucun impôt ne devait être établi sans eux, et tout im-

pôt voté ne serait perçu que sous leur surveillance. Neuf réformateurs généraux, nommés par les Etats, seraient chargés de réformer aussi l'administration.

Ces Etats ne représentaient pas la nation, ils étaient sous ia seule influence de la bourgeoisie parisienne, cette bourgeoisie était aux mains du prévôt des marchands, Etienne Marcel. Celui-ci était violent, il gâta tout, mais si la tentative échoua en fait, elle indique bien l'orientation que prenait la nation dès le xive siècle.

Au xv° siècle, c'était la même pensée qui se manifestait aux Etats-Généraux de Tours. Louis XI venait de mourir ; les seigneurs relevaient la tête, ils voulaient gouverner, ils firent convoquer les Etats à Tours en 1484 ; cette fois, c'était un commencement de vraie représentation nationale. Les députés avaient été élus aux chefs-lieux de bailliage; ils sortaient d'un vote à deux ou même à trois degrés. Le Tiers-Etat des campagnes avait été aussi convoqué. Il y avait là 246 députés, confondus sur les mêmes bancs et votant déjà par « tête ». Ils se partagèrent en six bureaux, correspondants aux six grandes généralités financières.

La première question posée fut celle de l'origine même du pouvoir.

Dans les discours des orateurs, on trouve déjà des déclarations comme celle-ci : « La royauté est un office, non un héritage: l'Etat est la chose du peuple : la souveraineté n'appartient pas aux princes qui n'existent que par le peuple. Un fait ne prend force de loi que par la sanction des Etats, rien n'est saint ni solide sans leur aveu. »

Un bourgeois, Philippe Pot, seigneur de la Roche, n'hésitait pas alors à prononcer des paroles, dont l'écho hanta, trois siècles plus tard, les orateurs de la Révolution, qui n'en dirent pas plus.

(( L'histoire nous enseigne qu'au commencement, les rois furent créés par la volonté du peuple souverain. On élevait au rang suprême les plus vaillants et les plus sages et chaque peuple élisait ses chefs pour son utilité. Les princes doivent enrichir la République et non s'enrichir à ses dépens. La République signifie la chose du peuple; qui peut contester au peuple le droit de prendre soin de sa chose, et comment les flatteurs osent-ils attribuer le pouvoir absolu au prince qui n'existe que par le peuple? Quiconque possède, par force ou autrement, sans le contentement du peuple, le gouvernement de la chose publique, n'est qu'un tyran et un usurpateur du bien d'autrui. J'appelle peuple non la plèbe, mais les trois Etats réunis et j'estime les princes eux-mêmes compris dans les Etats-Généraux : ils ne sont que les premiers de l'ordre de la Noblesse ».

Les Seigneurs, évidemment, n'avaient pas une idée aussi haute du corps de la nation; ils ne soutinrent pas le Tiers-Etat; l'Assemblée ayant courtoisement voté l'impôt demandé, la régente, Anne de Beaujeu la congédia et les Seigneurs firent « la guerre folle ».

Mais les idées étaient semées.

En 1614, sous la minorité de Louis XIII, ces mêmes idées reparurent: mais il aurait fallu l'intime union de tous, pour qu'elles puissent jaillir en réalités. Les Elats de 1614 ne furent qu'un éclair dans la nuit. Déjà montait le soleil de la Monarchie absolue ; il devait, pendant près de deux siècles éteindre, en les absorbant, toutes les autres lumières du firmament de la Patrie.

Aussi bien l'amour de l'indépendance détruite allait réunir tout le monde pour l'effort suprême.

Il ne faut pas croire en effet que la Révolution Française s'est faite tout d'abord contre la Noblesse et le Clergé, par le seul élan de la bourgeoisie et du peuple.

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La nation tout entière, telle que la concevait Philippe Pot, dès 1484, et telle que voulait la reconstituer Montesquieu dans V Esprit des lois, y avait contribué.

L,e rôle du Tiers-Etat est assez connu, il ne s'agit pas de le réduire ; mais il s'agit de montrer la France de 1789 éprise tout entière de liberté.

Nul n'est plus libéral, plus sensible, plus émancipé, plus généreux, qu'un grand Seigneur de la fin du xvme siècle. Nul ne semble avoir mieux l'intuition des besoins du peuple; nul ne semble mieux disposé à son égard, nul ne travaille à l'amélioration de son sort avec un sens plus pratique et mieux avisé.

Les plus grands noms de France, les Noailles, les La Rochefoucault, les Glermont-Tonnerre, les Castellane, les Virieu, les La Rouerie, sont en tête du mouvement, non par crainte et pour faire la part du feu comme l'insinue Michelet, mais spontanément et par conviction.

Ils ont fait leurs preuves et posé des actes avant même de parler. Chez eux surtout on peut dire que la Révolution est accomplie quand elle éclate: un de leurs descendants a pu les appeler : des gentilshommes démocrates1.

Le Vicomte de Noailles, beau frère de La Fayette, a combattu pour l'indépendance de l'Amérique, c'est bien le moins qu'il combatte pour la liberté de la France, et il combat avec ardeur.

« Il faut reconnaître, dit M. de Castellane, que Noailles a vu la démocratie, qu'il y a cru, qu'il l'a traitée non comme une mine dont l'exploitation enrichit, mais comme un état social qu'aucune puissance humaine n'est de force à modifier. »

1. Gentilshommes démocrates, par le marquis de Castellane. Editeurs: Plon-Nourrit, Paris.

Noailles, d'ailleurs, écrivait lui-même à son fils Albert, en 1800, alors que sa femme est morte sur l'échafaut. « Le travail et l'industrie sont d'autant plus nécessaires aujourd'hui qu'il y a une grande émulation et que ces distinctions absurdes qui plaçaient la naissance avant tout n'existent plus. »

Le duc de la Rochefoucault et son cousin, le duc de Liancourt, ont appris la démocratie chez la duchesse d'Enville, la mère du premier. Le second s'est installé, après le départ du ministre Choiseul, dans son château de Liancourt en Beauvaisis; il l'a transformé d'abord en ferme anglaise, puis il y a fondé une école d'instruction d'arts et métiers pour les fils pauvres des militaires.

A la Constituante, le duc est pour la souveraineté du peuple ; il veut une monarchie tempérée par des lois faites par la nation et ses représentants: il ne veut pas d'ailleurs d'une Constituante intangible: il a l'intuition de l'avenir et le souci de ne point enchaîner cet avenir. Il organise ensuite l'assistance publique. Dès 1790, il construisait à Liancourt une filature de coton où étaient introduites vingt-quatre machines des plus parfaites qu'on eût alors. Son école d'arts et métiers devint propriété d'Etat et fut transférée à Compiègne, puis à Châlons. Le duc accepta d'en être nommé inspecteur par le Premier Consul. La Restauration lui tint rigueur. Liancourt ne s'en vengea qu'en poursuivant ses organisations sociales. Il établit dans sa ville l'enseignement mutuel et introduisit en France les caisses d'épargne dès 1818. La démocratie et la liberté ont toujours revendiqué cet homme comme leur ami. Quand il mourut, toujours disgracié, en 1825, les élèves de Châlons voulurent porter son cereueil ; la police royale intervint maladroitement, le cercueil roula dans la boue. Quant au duc de la Rochefoucault, il avait été lâchement assassiné à

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Gisors, le 4 septembre 1792. Mais à trente ans de distance, tous deux mouraient ayant foi en leur idéal de liberté et lui ayant tout sacrifié.

Stanislas de Clermont-Tonnerre, premier député de la Noblesse de Paris aux Etats-Généraux de 1789, n'est pas moins épris de liberté et connu depuis longtemps pour ses idées de réformes; mais demeuré quand même fidèle au roi il fut massacré sous les combles de l'hôtel de Madame de Brissac, le 10 août 1792, le jour même où Louis XVI abdiquait aux Tuileries.

Clermont-Tonnerre est le type le plus achevé des gentilshommes démocrates : il embrassa toutes les idées sociales de la Révolutiion: abolition des privilèges, liberté de conscience, prééminence de la volonté du peuple; il fut seulement ennemi de la démagogie et il le paya de sa têle.

« Lorsque je vins aux Etats-Généraux, a-t-il écrit à M. Duval d'Espremesnil, j'y arrivai sans autre éducation politique que l'absence des préjugés les plus répandus et l'amour de la liberté. »

Le Comte de Castellane a, pour sa part, attaché son nom à la proposition de loi d'où est sortie la liberté de conscience. A vrai dire, il n'était pas religieux. Mais nous ne parlons ici que du goût de la Noblesse française pour la liberté en 1789.

Castellane résume ainsi l'histoire de la France : « Estil une nation qui ait, plus constamment que la nôtre, méconnu les principes d'après lesquels doit-être établie toute bonne Constitution! Si l'on en excepte le règne de Charlemagne, nous avons été successivement soumis aux tyrannies les plus avilissantes... » C'est exagéré, mais cela prouve au moins un intense amour de la liberté.

Quant à la liberté de conscience, c'est Castellane qui

a proposé ce texte passé depuis dans la déclaration des droits de l'homme. « Nul homme ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses ni troublé dans l'exercice de son culte. »

Castellane, aimé de ses paysans, put passer sans menace les pires jours de la Terreur. Robespierre s'y prit trop tard en le faisant arrêter le 8 Thermidor. Le lendemain le terroriste tombait.

Quand à Henri de Virieu, le père de l'ami de Lamartine, il aime le peuple, son roi, sa religion, sa patrie.

Virieu fait décider que les droits de l'homme vont être définis sous les auspices de l'Etre Suprême. Virieu est un démocrate; il n'est pas un philosophe. Les droits du Christ lui sont chers comme les droits du peuple. Il aime aussi le roi ; il mourra dans la révolte de Lyon qui veut venger la mort de Louis XVI et le renversement des autels.

Voilà l'état d'esprit des plus grands Seigneurs à la veille de la Révolution. Serait-ce seulement parce qu'ils sont philosophes? C'est vrai pour certains. Cela ne l'est pas pour tous. Virrieu en est la preuve. Mais, amis de la liberté, ont-ils des adversaires dans le clergé! Ils n'en ont certes pas parmi les curés ; les curés, qu'on appelle le bas-clergé, aspirent à la liberté. Leurs cahiers aux Etats le disent assez et vont assez loin dans les réclamations. Mais les évêques eux-mêmes, qui portent presque tous des noms historiques, ne sont pas moins favorables à l'expansion de la liberté.

Pour s'en convaincre on n'a qu'à voir leur attitude au lendemain de la prise de la Bastille.

Le 15 juillet 1789, Le Clerc de Juigné, Archevêque de Paris, se rend à l'Hôtel de Ville avec Bailly, le maire, La Fayette, Lally-Tollendal ; il porte sur le front la couronne civique ; il harangue la foule et l'entraîne à

Notre-Dame pour un Te Deum d'actions de grâce de la destruction de la forteresse.

M. de Malide, évêquede Montpellier, a contribué à la constitution des Milices patriotiques. M. de Durfort, archevêque de Besançon, bénit les drapeaux tricolores qui viennent d'apparaître.

Le 4 août 1789, Monseigneur de Juigné est encore à la tête des prélats qui font à la nation, spontanément, l'abandon de leurs privilèges.

Monseigneur de Boisgelin, archevêque d'Aix, présidant l'assemblée, fait cette déclaration: « C'est dans les Assemblées nationales qu'un citoyen apprend à connaître sa dignité personnelle et sa véritable existence. C'est là que ses sentiments s'élèvent et que ses plus grands instincts ne sont point renfermés en lui-même. Il concourt à tous les progrès de la liberté publique : il exerce la puissance de sa nation qui semble devenue la sienne et la constitution de son pays est son ouvrage. »

Monseigneur du Lau, archevêque d'Arles, qui devait mourir martyr de la foi religieuse dans le jardin des Carmes, en septembre 1792, déclarait en 1789: « Il est glorieux pour un pays d'être appelé à la liberté, d'avoir brisé le joug delà servitude. »

Monseigneur de Chilleau, évêque de Châlons proclame: « Douze cents députés n'ont entre eux qu'un cœur et qu'une âme, et cette âme est enflammée du zèle le plus pur pour la gloire et le bonheur de la nation ! »

« Comment pourrait-on, s'écrie à l'autre extrémité de la France, Monseigneur de Montagnac, évêque de Tarbes, ne pas aimer la liberté au milieu des montagnes qui en furent toujours l'asile et dans un pays qui a joui constamment du calme au milieu des dangers. »

La France, même monarchiste, a chanté la liberté par la voix de tous ses enfants : elle a revendiqué la li-

berté de la personne humaine, la liberté de la conscience, la liberté de l'enfant, la liberté des associations, la liberté de l'enseignement.

Il se peut que, par instant, il y ait eu des régressions, des retours de tyrannie, que ces retours aient été l'œu- . vre des princes ou l'œuvre de parlements mal inspirés, mais l'amour de la France pour la liberté est telle qu'en définitive, la liberté triomphe toujours. Elle a triomphé pour la liberté de conscience en 1789 ; pour la liberté de la presse en 1830, pour la liberté politique eu 1848, pour la liberté de l'enseignement en 1850, pour la liberté d'un grand nombre d'Associations en 1901. En effet, il ne faut pas oublier que si les Associations religieuses ont été injustement exclues de la loi de 1901, un grand nombre d'institutions à esprit religieux, bridées jusquelà dans leur expansion, ont pu s'épanouir librement à la faveur de cette loi, et la voie de la liberté d'association étant ainsi ouverte, il faudra bien que les associations religieuses finisseut par passer.

De même la loi de séparation est condamnable dans son principe, mais il faut reconnaître que si l'Eglise en France y a perdu beaucoup de biens très légitimes et de facilités nécessaires, elle y a conquis une liberté d'action que les régimes anciens n'avaient jamais voulu lui reconnaître, tant il est vrai que la France a toujours gardé au cœur, malgré les lois mêmes que certaines forgent momentanément en son nom, l'amour, le culte et la pratique de la liberté.

La France proclame la liberté, elle la réclame et elle la prend. Elle fonde des écoles, des cercles, des associations de tous genres, elle bâtit plus que jamais des églises. Ses enfants veulent la liberté politique, sociale et religieuse. Ceux là seront finalement vaincus qui voudront lui barrer le chemin.

La France ne veut pas d'ailleurs la liberté pour elle eule et pour ses enfants; elle veut la liberté de Dieu îême pourrait-on dire, et elle veut la liberté des peuiles.

La France veut la liberté des peuples. On ne lui a oint vu faire de guerres de conquête. Au cours des âges lie n'a jamais revendiqué que les frontières naturelles, jes guerres d'Italie furent la fantaisie d'un moment, lais Louis XIV, lui-même abandonnait cette fantaisie t déclarait qu'il ne voulait que « remettre la France où vait été la Gaule. » Napoléon rie tint lui-même l'Euope momentanément sous le joug que pour empêcher a France de tomber sous le joug de l'Europe.

Au cours de son histoire, la France n'a fait la guerre [ue pour la liberté des peuples.

Une de ses plus vastes initiatives, en ce genre, est la ;uerre d'Amérique sous Louis XVI. Certains politiques wuvent y saisir une revanche contre l'Angleterre qui ious a enlevé le Canada. Mais la France, en tant que lation et la jeune noblesse qui en est la fleur avec La ?ayette et Rochambeau ne voient qu'un peuple jeune à ;outenir dans sa lutte pour l'indépendance ; les volontaires partent en foule. Le marquis de La Fayette a vingt ins; il vient d'épouser Mlle de Noailles : néanmoins il i'embarque sur une frégate armée à ses frais, il va com- >attre dans les rangs des Américains : il est aux affaires le Bradywina et de Montmouth; il rentre en France en 1779 pour en ramener de nouveaux secours; il se distinr,ue dans la défense de la Virginie au siège de Yorkjrown et contribue fortement à fonder la république des 3tats-Unis.

Rochambeau part aussi pour l'Amérique avec 6.000 îommes et force le général Anglais Cornwallis à capiuler dans York-Town en 4781.

La Révolution éclate : malgré des erreurs, des utopies, c'est une explosion de liberté, saluée de loin; l'Europe s'effraie et envahit le sol national. Alors, c'est la Patrie en danger, c'est l'irrésistible élan pour sauver la liberté en France et sous une impulsion généreuse, prenant l'of-; fensive, pour donner la liberté à l'Europe.

Bonaparte le proclamera dans son manifeste de Charesco à l'Armée d'Italie, le 26 avril 1796 : « Amis, je vouai promets cette conquête, mais il est une condition qu'il faut que vous juriez de remplir: c'est de respecter le» peuples que vous délivrez... Peuples d'Italie, l'armée] française vient rompre vos chaînes; le peuple français est l'ami de tous les peuples ; venez avec confiance ail devant d'elle. Vos propriétés, votre religion et vos usa-] ges seront respectés. Nous faisons la guerre en ennemi! généreux et nous n'en voulons qu'aux tyrans qui voua asservissent. »

Entraîné par cette déclaration et lui faisant confiance,; l'évêque d'Imola, Chiaramonti, le futur Pie VII, réponJ dait par un mandement dans lequel il déclarait l'union possible de l'Eglise et de la République.

En 1821, la Grèce asservie depuis des siècles procla-*; mait son indépendance et à son tour aussi elle appelait la France au secours; la France lui répondait par se» poètes et par ses soldats.

Casimir Delavigne qui avait déjà tenté de venger sa] patrie du désastre de Waterloo et de la dévastation dd ses musées, s'attendrit ensuite sur les malheurs de la nation sœur. Il prêta sa lyre au « jeune diacre de Coron » . pleurant comme les Hébreux exilés sous les saules de Babylone.

0 Dieu, la Grèce libre en ses jours glorieux, N'adoi'ait pas encor ta parole éternelle:

Chrétienne, elle est aux fers, elle invoque les deux, Dieu vivant, seul vrai dieu, feras-tu moins pour elle Que Jupiter et ses faux dieux?

Il répétait aux Grecs, pour être entendu des Français, les vers du vieux Tyrtée chantant la mort du vieux soldat:

t Liberté! liberté! viens! reçois sa grande âme! Devance nos coursieJ'S sur tes ailes de flamme. Viens, Liberté! marchons. Aux vautours dévorants Que nos corps, si tu veux, soie7it jetés en pâture. Il est cent fois plus doux de rester dans tes rangs,

Vaincu, mort et sans sépulture,

Que de vaincre pour les tyrans !

En écho triomphal et en traits éblouissants de couleurs^ Victor Hugo écrivait Les Orientales; il disait la gloirede Canaris, arborant l'incendie comme son drapeau; il. faisait pleurer sur l'enfant de Chio, l'enfant aux yeux: bleus qui, farouche, ne réclame de la compassion du passant que « de la poudre et des balles. »

A ces accents des poètes, la France, fille artistique de la Grèce, se sentait émue, transportée d'enthousiasme et la vieille monarchie de Charles X entraînait l'Angleterre avec elle et partait au secours de la jeune liberté hellénique.

Tu connais cette histoire : Au congrès d'Epidaure, les insurgés helléniques ont proclamé l'indépendance de la Grèce. Un colonel français, Tavier, organise et commande les premières troupes régulières de l'insurrection; des Comités de Philhellènes se fondent. La France est en tête. Le 20 Octobre 1827, la flotte turco-égyptienne est détruite à Navarin par les flottes de France et d'Angleterre. L'année suivante le général Maison faisait l'expédition de Morée et occupait l'antique Péloponèse.

L'indépendance delà Grèce était reconnue par l'Europe grâce à la sympathie déclarée de la France. • Comme la Grèce, c'est à la France que l'Italie doit sa 1 liberté. Il n'y a pas non plus à refaire cette histoire, j mais il faut s'en souvenir. Magenta, Solférino, sont des j victoires françaises pour le profit de l'Italie. La sœur j latine, comme la sœur grecque, ressuscite par la grâce I de la France. Ni l'une ni l'autre ne sauraient l'oublier ,j sans ingratitude.

A côté de ces libérations de peuples dans lesquelles \ la politique peut trouver son compte légitime en même 1 temps que la générosité, que d'entreprises absolument 1 désintéressées pour la réhabilitation, pour la liberté de 1 peuplades innombrables qui n'ont rien à offrir en retour a du service rendu.

On sait le sort de la malheureuse Afrique, ensevelie $} dans un esclavage hideux, jouet de trafiquants éhontés, voyant sa population mise en coupe réglée et les bandits | venant sous tous les pavillons de l'univers y faire leur j sinistre récolte de chair noire. Certes, l'Eglise protestait contre un tel trafic et Léon XIII réclamait pour la digni té humaine des peuplades ainsi décimées par les traitants; mais il appartenait à la France et à un archevêque fran çais, de prendre effectivement en main la cause des Noirs; et de mener vigoureusementla sainte croisade antiescla-j vagiste.

Nommé premier archevêque d'Alger, en 1867, Monseigneur Lavigerie, fondait en 1874 la mission du Sahara et du Soudan ; il organisait sous le nom de « Pères Blancs, » la société des missionnaires d'Alger qui déborda son diocèse et travailla la Tunisie et la Tripolitaine. Lavigerie se fit lui-même prédicateur et quêteur: il secoua la torpeur des nations chrétiennes, il parla en Belgique et à Londres pour la guerre antiesclavagiste.

Par lui, la France, uue fois de plus, demeura fidèle à son amour désintéressé de la liberté.

Et celte liberté aimée, la France la voulut pour Dieu même et pour son représentant sur terre, le Pape.

Au vme siècle, le pape Etienne est menacé dans Rome par les Lombards et leur roi Didier. Pépin, puis Charlemagne, passent les Alpes et pour sauvegarder l'indépendance de la parole du chef religieux de la Chrétienté, ils assurent d'abord son indépendance territoriale; ils font Souverain celui que Dieu a fait Pontife. Ils constituent le patrimoine de Saint Pierre et ce patrimoine subsistera tant que la France pourra le défendre.

Du vin6 au xx° siècle, des dissentiments ont pu surgir entre le gouvernement français et la Papauté, la France a toujours voulu l'indépendance du Chef de l'Eglise.

A une certaine époque elle s'est même trouvée, de ce fait, dans une situation quelque peu illogique. En 1859, Napoléon III voulut aider l'Italie à reconquérir son indépendance, mais il voulut en même temps laisser Rome au Pape : liberté des peuples, mais aussi liberté de l'Eglise.

La logique purement humaine entraînait les Italiens à convoiter pour capitale cette Rome légendaire, tête antique du monde, cité d'un éternel avenir. Le gouvernement français voulait demeurer fidèle au double idéal de la Nation : faire l'Italie plus grande tout en maintenant le Pape libre dans Rome. Il pensa d'abord pouvoir y parvenir au moyen d'une confédération d'Etats dont le Pape serait le président. Mais il ne put réaliser ce projet. Alors il hésita, et comme il arrive toujours, il parut trahir l'un pour ne pas paraître trahir l'autre, enfin il préféra paraître illogique et il donna au Pape

des soldats pour se défendre contre le roi qu'il venait d'aider. Un instant il songea à établir à Rome même l'impératrice Eugénie qui aurait joué le rôle de la comtesse Mathilde, au Moyen- Age.

Mais si le gouvernement de la France hésita et biaisa, la jeunesse de France, une fois de plus, se montra bien française.

Le Pape Pie IX avait fait appel au monde catholique pour défendre 'es droits de Saint Pierre. Son appel n'eût vraiment d'écho qu'en France. Les volontaires partirent par milliers, se recrutant dans les plus nobles familles; ce furent les zouaves pontificaux: ils avaient pour chef Charette. Les valeureux, commandés par le général Lamoricière, furent décimés par les Piémontais, en vue de Notre Dame de Lorette, à Castel-Fidardo, le 18 septembre 1860. C'étaient des martyrs.

Napoléon III embarrassé signa avec Victor Emmanuel, roi d'Italie, la convention de septembre 1864. Le roi piémontais s'engageait à ne pas attaquer le territoire pontifical. Mais la garnison française retirée de Rome, Garibaldi se jeta sur le domaine Papal. Napoléon III, pour l'honneur ds la France, fit réoccuper Rome par une brigade française et battit Garibaldi à Mentana en 1867. Mais, la guerre éclatant avec la Prusse, l'Empereur dut rappeler les troupes qu'il avait laissées à Rome et qui en sortirent le 28 juillet 1870. Le 2 septembre, la France était vaincue à Sedan; le 20 septembre, le Pape était vaincu dans Rome. La liberté de l'Eglise ne tombait que sur les ruines mêmes de la France. De cela l'Eglise se souvient.

La France a fait la dernière Croisade, comme elle avait fait la première. Elle avait armé ses fils pour conquérir le tombeau vide du Christ; elle les laissait s'armer huit siècles plus tard et elle les armait volontiers

elle-même pour garder intact le prestige extérieur de la Papauté.

La France veut la liberté pour elle, elle veut la liberté pour les peuples, et quoi qu'on en dise et quoi que certains aient pu faire en son nom, elle a toujours voulu, elle continue de vouloir la liberté pour Dieu même.

Et dans l'affreuse mêlée de 1914, pourquoi donc a-telle accepté la guerre qu'elle n'avait pas voulue, sinon pour aider la Russie à défendre la liberté des Serbes opprimés ? Pourquoi a-t-elle soutenu opiniâtrement cette guerre, sinon pour rétablir en l'intégrité de leurs droits, de leurs territoires et de leurs honneurs, tous les petits Etats violés par le militarisme prussien, les Monténégrins, les Serbes et les Belges ?

Libre, la France veut l'être au point de vue politique, social, et religieux; elle veut l'être pour elle, elle veut que par elle l'univers soit libre comme elle. Elle a accepté, pour conquérir la liberté, toutes les épreuves les plus douloureuses; elle a tenu tête à tous les oppresseurs, d'où qu'ils vinssent. Elle acceptera tous les sacrifices matériels pour garder intacte cette liberté et pour la transmettre à ses fils comme le plus beau, le plus sacré, le plus imprescriptible des héritages.

La France aime la liberté.

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