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LA FRANCE CHANTE

Sommaire. — La gaîeté de France. — Emotivité et optimisme. — La revanche par la chanson, — Malborought. — Les chansons de France. — Moyen-Age. — Renaissance. — XVIi« siècle. — Révolution. — Botrel.

La France garde donc jusque dans ses gestes religieux une aisance d'allure très caractéristique. Si elle se choque un peu de la désinvolture excessive des Italiens devant les autels et des fantaisies théâtrales dont les Espagnols entremêlent les cérémonies du culte, elle ne répugne pas moins, malgré quelques traces de jansénisme, aux attitudes figées, à l'hiératisme impassible, à tout ce qui tendrait à une pose quelconque.

C'est que le fond de la nature de France est la gaieté, la gaieté rieuse et chantante, gaieté de jeunesse et de santé, gaieté qui survit à tout et qui même se mêle à tout pour l'éclairer, le rendre plus charmant ou du moins plus supportable. Même quand elle ne rit pas, la France est gaie ; sa physionomie ouverte ignore les contractions sous le masque : elle fleurit en un perpétuel sourire: sourire malicieux, sourire attendri, sourire

dans la joie qui sait demeurer discrète, sourire dans la peine qui ne s'appesantit point sur elle-même et qui ne veut point encombrer les autres de soi.

Les émotions de France sont vives. La France, féminine, est nerveuse peut-être à l'excès, les femmes sont ainsi ; de ià proviennent leurs prostrations subites; de là aussi leurs soudains redressements, leurs volte-faces irrésistibles.

Les émotions très vives de France sont aussi rapides. Elles ont été sincères, mais elles se sont calmées. Ses prostrations ne sauraient durer et si tout commence avec un entrain et un enthousiasme que d'aucuns peuvent juger imprudent, rien ne se termine, quel que soit le succès, par le désespoir final.

Même quand la France pleure, elle ne pleurniche pas, et en femme qu'elle est, souvent elle rit à travers ses larmes, comme Y Andromaque de l'Iliade, si admirablement féminine, et ce rire toujours limpide se rythme lui-même en chansons.

Dans la tristesse comme dans la joie, la France chante : elle chante pour s'entraîner au travail, pour se payer de ses peines, ou pour les oublier, ou pour s'en venger.

Non seulement elle chante, comme dit Figaro, « ce qui ne vaut pas la peine d'être dit », mais elle chante aussi tout ce qu'il faut dire ; elle chante même quelquefois ce qu'il vaudrait peut-être autant ne pas chanter, je veux dire qu'elle saisit le ridicule, ou le plaisant, ou simplement le contraste qui peut exister en certains personnages, en certaines fonctions, et comme elle est un peu gamine, elle fredonne où d'autres s'inclineraient. C'est peut-être un défaut; mais c'est peut-être aussi une qualité quand elle fredonne seulement où d'autres murmureraient et s'irriteraient.

En France, l'optimisme vient toujours à bout de tout et tout finit par des chansons. Un trait d'esprit tire rançon des pires déboires. Au point de vue purement pratiquera France a pu quelquefois pùtir de cette'tournure d'esprit. Au point de vue du caractère, on ne peut nier qu'il y ait là un Irait aimable qui nous rend sympathiques aux autres.

Tout finit par des chansons : chez nous, un gamin qui a reçu une bonne raclée, ne se venge pas : il s'en va sifflant un air guilleret, et ainsi il ne sent plus les coups.

Ce n'est pas qu'il n'ait point de dignité ; ce n'est pas qu'il n'ait point senti l'injure, mais c'est qu'il s'estime supérieur à l'injure matérielle, c'est qu'il sait que les coups ne peuvent atteindre l'âme et que le verbe n'est point enchainé. En définitive, c'est sa revanche et la victoire de l'esprit, qu'il proclame dans un refrain; le ton de ce refrain peut être gouailleur : le sens intime en demeure profond.

Mazarin connaissait bien la France quand il disait des Parisiens accablés et indignés de leurs impôts et qui le chansonnaient : Ils chantent : donc ils paieront !

En se soumettant à la force, mais en chansonnant leur vainqueur, les Parisiens indiquaient assez qu'après tout, la question des écus était secondaire pour eux : plaie d'argent n'est point mortelle. Le Mazarin avait l'argent, ils gardaient leur gaieté.

C'est dans cet esprit que la France se vengea toujours de ces vainqueurs éphémères, et si ceux-ci l'avaient clouée au champ de la bataille brutale, elle a su les clouer, à son tour, au pilori de l'histoire, avec une chanson.

Pendant quelques années de sa vie M. de Malborought, généralissime des armées de la reine Anne d'Angleterre, au début du xviu0 siècle, a pu battre le maréchal de

Villeroi de Ramillies, le duc de Vendôme à Oudenarde et le grand Villars lui-même à Malplaquet. Il a pu être un duc comblé d'honneurs et un général couvert de lauriers. Ses honneurs, ses lauriers, ses victoires ont sombré sous les couplets rieurs d'un Français anonyme, et M. Malborought n'est revenu à la gloire ni à Pâques ni à la Trinité; il est bien mort et enterré pour l'histoire, il ne revivra que ridiculement porté en terre par quatre z'officiers, sur l'air d'une chanson d'écolier.

Que reste-il pour lui de Ramillies, d'Oudenarde et de Malplaquet ? la gaieté de France l'a déboulonné de tout son prestige, elle a rendu son nom grotesque im mortellement.

Certaines nations plus graves ont aussi des chants plus imposants. Ou vante les chorales d'au delà du Rhin et il serait d'un patriotisme puéril de les dire à présent dénuées de toute beauté artistique, encore que la mentalité réelle du peuple allemand prussianisé paraisse bien contredire, dans sa brutalité, au sentimentalisme et à l'idéal qu'elles expriment.

La France moins compassée est plus sincère; elle ne se hausse point d'ordinaire aux attitudes sévères ; elle chante surtout pour se distraire, et ainsi elle a plus de chansons qu'elle n'a de véritables chants.

Mais il ne s'ensuit pas que la gaieté de France soit sans émotion, sans grandeur et sans idéal; il ne s'ensuit pas que la chanson de France ne raconte que ce qui ne vaut pas la peine d'être dit. Ce serait en méconnaître l'art charmant et la portée profonde.

Les cantiques de France, sur des airs quelquefois un peu trop enfantins, ont contribué pourtant à nourrir la piété de France. Tout son cœur, toute son âme et tout son esprit vivent et s'épanouissent dans le moindre des couplets d'une chanson française.

La chanson française procède de l'esprit français et, par réaction, elle contribue à garder à cet esprit son élasticité. La chanson française, il est vrai, a tout d'abord, la grâce légère. Grâce et souplesse sont caractéristiques de la manière française. La France ne saurait pas ne pas être gracieuse ; elle apporte sa gaieté primesaulière à l'expression des plus nobles sentiments comme des impressions les plus insignifiantes.

D'un rien elle fait un bijou, même avec des mots : sur un rythme facile et simple, elle brode de charmantes choses; mais il faut bien que cette grâce, précisément parce qu'elle se connaît et qu'elle a conscience d'ellemême, ne se prenne pas trop au sérieux, extérieurement. Cette grâce sera légère ; elle paraîtra s'oublier, elle ne posera qu'à peine, dans sa crainte de peser et de paraître lourde.

Mais cette grâce si légère, si aisée, ne sera point un simple calcul de l'esprit : ce n'est point la grâce facile du sceptique qui n'a, quand il parle, qu'à songer à la résonnance des mots et à la silhouette des gestes.

Une émotion imprègne la moindre chanson de France, qui est vraiment française; émotion réelle qui se trahit dans la gaieté même, dans le trait d'esprit, par un mot, par une allusion, par une nuance dans l'intonation, mais émotion si pudique et si discrète qu'elle passe inaperçue aux yeux qui ne sont point de France.

On n'en voit que la grâce, ou finit quelquefois par en deviner l'esprit, on n'arrive que plus difficilement à eu saisir l'émotion. Gela est fugitif, il est vrai, mais cela est surtout et presque toujours si tenu que cela est intraduisible.

Serait-ce que cette émotion est à fleur de peau ? non, c'est au contraire que cette émotion est très intime, de qualité très délicate, qu'elle rougit d'elle-même comme

l'aube et comme la pudeur, et qu'elle s'exprime en mots de voile, de demi-teintes, de gazes lumineuses, nuancées comme les sentiments que ces mots veulent traduire sans les trahir, sans les déformer, sans les exposer, sans les profaner.

Il ne s'agit point de violents éclats de sentiment, il ne s'agit point ici d'ivresse de passions, de transports désordonnés, de brutalité ; il s'agit surtout des suavités du sentiment ; il s'agit de dire la griserie à demi consciente du cœur, qui avive un peu le teint, qui met une eau plus brillante aux yeux, qui gonfle imperceptiblement le cœur, qui donne une allégresse qu'on ne saurait définir, qu'on ne cherche pas d'ailleurs à définir. C'est pourquoi la chanson de France, si elle n'est pas larmoyante, n'est pas non plus tapageuse ni d'une béate sérénité. Le ciel de France est d'un bleu clair, mais d'un bleu pâle : quelque brume translucide, mais réelle, y flotte sans cesse. Il n'a point la couleur crue des ciels d'Orient, il garde une touchante mélancolie, et cette mélancolie qui teinte la gaieté du ciel de France, teinte aussi la gaieté de la chanson française.

Rien de touchant en effet comme certaines romances de France, comme ces adieux à la fin du jour ou même à la fin de l'amour, que révèle un couplet sans prétention et qui ne dramatise point.

Rien de touchant comme cette mélancolie qui émane de nos chansons et même de nos rondes enfantines : mais jamais rien de rude; aucune aspérité, aucune âpreté, dans cette mélancolie. Le ton même en est ouaté, pour ainsi dire. L'âme s'y complaît plus qu'elle n'en souffre, ou du moins sachant le prix des sacrifices et qu'ils portent en soi leur immanquable récompense, elle trouve dans la souffrance même, comme un témoignage de sa dignité ! C'est pourquoi cette mélancolie est

souriante ; c'est pourquoi elle attendrit sans exagérer : c'est pourquoi le malheur des amants français ne fait point de jaloux et ne lasse point ceux qui le lisent ou qui l'entendent chanter.

L'opinion publique, au contraire, adopte ces héros de la chanson et les situe en des poses sympathiques, sans contraction des traits, sans excès dans le geste, sans rien d'outré, mais en une attitude de résignation sereine qui désarmerait la justice elle-même.

C'est en effet, que le fond de la chanson de France, c'est l'amour ; mais bien plutôt l'amour qui meurt que l'amour qui tue. En général, la chanson de France n'est pas tragique. Elle ne présente point de scènes violentes ou de sanglantes vengeances. Elle ne se plaît point aux rapts ni aux assassinats ; d'autre part, elle ne fait point l'angélique, elle ne se perd pas en une fausse ingénuité et dans une affectation d'innocence.

Rien de brutal, mais rien non plus de trop naïf. Pas d'amour qui tue, mais pas d'amour non plus, sauf des exceptions d'ailleurs charmantes, qui s'arrête au seul platonisme. La France n'est point le pays de l'idéalisme exagéré et la chanson française, née libre comme tout ce qui sort de l'âme de France, se moquerait d'ellemême si elle se voyait affublée de pruderie. Nous verrous comment aime la France : elle chante comme elle aime, avec tout son être, et si rien n'égale le charme de ses chansons amoureuses, rien non plus n'en égale la saine liberté. Mais, tout de même, c'est de France qu'est née la chanson courtoise; si d'autres en ont exagéré la manière, la France a su en sauver la première saveur et ce délicat plaisir que l'on prend à voir un amant discret s'arrêter dans l'expression d'un aveu qu'il a su faire comprendre.

La chanson de France sait être d'un réalisme de bon

aloi. Parce qu'elle tend à garder aux sentiments humains leur naturel, elle ne fait point des amants, des anges; elle sait tout l'attrait d'un sonrire, elle dit franchement la saveur d'un baiser, elle apprécie l'amplexion d'une caresse; elle se plaît même à une certaine gaminerie dans ce qu'on appelle le braconnage amoureux. Le cacher serait de la pure hypocrisie ; ce serait aussi la méconnaissance la plus ridicule de la nature humaine ; si la chanson de France, même dans l'amour malheureux, garde à la mélancolie un sourire et un reflet d'esprit, si l'âme française, même prostrée par la douleur, s'applique à tomber avec une grâce, à plus forte raison, doit-on s'attendre à ce que l'amour, heureux ou qui espère l'être, s'émancipe un peu en une espièglerie presque gamine. C'est « pour le bon motif » comme on dit en France et alors il ne faut pas se scandaliser outre mesure, puisqu'aussi bien, un couplet est pour certains cœurs, comme une soupape de sûreté et que le mot lancé n'entraîne pas toujours l'adhésion de la volonté.

La vraie chanson de France n'est point la chanson grossière; il se peut que l'esprit glisse quelquefois sur une pente trop facile et que, dans les sujets amoureux, d'allusion en allusion on en arrive à un réalisme de sous-entendus plus dangereux que le réalisme tout cru ; il ne s'agit point ici de justifier toutes les chansons qui peuvent être chantées en France; l'abus d'une qualité ne saurait faire oublier l'excellence foncière de cette qualité, et la qualité excellente de la chanson de France, c'est le naturel, le naturel en toutes choses, l'horreur de l'hypocrisie et cette tendance très naturelle aussi à arracher les voiles superflus dont une fausse pudeur a quelquefois affublé la beauté, moins malsaine souvent quand elle n'est vêtue que d'elle-même.

Aussi bien cet esprit de la chanson de France se tourne-t-il parfois à des sujets plus graves.

La Frauce ne chante pas que l'amour, si discret ou même si joyeux que puisse être cet amour.

Ce rythme facile de la chanson lui a servi plus d'une fois à dire ses indignations, ses espoirs et ses rêves. Sa chanson qui est souvent une caresse peut devenir quelquefois un soufflet, certains en ont été flagellés qui ne s'en relèveront jamais. La satire, en effet, a quelquefois emprunté chez nous l'aile de la chanson pour atteindre mieux son but.

En France, les sermonneurs moroses ont peu de chance d'être écoutés. Il faut chez nous prêcher le bien, dénoncer le mal, mais en gardant toujours le sourire.

De fait, un couplet assomme plus sûrement qu'un gros volume. Les meilleures satires de France ne sont pas les lourdes argumentations de Boileau ; elles tiennent en une ligne, en une strophe de chansonniers, coups d'épingles appropriés aux circonstances et qui ont servi successivement à crever toutes les baudruches gonflées de leur vaine importance.

Mais la France n'a pas seulement chanté pour s'amuser ; elle n'a pas seulement chanté pour jeter un cri de détresse, de colère ou de mépris ; elle a su, dans une simple chanson, plus mâle et plus ardente, faire s'envoler en plein ciel, à la face des nations, les grandes idées dont elle est la source la plus féconde et la plus pure expression.

Personne, mieux que la chanson de France, n'a chanté la liberté, non seulement la liberté pour soi, mais la liberté pour tous ; non seulement le patriotisme étroit, mais ce large sentiment de patriotisme humain qui embrasse tous les peuples. Ces chants guerriers ont ceci

de particulier qu'ils ne décèlent point l'orgueil, mais un profond amour des autres ; ils ne menacent point de la tyrannie, ils convient à la liberté et ils la promettent. Ils ne disent point dans une folie de vanité : la France au-dessus de tout, mais ils disent : la France meilleure et plus humaine que tout, la France secourable et fraternelle aux autres, la France libre pour donner la liberté et non pour la restreindre.

La « Marseillaise » elle-même, écrite en une heure d'exaltation patriotique, ne réserve la vengeance qu'aux traîtres à la Patrie et le « sang impur » qu'elle maudit n'est point celui des peuples ni même celui des rois qui n'attentent pas à la liberté.

Ainsi au gré des sujets qu'elle chante, la France élève le ton, mais jamais elle ne perd sa générosité native ni même sa gaieté. C'est allègrement qu'elle entraîne les régiments de Sambre et Meuse?

La gloire était leur nourriture Ils allaient sans pain, sans souliers; La nuit, ils couchaient sur la dure Avec leurs sacs pour oreillers.

Ouvrir un recueil des chansons de France, c'est ouvrir toute l'histoire de France ; c'est revivre toute sa vie sentimentale, sa vie littéraire, sa vie politique, c'est recueillir un écho de son âme à travers les siècles.

Douces chansons de France : échos de la Patrie, berçantes ou allègres, spirituelles ou mélancoliques, naïves complaintes, romances exquises, rêves du cœur ou de l'esprit, c'est la France tout entière, aimante et joyeuse, fine et sincère, qui revit en vous.

Les ballades du Moyen-Age, dont on ne sait plus guère sur quel air elles se chantaient, ont déjà cette mélancolie charmante et la fraîcheur des Neiges d'An-

tan. Villon s'est révélé bon chansonnier de France, en trouvant ce seul titre.

Veux-tu que nous repassions ensemble quelques-unes de ces chansons ?

Tout le Moyen-Age est rempli par les Croisades et par les guerres contre les Anglais. Que de chansons nous ont values ces expéditions plus ou moins heureuses !

Chaque province de France eut les siennes qui trahissent le terroir. Une des plus célèbres remonte bien audelà du xvie siècle, époque à laquelle elle fut translatée de l'armoricain.

C'est la chanson de Jean Renaud, chevaleresque, courtoise et dramatique tout ensemble.

Quand Jean Renaud de guerre revint Tenait ses tripes dans ses mains.

Sa mère, à la fenêtre en haut:

c Voici venir mon fils Renaud. »

Bonjour, Renaud, bonjour, mon fils; Ta femme est accouchée d'un fils.

— Ni de ma femme, ni de mon fils Je ne siurais me réjouir.

Qu'on me fasse vite un lit blanc Pour que je m'y couche dedans — »

Et quand ce vint sur le minuit Le beau Renaud rendit l'esprit.

— Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que j'entends pleurer ici ?

— C'est un petit page qu'on fouette Pour un plat d'or qu'est égaré. »

— Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que j'entends cogner ici ?

— Ma fille, se sont les maçons Qui raccommodent la maison.

— Dites-moi, ma mère, ma mie.

Qu'est-ce que j'entends sonner ici?

— C'est le petit dauphin nouveau-né, \ Dont le baptême est retardé.

— Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que j'entends chanter ici ?

— Ma fille, ce sont les processions Qui font le tour de la maison.

— Dites-moi, ma mère, ma mie.

Quelle robe mettrais-je aujourd'hui?

— Mettez le blanc, mettez le gris, Mettez le noir, pour mieux choisi.

— Dites-moi, ma mère, ma mie, Irais-je à la messe aujourd'hui?

— Ma fille, attendez à demain Et vous irez, pour le certain.

Quand elle fut dans la grande allée.

Un petit enfant se mit à crier:

Voilà la femme de ce seigneur Qu'on enterra hier à trois heures.

Quand elle fut dans l'Eglise entrée De l'eau bénite on y a présenté Et puis levant les yeux en haut Elle aperçut le grand tombeau.

c Dites-moi, ma mère, ma mie, Qu'est-ce que ce tombeau signifie?

— Ma fille, j'puis pas vous le cacher C'est votre mari qu'est trépassé. »

Renaud, Renaud, mon réconfort, Te voilà donc au rang des morts Divin Renaud, mon réconfort, Te voilà donc au rang des morts ! »

Elle se fit dire trois messes :

A la première, elle se confessa A la seconde, elle communia, A la troisième, elle expira!

Si cette chanson médiévale tourne encore un peu au poème héroïque, nous avons, à partir du xvn0 siècle, la chanson vraiment alerte, joyeuse, quelque peu gauloise, au vol modéré comme l'idéal qu'elle représente, et qui serait insuffisant si la France n'avait pas su trouver sur d'autres rythmes d'autres accents.

C'est ici la chanson d'un âme heureuse, optimiste, qui déjà « ne s'en fait pas », pour employer une expression atrocement moderne, qui n'a pas de grandes peines, parce qu'elle sait se contenter de tout, et qu'elle se garde des grandes catastrophes sentimentales par la grâce d'un esprit équilibré et qui arrive à trouver, dans ses mésaventures mêmes, le côté plaisant qui l'amuse et en l'amusant, la console.

Le xvne siècle par ailleurs si solennel donne bien pourtant sa vraie note à la chanson française, galante sans fadeur, sincère sans rien de tragique. Le grave Boileau lui-même n'a-t-il pas écrit la délicieuse chanson de Sylvie, d'un goût tantinet précieux autant que pouvait être précieux le satirique grondeur :

Mon cœur, vous soupirez au nom de V infidèle... Avez-vous oublié que vous ne l'aimez plus?

Molière a inséré dans le Misanthrope cette chanson qu'il trouvait de si bon aloi et qui donne bien le ton du désintéressement de l'amour français.

Si le roi m'avait donné Paris, sa grande ville, Et qu'il m'eût fallu quitter L'amour de ma mie:

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris :

J'aime mieux ma mie

0 gué !

J'aime mieux ma mie !

Pierre Corneille qu'on se représente volontiers si grave a écrit une chanson, charmante de désinvolture et vraiment bien française. C'est de l'émotion à fleur de peau, cette fois, c'est une aimable plaisanterie, c'est l'esprit qui entre en gaieté sans que le cœur se trouble, sans que rien de malsain gise sous cette verve qui s'amuse et se grise d'elle-même :

Quand je vois un beau visage, Soudain je me fais de feu ; Mais longtemps lui faire hommage Ce n'est pas bien mon usage ; Mais longtemqs lui faire hommage Ce n'est pas bien là mon jeu.

J'entre bien en complaisance Tant que dure une heure ou deux ; Mais en perdant sa présence, Adieu toute souvenance ; Mais en perdant sa présence, Adieu soudain tous mes feux.

Plus inconstant que la lune, Je ne veux jamais d'arrêt, La blonde comme la brune En moins de rien m'importune ; La blonde comme la brune En moins de rien me déplaît !

Si je feins un peu de braise Alors que l'humeur m'en prend, Qu'on me chasse ou qu'on me baise, Qu'on soit facile ou mauvaise, Qu'on me chasse ou qu'on me baise, Tout m'est bien indifférent.

Rien de moins larmoyant, rien de plus français qu'une telle chanson. Elle est du grand siècle, et du grand tragique. Elle trahit donc doublement la persistance de la verve gauloise et de la gaieté, à travers l'époque la

plus pompeuse et dans les âmes apparemment les plus en accord avec cette pompe.

C'est un joli sentiment d'amour sans fard et sans intérêt que chante la chanson uu peu énigmatique de La fille du roi ou du Mariage anglais, allusion sans doute au mariage de Catherine de France avec Henri V d'Angleterre, en 1420, au pire moment de la guerre de Cent Ans.

C'était la fille au roi français Que l'on marie au roi anglais.

0 méchante mère! empêchez

De m' emmener:

J'aimerais mieux soldat français Que roi anglais !

Est-elle assez charmante aussi d'incohérence et de sentiment la chanson connue : Auprès de ma blonde, où il est question de la guerre de Hollande, de Versailles et de Saint Denis.

Aux jardins de mon père Les lilas sont fleuris :

La caiW, la tourterelle Y viennent faire leurs nids.

Dites-nous donc, la belle, Où donc est voir' mari ?

Il est dans la Hollande, Les Hollandais l'ont pris!

— Que donneriez-vous, belle, Pour revoir votr' mari ?

— Je donnerais Versailles, Paris et Saint-Denis.

Les tours de Notre-Dame Et la croix d'mon pays!

Le xviiie siècle, si libertin et si sec dans son ensemble a laissé pourtant des romances d'une sentimentalité exquise, toutes de rubans et de fleurs, pour ainsi dire.

C'est la chanson du chevalier de Florian.

Ah! vous dirai-je, marnant Ce qui cause mon tourment?

Depuis que j'ai vu Sylvandre Me regarder un d'œil tendre, Je me dis à tout moment :

Peut-on vivre sans amant !

C'est du même Florian, cette romance d'un sentiment si vrai :

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment :

Tourment d'amour dure toute la vie.

C'est de lui encore la romance d'Estelle, imitation d'une ancienne pastorale du Languedoc et dont on dit que la reine Marie-Antoinette a inspiré la musique.

Ah! s'il est dans votre village Un berger sensible et charmant, Qu'on chérisse au premier moment, Qu'on aime ensuite davantage, C'est mon ami ; rendez- le moi :

J'ai son amour, il a ma foi.

A la même époque, en des comédies d'âpre satire, comme le Mariage de Figaro, Beaumarchais intercalait la touchante Romance de Chérubin, un petit page un peu polisson pourtant, mais qui trouvait tout de même le moyen de dire des choses angéliques à la comtesse, sa marraine, dont il était amoureux.

J'avais une marraine, Que mon cœur, que mon cœur a de peine !

J'avais une marraine

Que toujours adorai.

Je veux, sans prendre haleine, Que mon cœur, que mon cœur a de peine,

Mourir de cette peine,

Mais non m'en consoler!

C'était le temps des Bergeries, c'était le temps où l'on affectait les goûts champêtres, où les seigneurs libertins et les grandes dames coquettes se pâmaient avec sensibilité devant la prétendue innocence de Colette et de Lubin. La chanson est l'écho de cet engouement auquel peu de choses ont correspondu dans la réalité, mais au moins cet engouement trahit une aspiration. Il donne bien une idée de la chauson amoureuse en France, espiègle un peu, mais tendre toujours, jusqu'en ses privautés et qui rachète certaines hardiesses de geste par la sincérité du sentiment. Ce goût charmant a survécu à ces beaux jours paisibles de l'automne des Lys en France. Même en pleine Révolution, des révolutionnaires avérés comme Fabre d'Eglantine, rimaient encore des romances sentimentales, comme :

11 pleut, il pleut, bergère, Rentre tes blancs moutons !

La Révolution passée, c'est encore l'amour et l'amour pauvre, l'amour ne vivant que de soi que Béranger, sans en être digne lui-même, chante dans la fameuse chanson :

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans J'échangerais ce qu'il me reste à vivre Contre un des mois qu'ici Dieu m'a comptés!

Mais la chanson, même amoureuse, n'est pas sans esprit. Musset en a donné la preuve dans son immortelle Mimi- Pinson qu'il faut savoir par cœur, si on veut prendre une idée de la manière dont on sait chez nous concevoir et chanter l'amour honnête et libre à la fois, de verbe vif et de geste rapide, qui ne perd pas la tête, même quand il donne le cœur.

Mimi-Pinson est une blonde, Une blonde que l'on connaît ;

Elle n'a qu'une robe au monde Landerirette Et qu'un bonnet!

Le Grand Turc en a davantage '.

Dieu voulut de cette façon La rendre sage,

On ne peut pas la mettre en gage

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille Si Dieu le veut ; c'est dans son droit, Elle aura toujours son aiguille Landerirette,

Au bout du doigt ; Pour entreprendre sa conquête Ce n'est pas tout qu'un beau garçon,

Faut être honnête, Car il n'est pas loin de sa tête, Le bonnet de Mimi Pinson!

D'un gros bouquet de fleur d'orange Si l'amour veut la couronner, Elle a quelque chose en échange,

Landerirette !

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine, Un manteau sur un écusson :

C'est l'étui d'une perle fine, La robe de Mimi Pinson!

A la même époque, le pauvre Hégésippe Moreau chantait aussi, avec un brin d'amour, la fermière entrevue au passage et que ses couplets ont immortalisée.

Honneur à la fermière ! elle est

Si gentille et si douce C'est l'oiseau des bois qui se plaît

Loin du bruit sur la mousse !

Ma chansonnette, prends ton vol,

Tu n'es qu'un faible hommage ; Mais qu'en avril le rossignol

Chante et la dédommage!

Que chassé par ses chants d'amour

L'oiseau du cimetière Longtemps, longtemps, se taise pour La ferme et la fermière!

Je passe la chanson à boire, qui est cependant bien caractéristique aussi de la manière de France: le bon vin de France, le cidre de Normandie, breuvages qui grisent agréablement, qui mettent en gaieté sans empoisonner le sang, qu'on boit au grand air et qui donnent de l'esprit; sujets nationaux que ceux-là: genre un peu vieillot peut-être, mais qui n'est point sans une certaine saveur.

Désaugiers et les poètes du Caveau ont excellé dans ce genre; certains curés de campagne aussi qui sont eux-mêmes de France et je sais certaine chanson du cidre de Normandie, d'un curé d'Alvimare, qui fait bien écho aux Cloches de Corneville, d'un sentiment très délicat et d'un goût de gourmet avisé.

Il est sur la terre cauchoise

Un doux liquide aux blonds reflets,

Que sur chaque table bourgeoise,

On réserve aux plus fins palais.

Cidre pur! à toi notre hommage,

Tu fus l'ami de nos aïeux,

Et dans ta mousse aux tons joyeux,

Nous rit encor leur douce image !

Quant aux chansons guerrières, ou les connaît assez. La Marseillaise a des strophes admirables :

Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus ; Nous recueillerons leur poussière Et la trace de leurs vertus!

Le Chant du départ est toujours d'actualité.

La victoire, en chantant, nous ouvre la carrière,

La liberté, guide nos pas ; Et du nord au midi, la trompette guerrière

A sonné l'heure des combats.

Le Chant des Girondins reste sublime de beauté stoïque.

Par la voix du canon d'alarmes La France appelle ses enfants Allons, dit le soldat: aux armes!

C'est ma mère ; je la défends.

Mourir pour la Patrie Cest le sort le plus beau, le plus digne d'envie !

La plus basse misère morale elle-même aura ses chansons pour se donner comme un pâle reflet d'idéal.

Aristide Bruant a su trouver une expression pour ce grouillement de sentimentalité qui gît dans les bas-fonds du peuple des fortifications de Paris ; il a sondé l'âme de gavroche et de gigolette ; il a saisi l'éclair f urtif qui peut jaillir du cœur même de la débauche crapuleuse. Il a mis un parfum de lilas aux fenêtres de bouges infects.

Il faut lui en savoir gré, c'est encore et malgré tout un peu de la chanson de France, dévoyée, mais réelle.

D'ailleurs en réaction nécessaire et pour remettre en plein ciel l'âme chantante de la France, le barde Théodore Botrel est venu; il a exprimé, il a popularisé, sur des rythmes faciles et en d'exquises paroles, l'amour honnête et naturel, sans bégueulerie et sans crudité, l'amour vrai et providentiel où l'on ose parler de sourires et de baisers, mais où l'on sait aussi garder la pudique et délicieuse réserve des fiancés honnêtes et délurés.

C'est toute une litanie charmante que l'on pourrait égrener ici, avec les titres seuls de ces chansons, si révélatrices de l'âme aimante et joyeuse de France. Amour de la grande et de la petite Patrie: France et Bretagne, lilas blanc de Paris, fleur d'ajonc d'Arvor, coiffes de linon, pen-bas un peu lourd, clochers à jours et mer mugissante, romans délicats de cœurs de marins, muets et embrasés !

On sait par cœur la Paimpolaise, les fraises de Plougastel, Ohé ! la Paludière, la Corvette, ce navire décrit si finement et transmué en jeune fille, si bien qu'à la fin on ne sait plus trop s'il s'agit d'une barque ou d'une fiancée !

Il faudrait tout citer, citons-en quelques-unes seulement. Cœur d'ami, si vibrant d'émotion, si ingénieux et si délicat.

Deux gars s'en ont allés sur l'eau Pour faire la guerre à ceux d'Angleterre;

Deux gas s'en sont allés sur l'eau, Tous les deux natifs du vieux Sainl-Malo.

L'un des deux avait une promise Qui pleurait sur le rempart assise.

— Adieu ! Je reviendrai 'vainqueur, Et, mort ou vivant, vous aurez mon cœur !

Nos gars ont bourlingué trois ans Sur le vieux Surcouf le roi des Corsaires.

Nos gars ont bourlingué trois ans Sur le vieux Surcouf, le roi des forbans

Mais celui qu'attendait sa promise, Un beau jour qu'on faisait une prise Reçut un boulet de canon Qui Vétendit mort au milieu du pont.

Celui qu'était parti joyeux, Rapporta le cœur de son camarade,

Celui qu'était parti joyeux S'en revint tout seul des pleurs dans les yeux.

II s'en fut chez la jeune promise Et lui dit : « Voilà ma part de prise : Le cœur du meilleur des amis Qui revient à vous comme il l'a promis.

Tous deux se mirent à pleurer Sur le cœur saignant de l'ami d'enfance,

Tous deux se mirent à pleurer Quand le cœur, tout haut, se mit à parler.

t Ecoutez! disait-il à la belle Je vous donne à cet ami fidèle ; Son cœur est un cœur amoureux Qui vous aimera d'un coup pour tous deux.

Dieu vous donne une promise telle Et surtout un cœur d'ami fidèle :

Un cœur qui parlerait encore Pour votre bonheur quand il serait mort !

Un pays qui sait et qui chante de telles chansons révèle une âme singulièrement charmante jusque dans ses folies, honnête jusqu'en ses privautés, toute de sentiment, toute d'entrain, toute d'amour vivant !

Il faut entendre scander par les garçons cette autre chanson du barde breton qui incarna trop peu longtemps, mais jusqu'à la fin, avec sa « douce » femme l'âme double de la chanson française, la chanson des Filles de Pont-Aven.

Connaissez-vous les filles Du pays des Moulins ?

Dieu! qu'elles sont gentilles Que leurs yeux sont câlins !

Chantons Pont-Aven^et ses filles Chantons donc la fleur d'ajonc!

Fleur d'ajonc est rustique Et très douce à la fois, Jamais elle ne pique Que les doigts maladroits!

Chantons Pont-Aven et ses filles Chantons donc la fleur d'ajonc!

Et que d'alertes chansons, tu pourrais chanter toimême, mon cher artilleur, qui flottent dans ta mémoire et qui ont gardé toute la saveur du terroir originel.

Plus que tout autre, le soldat aime à chanter et il convient de lui apprendre les tendres et fines chansons de France qui marient si bien en elles le sentiment et la gaieté, qui ont tout à la fois de l'allure et de la discrétion, qui disent si bien les grands actes de la Patrie comme les intimes émotions du cœur.

La France, depuis sa naissance, a traversé les siècles et les peuples en chantant. Non seulement elle a passé libre et fière, mais elle a passé joyeuse ; non seulement elle a semé les nobles idées, mais elle a égrené les notes de gaieté. Elle a chanté, certes, quelquefois, ce qui ne vaut pas la peine d'être dit: c'était pour s'amuser; mais elle a aussi empenné de la légèreté d'un refrain aérien les idées les plus graves. Ces idées, chez les autres peuples, se traînent lourdement ; elles ont peine à soulever l'enthousiasme; elles se gournient et elles écrasent. En France, comme l'alouette gauloise, elles s'envolent et elles chantent. La vérité, chez nous se fait chanson pour voler plus vite et plus haut ; ainsi non seulement les vérités illuminent les esprits, mais aussi elles échauffent et elles entraînent les cœurs.

Chante donc, mon cher artiilleur, chante avec la France, et avec elle, élève-toi aux belles idées et aux nobles amours qu'elle sait si bien chanter !

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