‹ L'Ame de FranceChapitre 13 sur 18 · LA FRANCE RIT · texte numérisé non relu

LA FRANCE RIT

Sommaibe. — Le rire de France, espièglerie et mépris du cérémonial. — Les gabs de Gharlemagne. — Les fabliaux, Marot, Corneille, Madame de Sévigné, l'esprit des rois, l'esprit du peuple.

Qu'elle chante la joie ou la mélancolie, qu'elle dise la gloire ou le malheur, qu'elle fustige les puissants détestés ou venge la justice, la chanson de France, dans la grâce ou dans la colère ne perd jamais le sourire : elle illumine tout de je ne sais quel rayon de bonté, c'est qu'au fond et malgré tout, la France est gaie. Elle ne chante point de rage ni même avec amertume comme certains qui trouveraient seulement dans un couplet le canal cristallisateur du fiel de leur âme ; la France" chante parce qu'au fond elle est d'un optimisme robusw et qu'elle ne saurait s'affliger longtemps des contingenj ces, même les plus fâcheuses. Son génie généralisateuj s'élève vite de l'accident pénible à la sérénité perms nente du principe. Elle domine l'instant qui passe portant ses regards sur l'avenir sans fin, elle se consoj d'une défaite momentanée du droit lui-même par

paisible certitude qu'elle garde, des définitives revanches.

Voilà pourquoi' la France chante, voilà pourquoi surtout la Fiance est essentiellement gaie ; pourquoi elle rit toujours jusqu'à scandaliser autrui.

Non seulement la France sourit d'une expression exquise, mais la France rit d'un rire retentissant, sonore, cristallin, hardi et espiègle; ce rire franc à tout égard est un mélange de candeur et d'esprit; il trahit bien une fois de plus le double élément du caractère français fait de liberté d'allure et d'élégance combinées. Un Français ne pose pas : il ne le saurait longtemps et le pourrait-il savoir qu'il ne le pourrait vouloir; toute contrainte lui est insupportable.

Ceux-là même qui comme Louis XIV se sont imposé un cérémonial, en étouffent les premiers, et ont provoqué chez ceux qu'ils y avaient un instant soumis avec eux, le désir de terribles revanches. Mais si le Français ne pose pas, s'il aime le naturel et l'aisance, il ne tombe pas non plus, d'ordinaire, dans l'épais débraillé. II. ne se guindé ni ne se vautre. Il rirait de faire l'ange : mais il répugne à faire la bête. Il aime avant tout l'esprit. Il se plaît sans doute parfois à friser l'écueil, mais c'est surtout pour se donner le plaisir de l'éviter, c'est quand on croit qu'il va tomber lourdement qu'il se relève avec plus de prestesse. Il sauve d'un mot une situation qui se fait scabreuse. Il aime jouer avec le feu; mais il sait ne s'y point brûler. Ce papillon qui tourne comme étourdiment autour d'un lampe aux mille reflets, s'y complait, à la vérité, mais il demeure quand même d'esprit assez lucide pour s'arrêter à temps. S'il doit mourir, ou l'a dit pour l'un d'entre eux, Vincent Voiture, ce sera encore avec esprit; il saura mourir avec grâce et à temps.

Où d'autres s'embrouilleraient, il se tire sans dépens, même avec avantage, d'un sursaut inattendu; et cependant on aurait tort de penser qu'il se possède si bien que son rire est factice et qu'il joue la comédie, nul n'est moins comédien que lui : rien n'est moins forcé que le rire de France.

Ce n'est pas le rire pincé du puritain qui veut garder des airs détachés et même prendre des airs scandalisés, et qui croit manquer à sa dignité et perdre son prestige en riant. La tristesse est pour celui-ci la sauvegarde de l'autorité et comme le signe de la vertu.

En France, on professe volontiers, même parmi les plus saints, qu'un saint triste est un triste saint, et le rire jaillit limpide des lèvres des plus chastes religieuses avec je ne sais quoi d'espiègle encore.

Mais ce rire de France, s'il est vraiment d'un français de France, n'a rien d'épais ni de lourd ; il n'écrase pas comme le rire du teuton, rire qui n'éclate bien que dans les hoquets de l'ivresse et dont on dirait mieux qu'il est une éructation. ,

Ce n'est point la grossièreté purement grossière qui suffit à le faire naître ; il faut qu'il s'y mêle comme un contraste qu'il la fasse plaisante ou inattendue qui lui donne je ne sais quoi de pittoresque où l'esprit trouve quand même sa place et sa pâture. La lourdeur en France tombe à plat. Où le Germain se vautre, le Français se détourne, sinon par vertu, au moins par esthétique. Il ne lui faut peut-être qu'un grain d'esprit pour lui faire accepter un ragoût quelque peu faisandé, mais à tout le moins y exige-t-il ce grain d'esprit dont le Germain n'a cure et devant lequel se voilerait la face un puritain.

C'est que le rire de France, expression, éruption pour mieux dire, de l'âme de France, lui vient de très loin, a

passé, par mille tamis où il s'est dépouillé des scories, allégé des pesanteurs boueuses, pour prendre au contraire, mille sucs dont la combinaison bien dosée lui a donné un caractère particulier, si original maintenant que tout ce qu'il peut tenir d'ailleurs s'est fondu comme eu un nouveau mélange, mixtum ac bene compositum.

Le rire de France est clair et sans arrière pensée comme le ciel de la Grèce. Il a pris les tonalités du rire athénien qui ne s'exerçait point toujours sur de belles choses, mais qui les faisait voir sous je ne sais quel beau jour. Ce rire jaillit soudain et il mousse comme le vin de Champagne, il fuse droit, — n'importe où, il est vrai, — débordant les coupes, inondant les nappes; mais comme à la mousse intempérante du Champagne, ■pardonne, à cause du fumet, ses hardiesses, ses exubé-^ tances et même ses indiscrétions au rire de France.

Sa mousse, comme celle du Champagne, a la repu-, tation de ne point salir ce qu'elle éclabousse.

Cette mousse claire est, en effet, de qualité très tii>ts : dans ses mille facettes, c'est Paris même qui rit et Paris c'est le rire de France dans toute son expression: c'est le raffinement dans le naturel; c'est l'aisance souveraine où il semble que rien ne soit à reprendre, c'est ce tact impeccable qu'on chercherait vainement à prendre en faute grave.

Clarté de ciel, mousse devin, esprit pétillant, lumière sereine et sonorité transparente, tel est le rire de France, que nul peuple n'a jamais su ni ne saurait imiter ja-

Ce rire vient de Grèce, certes : mais combien épuré, » ieu plus subtil, combien plus irrésistible! qu'est-ce <; la jovialité d'Aristophane, traînante encore, auprès |i re envolé de Molière ou de Musset? Je ne parle pas du gros rire paysan des Romains les plus nobles, ni

du rire à l'espagnol qui craint de froisser sa fraise; que l'Anglais rie ; je veux le croire ; mais il n'a point la lèvre faite au rire franc ; il affecte, au moins en public, de garder une dignité, quelque peu hautaine et distante.

Les bonnes farces où l'on rit sans contrainte sont d'essence française; les meilleures sont celles où l'on sent le plus notre terroir. La gauloiserie ne doit pas toujours être prise en mauvaise part, gauloiserie veut dire surtout : saveur, ingéniosité plaisante de la trouvaille, pittoresque si spirituel du mot qu'il entraîne la; gravité des plus graves et qui suffirait selon l'exprès-, sion populaire, « à dérider un mort ». Gauloiserie, franchise et liberté du rire, jaillissant spontanément sans vouloir coudre du mal à la simple malice; accroc peut-j être au décorum conventionnel du langage ou de l'at-l titude, mais qui ne déchire point traîtreusement le prochain et ne tue ni l'empressement au devoir dès qu'il se présente, ni l'aptitude au dévouement le plus désintéressé.

C'est bien du cœur et des entrailles de France que jaillit ce rire dont l'Europe affecte quelquefois de se scandaliser, mais dont elle ne saurait se passer, même quand il s'exerce à ses dépens. Ce rire est le rire ances tral, les vieilles chansons de Geste nous le faisaien déjà entendre, éclatant comme une fanfare, à l'adoles cence même de notre littérature.

On connaît l'amusante fantaisie du « Pèlerinage dl Charlemagne à Constantinople », et ce que l'auteu!| d'ailleurs inconnu, mais qui se trahit bien français lui même, appelle les « Gabs » de Charlemagne.

Le grand Empereur avec ses douze pairs a été bi< traité par le roi Hugues-le-Fort. On a mangé et buj discrétion. On s'en va coucher dans une vaste salle

treize lits ont été dressés, c'est la chambrée impériale, et nos barons avec Charlemague s'y comportent un peu en « poilus » égayés.

C'est à qui racontera la vantardise la plus forte, non par orgueil ni pour y faire croire, mais pour faire rire les autres, eu manière de jeu, pour « gaber » comme dit l'auteur.

Charlemagne gabe le premier : mettons qu'il « blague » : il tranchera d'un coup d'épée un cheval monté. Turpin, le digne archevêque, en rupture de mître, jonglera à cheval avec quatre pommes. Bérenger se jettera d'une tour sur une foule d'épées, la pointe en l'air ; Roland sonnera de l'olifant et son souffle brûlera la moustache du roi grec et son peliçou. Quant à Ogier, nouveau Samson, il secouera le pilier qui soutient la voûte du palais et... patatras.

Et à chaque gab, tous de s'esclaffer et de se rouler sur leur lit, comme des collégiens. Si tels se comportent au dortoir commun, Charlemagne, a la barbe fleurie, par ailleurs si solennel, et Turpin, le prélat aux blanches mains qui donnera plus tard la grandiose absolution dans les gorges de Roucevaux et Roland qui, d'un geste si confiant, remettra son gant à Dieu même avant de mourir, quelles farces ne doivent pas faire les personnages moins tenus à la respectabilité !

Et en réalité qui n'a pas fait quelques bonnes farces dans sa vie? qui, surtout n'en a pas raconté, et d'extraordinaires, moins aussi pour y faire croire que pour en faire rire? qui n'a entendu de ces récits dont on dit à celui qui les raconte : « Tu nous en fait accroire ! ")) mais dont on s'amuse comme si l'on y croyait? I Ce besoin de rire se trouve au cours de notre histoire entière et c'est lui qui a maintenu toujours franche, toujours jaillissante, dans notre littérature frauçaise,

par ailleurs si fine, si discrète et si raisonnable, cette veine d'intarissable et d'inextinguible gaieté qu'on appelle encore une fois: la veine gauloise.

Les Romains vainqueurs ne semblent pas avoir appris à rire : les gaulois vaincus ont gardé cette propriété essentielle et caractéristique ; et en dépit de toutes les alluvions qui, les unes après les autres, se sont amoncelées sur le sol primitif, la gaieté gauloise, ce besoin de s'en donner à plein cœur, a crevé tout ce que les civilisations et les autorités les plus diverses ont successivement tenté d'accumuler sur le rire de France.

Les Fabliaux du Moyen-Age sont l'expression et même l'explosion de ce besoin de rire; qui ne connaît ces contes si drolatiques, irrévérencieux, certes, mais d'une irrévérence qui se contente de rire et qui ne tend point à détruire, dont nos pères se gaussaient si ingénument, prenant ainsi leur revanche des féodaux trop durs ou des moines trop riches ou même des femmes qu'ils craignaient au fond !

Nul ne sait mieux que le Français sentir le ridicule qui dans la vie et du fait de l'infirmité humaine, se mêle presque toujours un peu aux manifestations les plus élevées, aux réalisations les plus graves de la pensée et de la raison.

Certes, on révère l'idée, certes on craint l'autorité, ou le personnage qui la représente, et certes oui, on lui obéira : mais si on lui faisait une niche; mais si on s'en moquait un peu. Ce monarque qui exige de vous l'impôt; mais il est un peu sot tout de même, si puissant qu'il soit. Ce prélat, sous la dextre de qui l'on s'incline, il ne marche pas très bien et sa mître penche un peu. Cette femme qui s'est mise en colère à vous faire rentrer dans un trou, la voilà qui glisse et qui tombe au

moment le plus solennel de son algarade. La plaisante chose vraiment et comme ou est vengé, pour peu qu'on ait pu rire!

Et c'est pourquoi les Fabliaux nous représentent tant de seigneurs — loups qui se font prendre la queue dans la glace de l'étang, où ils l'avaient naïvement plongée en amorce au poisson, sur le conseil de Renard. Et voilât pourquoi ce bon curé qui monte debout sur son cheval pour atteindre un buisson de mûres et qui riant tout d'abord de sa position instable se dit à part soi : Tout de même, qu'est-ce que je prendrais si je disais : hue ! sans penser qu'il l'a dit en se disant qu'il ne le faut pas dire et s'étale par terre de façon nullement hiératique. Voilà pourquoi tant de parodies si drôles des chansons de gestes ou des chansons courtoises.

Il est un peu solennel ce chevalier, si brave qu'il soit : si on s'en riait un peu. Elle fait un peu trop sa mijaurée cette Dame plus ou moins allégorique des pensées du troubadour ; si on lui donnait une chiquenaude sur le hennin, simplement pour l'effaroucher un peu et bien honni soit qui mal y pense !

C'est l'amour de la franchise qui fait jaillir le rire. « Ne pose pas ainsi ; ne te tiens pas si gourmé, déboutonne-toi un peu ! » Et sans rien plus, on glisse un mot plaisant à l'instant le plus compassé ; on pince son voisin pour le faire se détendre un peu.

Mais ce rire de France n'est jamais méchant.

La France ne rit point du malheur ni de la misère ni de la vertu, à moins que ce malheur ne prenne une allure théâtrale et ue veuille en imposer, à moins que cette misère ne s'esbrouffe et ne sache garder son rang, à moins que celte vertu ne sente le puritanisme et la pudibonderie. Il faut en effet que le bon sens ait toujours sa revanche en France, et il l'a par le rire s'il ne

âOO L'AME DE FRANCE

peutTavoir autrement. Le ridicule est la dernière arme de France et la meilleure.

Mais même justifié, le rire de France veut ajouter le trait au bon sens, l'esprit à la raison.

En effet le rire de France n'est pas seulement franc ; on sait assez qu'il est aussi spirituel, et c'est pourquoi il ne s'épanouit bien que sur des lèvres de France.

Cet esprit du rire de France est, par suite, intraduisible ; il est du domaine privé de France ; il est cette liqueur qui ne garde sa vraie saveur qu'à la condition de n'être point exportée ni même transvasée, mais bue sur place entre gens qui la savent apprécier parce qu'elle est du même terroir qu'eux-mêmes.

L'esprit d'un peuple passe difficilement chez un autre ; nous goûtons sans doute mal nous-mêmes certains grains du sel qu'on appelle attique, quoiqu'on le dise d'essence choisie, mais il est bien certain que l'étranger goûte encore moins le sel gaulois raffiné à la française ; ce rire qui passe dans les Fabliaux de France, dans les Epîtres de Marot, dans les Fables de la Fontaine, dans les Epigrammes de Racine, dans les lettres de Madame de Sévigué, dans les contes de Musset, dans les livres de Gustave Droz, dans les fantaisies dramatiques de Rostand.

Marot était un véritable gamin. Valet de Chambre de François Ier, il parle à son royal maître avec une désinvolture que seul l'esprit peut faire passer. Il a été volé lui-même par un valet subalterne ; il aurait bien envie que le « Bon Prince » le réargente un peu, et il lui écrit, se moquant lui-même et aussi un peu du roi.

J'avais un Jour un valet de Gascogne* Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur Sentant le hard de cent pas à la ronde ; Au demeurant, le meilleur fils du monde.

Ce vénéable Slillot (garçon) fut averti De quelqu'argenl que m'aviez départi Et que ma bourse avait grosse apostume. Si, se leva plus tôt que de coutume Et me va prendre en tapinois, icelle.

Puis vous la met très bien sous son aisselle, Argent et tout. Cela se doit entendre Et ne crois point que ce fût pour la rendre, Car oncques plus n'en ai oui parler.

Finalement, de ma chambre il s'en va Droit à l'étaôle où deux chevaux trouva, Laisse le pire et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Pour abréger le compte N'oublia rien, fors de me dire adieu.

Mais je commence à devenir auteur Et ne veux plus à vos dons m' arrêter... Je ne dis pas si voulez rien prêter Que ne le prenne !

On ne demande pas avec plus d'aisance ni plus d'esprit. François Ier ne put pas plus s'empêcher de rire que nous et il bailla à son ingénieux valet la forte somme.

On connait aussi les Stances de Pierre Corneille à Marquèse ; l'actrice Marquèse de Gorla, plus tard la Duparc. Marquèse a vingt-trois ans, Corneille en a cinquante-deux... Mais il n'est pas morose, et tout en restant bien maître de lui, il tourne volontiers le madrigal, madrigal de marguillier; Marquèse s'en moque un peu. Mais Corneille n'a pas laissé son esprit s'endormir sur les registres de la fabrique de Saint-Sauveur et il riposte avec humour à l'indifférence de celle qu'il dénomme seulement marquise:

Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, Souvenez-vous qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux !

Le temps aux plus belles choses Aime à faire cet affront.

Il saura faner vos roses Comme il a ridé mon front !

Le même cours des planètes Règle nos jours et nos nuits :

On me vit ce que vous êtes Vous serez ce que je suis.

Mais pourtant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants, Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces outrages du temps.

Vous en avez qu'on adore :

Mais ceux que vous méprisez Pourraient bien durer encore Quand ceux-là seront usés.

Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit!

Qui donc, en définitive, a été cloué dans l'aventure? Tout l'esprit un peu espiègle de France est dans ces strophes de Pierre Corneille et c'est cet esprit qui nous < fait rire si complaisamment.

Il faudrait prendre une à une les Fables de la Fontaine, faisant de la moindre déconvenue de Jeannot Lapin ou de Maître Corbeau, une ample comédie à cent actes divers, imaginant mille anecdotes, dont il prête l'invention aux animaux eux-mêmes comme ces deux rats se traînant l'un l'autre par la queue et s'écriant ensuite avec une inimitable bonhomie :

Qu'on m'aille soutenir après un tel récit Que les bêtes n'ont point d'esprit!

Ce besoin de rire finement a pris plus d'une fois le

poète le plus correct qui soit, dans les tragédies : Jean Racine, porté cependant à analyser de préférence les éléments tragiques de l'amour.

Racine veut bien dire qu'il a emprunté ses Plaideurs aux Guêpes, du poète grec Aristophane; toutes les a guêpes » de celui-ci n'ont jamais eu le dard acéré du « tendre » Racine, et en aucun pays fantaisie ne fut improvisée et plus lestement menée que ces trois actes où sont dépeints les juges du grand siècle à hermine.

Les plaidoyers de Petit-Jean et de l'Intimé qui parodient si bien en les exagérant, la manière des avocats d'alors, resteront comme des modèles de cette plaisanterie française qui amuse avec de l'esprit.

Les lettres de Madame de Sévigné, la marquise, nous apportent un écho du rire qu'on se permettait en ce même grand siècle. Cest un rire de grande dame, tout pétillant qui agite les papillottes et les « fontanges », qui gonfle les plus belles gorges du monde, et que la pompe de Versailles n'intimide point.

L'âme de l'aimable marquise, toujours de bonne humeur même quand elle a du chagrin, sonne franc dans ce rire qui lui-même ne s'est pas figé dans ces Lettres où il y a plus d'esprit que dans toutes celles des plus célèbres épistoliers de tous les pays, en y comprenant Cicéron et Pline le Jeune qui pourtant n'en manquent point.

Peut-on plus agréablement se moquer de soi-même que ne le fait la marquise dans cette lettre du 20 février 1671, quand elle raconte l'incendie de la maison de Guitaut, si voisine de la sienne, qu'elle a pu croire que le feu était chez elle-même. C'était en pleine nuit d'hiver; Madame de Sévigné a eu bien peur pour sa propre petite fille; elle a été « béer » dans la rue comme tout le monde; elle a offert son lit à Madame de Guitaut

dont la maison n'est plus qu'un brasier. Mais tout en ayant peur et offrant ses services, la marquise n'a pas pu s'empêcher de saisir le côté pittoresque de ce tragique tableau.

Elle écrit à sa fille, Madame de Grignan : « Si on avait pu rire en une si triste occasion, quels portraits n'aurait-on pas fait de l'état où nous étions tous ! Guitaut était en chemise avec des chausses. Madame de Guitaut était nu-jambes et avait perdu une de ses mules de chambre. Madame de Vauvineux était en petite jupe sans robe de chambre ; tous les .valets, tous les voisins en bonnet de nuitl L'ambassadeur (de Venise) était en robe de chambre et en perruque et conserva fort bien la gravité de la Sérénissime. Mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de la poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci était bien autre chose. On la voyait tout entière; elle est blanche, grasse, potelée et surtout sans aucune chemise ; car le cordon qui la devait attacher avait été perdu à la bataille ! »

« Si on avait pu rire ! » dit la marquise. Soyez certain qu'elle a ri ; mais elle s'est mordu les lèvres à temps.

Et c'est la même charmante française qui narre de si alerte façon l'anecdote du cheval de l'archevêque :

« L'archevêque de Reims venait hier soir fort vite de Saint-Germain ; c'était comme un tourbillon : Il croit être grand Seigneur, mais ses gens le croient plus encore que lui. Il passait au travers de Nanterre, tra, tra tra ! Il rencontre un homme à cheval... gare! gare ! Le pauvre homme veut se ranger, le cheval ne veut pas et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par dessus tête le pauvre homme et le cheval et passent par dessus et si bien par dessus que le carosse en fut versé et renversé. En même temps l'homme et le cheval

au lieu de s'amuser à être roués et estropiés se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre et s'enfuient et courent encore pendant que les laquais de l'archevêque, et le cocher et l'archevêque même se mettent à crier : Arrête ! Arrête ! ce coquin, qu'on lui donne cent coups ! »

Et la marquise de rire de toutes ses dents à ces tableaux si rondement esquissés.

Molière n'a pas voulu faire rire de la vertu comme Rousseau le lui a reproché avec amertume, mais seulement des ridicules d'un homme qui, par ailleurs, a des qualités, quand il peint Alceste le misanthrope « plus plaisant qu'il ne le croyait être ».

C'est de ces ridicules et des exagérations d' Alceste que nous rions et non de son honnêteté foncière.

Car si Alceste a de réelles qualités, il a des ridicules non ;noins réels et en France les ridicules sont vite saisis.

Risible en effet cette colère perpétuelle d'Alceste à propos de futilités; risible, cette rage de se croire seul sans défaut, risible, cette affirmation de vouloir rompre en visière à tout le genre humain, et de se tortiller bientôt après pendant un quart d'heure avant de dire nettement à Oronte ce qu'il pense de son sonnet; risible, cet homme grave qui s'éprend d'une coquette, qui s'imagine en être aimé, qui déclare qu'il ne l'aimerait pas s'il ne se croyait payé de retour et qui compte naïvement sur cet amour pour réformer les travers de son amie et l'amener à l'honnête mariage.

Oh! certes, ceux qui croiraient rire à grands éclats seraient Ibien déçus comme certains le furent à la première représentation du. Misanthrope. Si on rit à cette pièce, ce n'est point de gros rire épais dont tous pourraient être secoués, mais du vrai rire de France, cons-

cient de ses causes et qui s'épanouit mieux à mesure qu'il les découvre davantage et surtout qu'il peut supposer que d'autres ne les découvrent pas aussi bien.

Il en est de même de tout le théâtre de France, même du théâtre le moins classique et qui pourtant ne réussit à faire bien rire qu'avec de l'esprit, esprit parfois très simple (mais qui pourtant répond à ce besoin que la France a toujours de s'épanouir en gaieté.

On pourrait même dire qu'en France, il ne suffît pas toujours d'avoir raison ; il faut savoir mettre les rieurs de sont côté. Avec un bou mot, les rois de France se sont tirés des cas les plus embarrassants. Louis XVI, si honnête ne savait pas avoir le mot pour rire ; c'est ce qui a contribué aussi à le perdre. Un peuple qui rit est bientôt désarmé, et beaucoup de ceux qui ont eu à diriger le peuple de France ont usé de ce moyen de gouvernement : faire rire. En France, tout le monde est, plus ou moins spirituel : la correspondance de Madame de Sévigné l'emporte sur toutes les correspondances de l'univers, exepté peut-être sur la correspondance d'une multitude de Françaises qui n'ont pas besoin d'être marquises pour avoir de l'esprit jusqu'au bout des ongles et savoir dérider les plus graves assemblées.

Le peuple a de ces trouvailles, de ces alliances de mots, de ces réflexions qui sont irrésistibles et qui font avec quelques syllabes, se tordre un régiment tout entier. C'est le Bout-en-train, le loustic qui mènent la masse par le rire. Gavroche est maître partout non pas par ce qu'il sait ni par ce qu'il pense, mais par ce qu'il saisit tout de suite le côté drôle d'une situation, le disparate d'une idée, le grotesque d'une attitude.

Il a des reparties spontanées.- Où donc va-t-il chercher tout cela? On est furieux quelquefois d'avoir ri, mais on n'a pas pu ne pas rire, parce que soi-même, on cons-

tate comme ce mot d'ironie, de plaisanterie et même d'irrévérence, est bien venu.

Par esprit d'ordre, par respect raisonné, on n'aurait pas lancé soi-même la boutade ; on se détournera sans doute même un peu pour ne pas trop paraître rire en public mais en secret on l'excusera, en secret on en rira, prêt à tout pardonner pourvu que ce soit bien dit.

On sait la réflexion d'une brave servante à son maître sculpteur illustre et qui, un peu ironiquement peut-être, lui demandait son avis sur une Vénus qu'il venait de modeler avec une sollicitude toute amoureuse. La bonne femme se posa devant la statue et sans plus d'embarras, elle observa : « En voilà une qui ne pleurera pas en épluchant ses oignons ! ».

L'artiste fut interloqué : il ne comprenait pas ; il crut à une sottise, il demanda : Pourquoi? et la bonne femme lui répondit : « C'est parce qu'elle a les bras bien longs ! »

On ne peut avoir meilleur sens des proportions ni s'exprimer avec plus de pittoresque. Le sculpteur fut un peu mortifié : mais il ne put pas s'empêcher de rire.

Oui, on rit en France : on rit peut-être un peu de tout; certains, à l'étranger, affectent de s'en scandaliser, mais en France, les meilleurs mêmes ne s'en offusquent point. Ils savent que si l'on rit, on paie; que si l'on rit, on marche, que si l'on rit, on meurt. On meurt même de ce dont on a ri.

Car le rire, à propos de choses graves, ne sert souvent qu'à masquer et à maîtriser, aux yeux des indifférents, l'émotion qui allait faire jaillir les larmes.

Aussi bien ne rit-on pas vraiment des nobles idées, mais seulement quelquefois de ceux qui les représentent, de ceux qui les exagèrent et les défigurent, de ceux :jui prétendent les incarner seuls en eux. et qui les fout,

enconséquence, participer de leurs propres ridicules. On n'affecte point en France d'attitude théâtrale et trompeuse, pour fuir piteusement ensuite et renier ce qu'on avait proclamé de façon si pompeuse ; mais on meurt héroïquement et simplement pour cette Patrie et pour cette Eglise dont on avait quelquefois parlé d'un ton un peu dégagé ; l'esprit n'avait rien voulu paraître céder de ses droits, mais le cœur avait sauvegardé tous les siens.

Plaisanterie n'est pas vice chez nous. Tu le sais par ta propre expérience, toi qui n'es pas sans aimer à lancer une « blague » tout en accomplissant jusqu'au bout ton âpre devoir.

Et ce n'est pas des autres seulement qu'on sait rire en France, c'est de soi-même; ni devant les»autres, ni même devant soi, un Français ne saurait poser lontemps. S'il cédait un instant à cette tentation, il s'en corrigerait bien vite lui-même et il se dirait : a Tu ne t'es donc pas regardé ! »

Et toute la France est ainsi : elle aime à rire ; elle a le « mot pour rire » suivant l'expression populaire et c'est parce qu'elle sait aussi souffrir, supporter l'épreuve et dominer les destins contraires.

Malheur à vous qui riez, quand il ne faut pas rire, quand il y a à se dévouer et à mourir, mais heureux le pays qui sait tout baigner de gaieté, qui allume à son front comme une aigrette de joie lumineuse, qui sait faire résonner comme un carillon de ralliement le rire bon et sain par quoi se dilatent les poumons et l'esprit.

La France sait rire : c'est le secret de son agrément, de sa force et même de sa vertu I

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