‹ L'Ame de FranceChapitre 14 sur 18 · LA FRANCE AIME · texte numérisé non relu

LA FRANCE AIME

Sommaire. — L'amour français. — Amour de l'humanité. — Amour de Dieu. — Amour de la Patrie. — La France amoureuse. — L'amour de la littérature française. — Aucassin et Nicolette. — Ronsard, Corneille, Racine. — La sentimentalité au xvme siècle. — Lamartine et l'idéalisme.

Si la France chante si volontiers, et si volontiers elle apparaît rieuse, espiègle un peu et même gamine, à tel point que certains censeurs affectent de s'en scandaliser ce n'est pas qu'une incorrigible légèreté soit le fond de son caractère et que la France se plaise seulement à l'ironie, saupoudrant d'esprit vengeur ou narquois ses moindres sentiments et qu'étant incapable de sentir longuement et profondément, elle soit aussi incapable de vraiment aimer.

La France, au contraire, est bien entre toutes les nations, celle qui aime et qui entre toutes sache aimer, c'est elle qui dédaignant les exagérations et les hypocrisies de l'amour, est cependant tout amour elle-même, à la fois aimante et amoureuse, ni mièvrement platonique ni réaliste brutalement.

Bien équilibrée en ses diverses facultés, la France aime, comme un être humain normal. Elle n'est point une froide allégorie : vivante, elle est chaude en son amour, mais cette chaleur même illumine autant qu'elle brûle et se transforme en je ne sais quelle idéale et aérienne clarté.

Si l'idéalisme n'exténue point en elle les réalités jusqu'à les fausser et à les éteindre, il transforme cependant, embellit et poétise ce que d'autres ne sauraient qu'empâter et qu'alourdir de matérialités. La France a des ailes, et, comme le papillon, c'est en amour surtout qu'elle prend l'essor vers les cieux.

Aimante et amoureuse tout ensemble, laissant à chaque objet sa part, comme dans l'indivisible humain, la France a toute la tendresse et toute la vigueur de l'amour, et si elle n'ignore point le spasme, elle en sait faire jaillir le rêve et la pensée.

La France est aimante : en l'amour, elle ne songe point d'abord à elle-même ; elle s'incline vers les autres; son amour n'est point un instinct qui l'aveuglerait toute et lui ferait brutaliser sans discrétion les fragiles objets de son culte.

L'ardeur qui peut brûler en elle s'atténue en tendresse au dehors comme le sang rouge qui lui monte bouillonnant du cœur n'est plus, sur son front, qu'une coloration étandue en très douces nuances.

L'amour de France s'élève d'abord, il vole et tend à s'appliquer aux plus nobles idées; il est tout de suite sentiment de choix et qui, d'un essor facile et d'ascension en ascension, arrive à s'épanouir en plein ciel idéal: la Patrie, l'Humanité, Dieu même; voilà, directement découverts, vivement reconnus et embrassés, les objets supérieurs de l'amour de France !.

Ce sont là des amours d'essence très fine en leur glo-

rieuse ampleur: ils révèlent, chez qui les conçoit et les comprend, autant de grâce que de vigueur, une singulière souplesse de l'instinct et une robustesse de l'esprit dont ne sont point capables tous les peuples.

Car il y a manière et manière de s'aimer soi-même, d'aimer l'humanité tout entière et d'aimer Dieu.

La France, si elle s'aime, n'apporte en cet amour conservateur de soi, ni orgueil, ni égoïsme; elle s'aime, non pour ramener tout à elle, tout renfermer en elle, tout rétrécir en se rétrécissant elle-même; mais, sans dureté comme sans égoïsme, elle aime moins pour prendre que pour s'épandre; c'est pour mieux rayonner de lumière et de chaleur qu'elle se cultive et développe en elle ce qu'elle sait qui la rend séduisante aux autres.

La France aime en elle ce qu'il y a d'humain, de général autant que de généreux, et c'est 'pourquoi, si facilement s'oubliant elle-même, elle passe du patriotisme à ce qu'il n'est plus possible d'appeler du nom barbare d'humanitarisme, mais à ce pour quoi l'on peut reprendre cet autre vocable qui restera l'honneur éternel des Romains pour l'avoir seulement inventé, humanitas, charitas humani generis, « l'amour du genre humain. »

La France aime l'humanité par bonté foncière, avec complaisance, jusqu'à l'imprudence même, jusqu'à l'oubli de ses propres intérêts, et cela sans coquetterie, sans pose, et sans croire qu'elle se distingue ainsi des autres nations, mais pour céder à l'instinct charmant qui la mène sans la contraindre et qui n'est que l'harmonieux épanouissement d'un naturel séduisant entre tous.

C'est dans le même esprit de confiance et d'abandon que la France aime Dieu, Dieu paternel plus que terrible.

Dira-t-on que la France, répugnant par nature à toute dureté, résisterait à l'hérésie pour suivre son idéal?

Les autres peuples connaissent-ils mieux qu'elle le Dieu éternel, qui en font l'instrument brutal de leurs vengeances ou le dispensateur de faveurs marchandées?

Dieu éternel, Dieu créateur, Dieu tout puissant, infini, souverainement juste et par suite souvent insaisissable aux commentaires humains, oui certes! et Bossuet est de France qui a si magnifiquement présenté aux princes et aux peuples: «Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance » et « qui se vante de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. ))

Dieu est tout cela pour la France comme pour les autres peuples, mais il n'est pas seulement cela comme pour eux.

D'une part, au moins autant que le peuple Juif, la France peut dire que Dieu a fait spontanément pour elle ce qu'il n'a point fait pour d'autres et sa piété envers lui s'en est accrue sans orgueil.

Non fecit taliter omni nationi !

Mais si Dieu s'est aussi, en le Sacré-Cœur, révélé surtout à la France, comme un Dieu aimant, n'est-ce pas un peu parce que Dieu sait qu'avec la France, c'est par l'amour qu'il convient d'agir? et si la France a reconnu si facilement Dieu dans cette affection nouvelle, où la flamme du cœur remplace celle du Sinaï, et où la caresse des reproches sans amertume fait un si délicieux écho aux tonnerres qui éclatent à chaque page de la Bible, ne serait-ce pas que l'instinct très aimant de la France a mieux saisi aussi d'autre part, d'accord en cela

avec l'Eglise elle-même, l'attribut pour ainsi dire essentiel de Dieu qui semble bien être la bonté par l'amour: Deus charitas est.

La France aimante aime Dieu.

Et ces grandes vérités, la Patrie, l'humanité et cet Etre infini, Dieu, la France les aime de toute la puissance de sa nature, avec toutes les délicatesses, mais aussi tous les héroïsmes virtuels de son âme, jusqu'à mourir pour eux en mourant pour le bien des peuples et pour la Justice, cette autre face de Dieu, si l'on peut ainsi dire.

Et ce n'est pas par un calcul quelconque, pour en retirer quelque bien personnel, que la France aime, ainsi que d'autres lésinent et marchandent, qu'ils mesurent à leur intérêt, même les manifestations de leur dévouement, l'amour de France est désintéressé: il ressemble à cet amour dont parle V Imitation de Jésus- Christ et que Pierre Corneille a si merveilleusement compris en le traduisant.

Connais-tu bien l'amour, toi qui parles d'aimer1?

Qu'elle travaille pour l'humanité ou pour Dieu, qu'elle travaille même pour soi, la France ne pense jamais à soi ; elle va au devant des objets de son amour, elle prend pour une invite du dehors ce qui n'est qu'un élan jailli du dedans d'elle-même.. C'est de son propre feu quelle s'enflamme d'abord et elle ne réclame aucun prix de l'amour qu'elle donne ainsi.

Aussi bien, n'est-ce pas le propre de l'amour que de s'alimenter de soi-même, de se consumer sans cesse et sans cesse de renaître de ses cendres, de se complaire en le don total de soi, d'accepter, de souhaiter même quelquefois la non réciprocité qui permet au cœur, comme

au pélican de Musset, de bercer son amour en sa propre souffrance ?

Cependant ce n'est pas que cet amour si désintéressé^ et si total se perde en rêves illuminés et s'élève si haut que l'objet même qui l'a éveillé soit bientôt oublié pour l'amour même. Il en est peut-être qui aiment à aimer ainsi, à tirer des êtres et des choses qui les entourent l'étincelle à laquelle ils prennent feu et, bientôt éblouis du rayonnement même en lequel ils s'épanouissent, à ne plus rien voir autour d'eux que cet amour les entraînant de rêve en rêve, inconsciemment égoïstes, loin de la pauvre Psyché dont ils ont blessé l'âme.

Ceux-là, ce sont les idéologues, les théoriciens de l'amour. L'amour de France n'est point de cette espèce. Désintéressée pour elle-même, la France ne se désintéresse point des autres.

Encore qu'elle sache admirablement exprimer son amour, cet amour ne se passe point en vaines déclamations ; il ne plane point tellement en des sphères éthérées qu'il eu oublie les réalités de ce monde.

L'amour de France est pratique parce qu'il est sincère et vrai, et il se tourne aussitôt à l'action, parce qu'il veut le bien de ceux qu'il aime.

Plus que tout autre amour, l'amour de France tend et arrive toujours à se faire charité : charité pour Dieu se traduisant par le culte et par le sacrifice, ne se contentant point de crier: Seigneur, Seigneur; mais de la prière directe, nécessaire, passant à cette autre forme d'amour, non moins préconisée que la première par Dieu même : le travail pour autrui : charité pour les hommes, aidés, soutenus, secourus, nourris, consolés par tous les moyens,avec les plus touchantes ingéniosités.

Qui dira jamais les œuvres d'assistance, de prévoyance, de réconfort moral et d'entr'aide matérielle, qui

sont nées de cette manière toute personnelle et pratique qui est la manière d'aimer de la France, laquelle sait fondre admirablement ce que la comtemplation a de plus idéal et ce qu'a de plus réel l'action.

Amour consolateur , amour qui se penche et qui s'incline, qui panse les plaies, qui ne s'offusque de nulle laideur, qui trouve les mots, plus efficaces encore que les remèdes, mais qui pourtant ne se paie pas des plus beaux mots.

Amour consolateur? Mieux encore: amour compatissant ; s'il est vrai que le meilleur moyen de consoler ceux qui souffrent est de souffrir vraiment avec eux, de se fondre avec eux, de ne pas garder sa personnalité distincte d'avec ceux que l'on veut consoler, mais de la perdre avec la leur, afin d'éprouver vraiment, non par la raison seule, mais jusqu'au tréfonds de l'être sensible, tout ce qu'éprouvent ceux vers qui l'on va.

Consolateur, compatissant, tel est l'amour de France et si jamais cet amour a fourni ses preuves, si jamais il s'est révélé et s'est surpassé, n'est-ce pas au cours de ce fléau dévastateur de la guerre, n'est-ce pas par l'intermédiaire du soldat lui-même?

Amour de France, qui donc l'a compris, l'a vécu mieux que ceux qui ont souffert ensemble dans les tranchées du front ou dans les baraquements de la captivité? C'est là, sous la rudesse apparente, c'est là, sous l'âpreté du langage et la brusquerie même des gestes; c'est là, au milieu d'inévitables dépressions et des sursauts farouches de la bête qui n'en peut plus, que cet amour, plus agissant que verbeux, apparaît et se multiplie en actes innombrables, insoupçonnés et incomparables.

Amour de France: le « Bleuet » ou le « Mimosa » de vingt ans, qui sous prétexte que la fleur» de son amour n'a point encore donné son fruit, prend le tour de

patrouille ou d'attaque du territorial chargé de famille ! Amour de France, le territorial qui ému du tremblement nerveux de l'enfant, au premier « marmitage », le colle derrière lui, l'enveloppe d'une bourrade protectrice,comme si ce gosse était son propre sang !

Amour de France: l'officier qui veut aller où vont ses hommes, comme les hommes qui se font tuer pour ramener dans les lignes et à une sépulture honorable leur officier.

Amour de France : le prêtre-soldat qui, au rebord extrême des tranchées, porte l'hostie consacrée à ceux qui vont mourir et qui souvent meurt avec eux.

Hoslia cum Hostia, hostia cum hostiis.

Amour de France : l'infirmière qui pendant des mois, attentive toujours, séduisant sans vouloir être séductrice, se penche assidûment au chevet des moribonds, pour mettre aux yeux chavirés des rudes soldats, en sa silhouette de femme, un peu de France et un peu de mère.

Amour de France, tous les dévouements, toutes les abnégations, tous les sacrifices quotidiens et cachés, merveilleux ensemble de délicatesses impalpables.

Amour de France, le dou total de soi, sans réserve et même sans douleur, tout spontané ; non seulement le don qui peut être reçu, accueilli, reconnu, payé de retour et ainsi récompensé au centuple, mais amour de France, le sacrifice de soi à qui l'ignore, à qui n'y pense pas, à qui ne semble point s'en apercevoir, à qui même le repousse ou bien en jouit avec exigence, avec une sorte de gloutonnerie qui amènerait le dégoût de s'être donné si on s'était donné pour son plaisir ou même pour sa joie !

Mais amour.de France aussi, cette souveraine séduction du geste, cet appel muet et irrésistible, cette atti-

rance faite d'impondérables que nul ne saura jamais analyser et qui entraînent vers la France les peuples et les individus, qui les ravit à les rendre fous, qui fait que tout homme n'a point son âme mariée à sa seule patrie, mais réserve encore assez d'amour pour aimer aussi la France !

La France est aimante parce qu'elle est féminine : c'est de cette prédominance, en elle, de l'élément féminin, qu'elle tient ce charme vainqueur, ce mystérieux appât, cette puissance magique qui la fait irrésistible et souveraine, sans qu'elle paraisse y songer elle-même ni s'en apercevoir ; pouvoir fait de séductions si douces et si peu apprêtées que ses propres enfants se laissent aller à en jouir sans gratitude, semblables qu'ils sont à celle qui les aime ainsi; mais que l'étranger, moins habitué à la douceur d'une telle caresse, sent fondre délicieusement en lui et dont sa reconnaissance surprise crie volontiers la suave griserie.

Mais de ce que la France est surtout féminine, il s'en suit aussi que cet amour si fin, si nuancé, si pur et si ingénieux, n'est point pour cela, un amour de tête et de raison seulement.

Si la France est bonne, douce, consolatrice et compatissante, ce n'est pas seulement par devoir et par une vertu qui lui serait d'ailleurs facile.

C'est le propre des femmes de mêler le sentiment, et le sentiment jusqu'à la passion, dans ce qu'elles font de plus merveilleux et d'être encore personnelles et comme tout entières dans leurs désintéressements les plus sublimes.

Aimante jusqu'à l'idéalisme le plus subtil, la France demeure toute féminine quand même et par suite amoureuse autant qu'aimante, spontanée autant qu'avisée, excessive même, si vraiment la mesure de l'amour n'était

pas d'aimer ^ans mesure, humaine plutôt, indivisément telle que Dieu fit l'être humain et l'a voulu, esprit et chair, si divinement fondu en ses éléments que bien présompteux serait celui qui voudrait proposer les soudures et bien habile qui les saurait trouver !

La France ne se perd point en ces recherches oiseuses : elle n'établit point de limites arbitraires pour condamner plus facilement ce qui serait chair au profit de ce qui ne serait que pur esprit; elle aime non seulement avec toute son âme, mais elle aime avec tout son être; elle est aimante et tout ensemble amoureuse comme l'âme de Rodrigue qui est une âme... française.

C'est pourquoi l'amour de France n'est pas d'une sentimentalité fade : l'amour de France est jeune et franc, et de la jeunesse il garde la merveilleuse allure, une sorte d'allégresse sans remords, sans retours compliqués sur soi, sans minuties de scrupules qui n'arrivent qu'à fausser et à pervertir la saine nature sous prétexte de la corriger et de la rendre plus fiue. L'amour de France est joyeux. En d'autres pays il semble quelquefois que l'amour pleurniche sans cesse, qu'il se décolore et prend des poses maladives.

La France a pu connaître un instant ces beaux « ténébreux ». Ce fut le mal du siècle dernier à son aurore : ce mal passager peut s'expliquer par de certains malheurs. Ce n'est pas impunément qu'on a grandi sous l'œil hagard de la guillotine; ce mal s'aggravait aussi de certaines importations des pays d'Outre Rhin où l'amour semble osciller sans cesse de la pudibonderie à la luxure, sans pouvoir se fixer dans la saine liberté de la morale divine.

Saules pleureurs! guitares! myosotis déteints, tresses d'un blond fané, incarnat qui s'empâte très vite dans les bajoues des « gretchens »: Pas de France, c'est amour

d'un faux idéalisme; laissons-le à ses romances et à ses nuages; le vrai soleil lui manque; il semble dormir; s'il dormait seulement; mais Dieu sait quel brutal réveil il peut avoir, "et quels ruts de bêtes fauves montrent ces troubadours d'Outre Rhin !

Neserait-ce point plutôt hypocrisies, ces attitudes, ces poèmes, et ces rêves d'une sentimentalité qui risque de séduire, même les âmes loyales de chez nous.

L'amour de France, lui, n'a pas de ces hypocrisies-là, il fleurit au plein soleil, il se colore, il mûrit, il est savoureux et fondant comme la chair même de France. Il donne son jus comme la vigne pressée; il donne son grain comme les blés; il ignore les fausses pudeurs comme les perversités; il ne rougit point des mots, mais il saurait rougir de certaines choses. Si le platonisme en ses excès le fait volontiers sourire, c'est qu'il sait que l'amour est aussi un devoir providentiel; c'est que le platonisme pourrait bien n'être rien d'autre qu'un charmant égoïsme et le moyen gracieux d'esquiver les charges de l'amour pour n'en garder que les agréments.

Ce n'est point rire de la vertu que de railler avec Molière les théories des « Femmes Savantes » et de ne pas vouloir se marier seulement à la philosophie. Les circonstances matérielles de l'amour se réalisant selon la loi divine n'ont rien qui doive offusquer et ce serait vraiment bien mal apprécier les grâces que le Créateur a faites aux hommes que d'y voir des hontes et des bassesses.

L'amour de France rompt volontiers avec cette pudibonderie plus ou moins sincère qui déforme la vraie pudeur et qui tend à déconsidérer le plus beau privilège dont soit doué un être : le privilège admirable et sacré de collaborer avec Dieu même en transmettant la vie qu'il nous a dispensée.

Les yeux baissés, les attitudes guindées, les airs effarouchés, les réticences et les tons embarrassés ont toujours eu le ton de réjouir les garçons de France, et aussi bien ces manières ne sont-elles venues qu'à mesure que le sentiment religieux baissait.

Madame de Maintenon disait déjà aux jeunes filles de Saint-Cyr qu'elle voyait chuchotter et rire niaisement au mot de mariage : « Saint Paul n'avait point de ces délicatesses; il en parle ouvertement ».

Et certes, c'est ainsi qu'il en faut parler; c'est ainsi seulement qu'on en peut parler utilement et convenablement.

C'est parce que la France comprend ainsi et aspire à goûter ainsi l'amour complet que sa littérature sentimentale est tout à la fois spirituelle et sans complication.

Nulle part, mieux qu'en France, les poètes n'ont su parler d'amour et en chanter, au cours des âges, les divers aspects", non seulement, quand il s'adresse, comme tout à l'heure, et tout sentiment, aux nobles idées, ou à la souveraine réalité qui est Dieu, mais encore lorsqu'il se fait l'écho de l'attrait mutuel de deux êtres ou des aspirations vers un bonheur entrevu que l'homme devine résider en lui.

Rien de plus doux et de plus touchant que l'amour dans certaines chansons des Troubadours de France:

Les oiselets de mon pays

Ai ouis en Bretagne, A lor chant m'est-il bien avis Qu'en la douce Champagne Les ai ouis !

Gace Brûlé ne reconnaît plus en Bretagne aux mêmes oiseaux le même chant qu'en Champagne où il les a entendus près de ceux qu'il aimait.

Un autre troubadour dira délicieusement : Ni vous sans moi : ni moi sans vous!

L'allégorie emprisonnera bien l'expression de l'amour au Moyen- Age; mais tout de même, que de fois il s'échappera en vives saillies pour apparaître entre damoiseaux et pastourelles tel en effet qu'il était, en dépit des formes trop maniérées du langage.

Aucassin et Nicoletle demeurent le couple immortel et charmant des amoureux, aux temps féodaux et bardés de fer. En ce temps-là, les amoureuses savent déjà construire des cabanes de feuillage et les amoureux invoquent les étoiles et c'est un délicieux verbiage. « Je te vois, petite étoile que la lune attire à elle, Nicolette est est avec toi, mon amie aux cheveux blonds; je pense que Dieu a voulu l'avoir pour que la lumière du soir soit par elle rendue plus belle. Oh! mon amie, écoutemoi ; comment que je dusse retomber, plût à Dieu que je fusse là-haut avec toi ». Et le récit continue:

« Aucassin, le beau, le blond, le gentil, l'amoureux est sorti du bois, son amour entre les bras, devant lui sur un arçon. Il lui baise les yeux et le front et la bouche et le menton. Elle lui dit: Aucassin, mon bel ami, en quelle terre irons-nous? — Douce amie, que sais-je? il ne m'importe où nous allons, dans la forêt ou par les chemins détournés, pourvu que je sois avec toi ».

La poésie sentimentale de la France est exquise et variée, tous les siècles et tous les genres ont contribué à l'enrichir... Tout y est à l'amour, pourrait-on dire, à cet amour qui sonne franc et qui prend l'homme tout entier, qui s'épanouit et se donne sans arrière pensée et sur lequel ni le puritanisme ni le jansénisme n'auront jamais prise parce qu'il suit, tout joyeux et tout déluré,

la voie providentielle et ne sépare pas ce que la nature et Dieu même ont voulu tenir uni.

A la fin du Moyen-Age qui fut si naïvement et si librement amoureux, Clément Marot, dans un « élégant badinage » chante^Z' amour au siècle antique. Le rondeau est délicieux.

Au bon vieux temps, un train d'amour régnait Qui sans grand art et don se démenait ; Si qu'un bouquet donné d'amour profonde C'était donné toute la terre ronde, Car seulement au cœur on se prenait,

Au bon vieux temps.

Et si, par cas, à jouir on venait, Scauez-vous bien comme on s'entretenait : Vingt-ans, trente ans ; cela durait un monde

Au bon vieux temps!

Ronsard qui tenta de rendre particulièrement savante la poésie française, n'a jamais été si bien inspiré qu'en puisant aux vraies sources de France, et qu'en chantant l'amour. Qu'il s'adreese à Cassandre Salviati, à Marie du Pin, à Hélène de Surgères, c'est toujours du sentiment qu'il cisèle dans des sonnets.

On connait ce pastel littéraire de Marie déjà morte, mais qui n'a point cessé d'être fraîche et belle, ce merveilleux sonnet qui rime en « rose » comme pour imprégner les yeux de l'incarnat de la jeunesse et le cœur des fragrances de son parfum.

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,

En sa belle jeunesse, en sa première fleur,

Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,

Quand l'aube, de ses fleurs au point du jour l'arrose,

La grâce, dans sa feuille et l'amour se repose, Embaumant les jardins et les arbres d'odeur ; Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur, Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.

Ainsi en ta première et jeune nouveauté. Quand la terre et le ciel admiraient ta beauté, La Parque t'a tuée et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçoistmes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, Afin que vif et mort ton corps ne soit que 7'oses.

Et à Gassandre Salviali, il chantera

Mignonne, allons voir si la rose...

Cueillez, si m'en croyez, les roses de la vie.

C'est païen, diront d'aucuns ! non, c'est jeune, c'est insouciant et sans arrière pensée, c'est gracieux surtout, et c'est français.

Le xvne siècle si grave, si préoccupé de grandeur et de raison, est traversé par un vaste courant d'amour. Il s'ouvre avec la chanson du roi Henri.

Pierre Corneille a pour ainsi dire ébloui d'amour Paris et la France : à l'étincelante apparition de Rodrigue etdeChimène, si glorieux de leur mutuelle tendresse qu'ils la sacrifient pour ne la point ternir et qui donnent le vertige de l'héroïsme amoureux. On pourra dire que le Cid est espagnol, mais nul ne niera que ses Stances ne soient vraiment françaises.

Elle est française aussi cette gloriole, cette furie de l'amour triomphant qui ne connaît plus d'obstacle, quand Rodrique sûr enfin du consentement de Chimène, part en guerre contre l'univers entier.

Paraissez Navarrois, Maures et Castillans,

Et tout ce que l'Espagne a compté de vaillants.

Le Cid, avec ses extases d'amour, ses contemplations mutuelles de l'amante et de l'amant...

Rodrigue, qui Veut cru ? — Chimène qui Veut dit ?

est une œuvre d'amour français. Ce sont les mots d'un Français et qui traduisent bien toute l'idée que la France entière se faisait de l'amour, au temps de Louis XIII, en pleine misère et en plein désarroi politique.

On s'extasiait d'amour; on pâmait d'amour.

Et cet amour, vainqueur de tout, arrivait à se vaincre lui-même par un ressaut d'énergie et de volonté.

Deux amants se retrouvaient face à face dans Polyeucte. C'étaient Pauline et Sévère, et tous les deux aussi, ils se chantaient l'un à l'autre un hymne admirable, non pour se ressaisir, niais pour se séparer.

sévère. — Puisse le juste ciel, content de ma ruine,

Combler d'heur et de jows Polyeucte et Pauline!

Pauline. — Puisse trouver Sévère, après tant de malheur, Une félicité digne de sa valeur!

sévère. — Adieu, trop vertueux objet et trop charmant!

Pauline. — Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.

Différent de l'amour chanté par Corneille, l'amour peint par Racine est aussi bien français ; il a des mélancolies charmantes, il a des admirations extasiées; les héroïnes pâment d'amour, non seulement à la vision de ceux qu'elles aiment, mais au seul rêve qu'elles en font.

C'est Hermione qui confiante en l'amour de l'inconstant Pyrrhus en fait avec complaisance ce portrait qui n'est pas plus fidèle que celui qu'elle veut peindre, mais qui déborde d'un amour passionné et embellisseur, à la française.

Sais-tu quel est Pyrrhus ? Tes-tu fait raconter

Le nombre des exploits? Mais qui les peut compter?

Intrépide, et partout suivi de la victoire

Charmant, fidèle enfin... Rien ne manque à sa gloire!

Bérénice parle avec plus d'enthousiasme encore de

Titus qu'elle aime et qu'elle voit dans tout l'appareil d'un imperator romain. Mais Bérénice, c'est Marie Mancini ou Henriette d'Angleterre, revoyant Louis XIV dans les splendeurs de Versailles; mais Bérénice, Marie Mancini ou Henriette d'Angleterre, c'est la jeune fille française, princesse, bourgeoise ou même midinette de nos jours, évoquant avec une ingénuité touchante l'image du Prince Charmant qui l'a fascinée et qu'elle ne voit qu'en beauté.

Titus m'aime, il peut tout ; il n'a plus qu'à parler...

De cette nuit, Phémie, as- tu vu la splendeur ?

Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?

Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée,

Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,

Cette foule de rois, ces Consuls, ce Sénat,

Qui, tous, de mon amant empruntaient leur éclat,

Cette pompe, cet or que rechaussait sa gloire

Et ces lauriers encor témoins de sa victoire

Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts

Confondre sur lui seul leurs avides regards,

Ce port majestueux, cette douce présence...

Parle ; peut-on le voir, sans penser comme moi Qu'en quelqu' obscurité que le sort l'eût fait naître Le monde en le voyant eût reconnu son maître.

Et ce maître du monde... il aime Bérénice. C'est là tout le ravissement de l'amour.

Ce tableau de pompe impériale, toute jeune française l'a vu, en quelqu'obscurité aussi que le sort l'ait fait naître et son imagination, épanouie au ciel de France, a su revêtir le plus modeste garçon du manteau des Césars et du prestige du Roi-Soleil.

Et celles-là même que la passion mauvaise domine et entraîne, ne peuvent, avec plus de regret encore que de colère, s'empêcher d'évoquer les suaves et libres amours

des jeunes fiancés qui passent, non point seulement au long des portiques ioniens, sur le rivage de Trézène avec le chasseur Hyppolyte et la svelte Aricie, mais au long des rues et des sentiers de France.

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence, Le ciel, de leurs soupirs approuvait l'innocence, Ils suivaient sans regret leur penchant amoureux, Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux !

La tragédie racinienne, si remplie, sous ses airs d'élégance, des pires catastrophes des passions de l'amour, ouvre, à chaque tournant dramatique, comme une perspective d'exquise fraîcheur sur les vraies amours de France, amours idylliques, sentimentales, où l'on s'aime sans se tuer, mais où volontiers l'on meurt de s'aimer.

Le siècle le plus pompeux et le plus compassé de notre histoire n'a point ignoré ces tendresses charmantes et sous des noms grecs et romains, ce ne sont pas seulement des courtisans français qui parlent, qui soupirent et qui aiment; c'est le peuple français tout entier, c'est le cœur de France qui chante !

Et au cours de ce xvme siècle, si sceptique d'aspect et si sec en ses théories, comme sous le fastueux décor du siècle de la Raison, c'est le même frais amour qui transparait à qui veut se pencher vers lui, avec toute sa spontanéité, toute sa grâce, sous cette fraîcheur de sentiment à son aube, qui ne se connaît point, qui ne se soupçonne point encore, qui s'entr'ouvre timidement, se trouble et rougit un instant à son propre aspect, et qui rougissant, chante sa joie émerveillée de se sentir exister. Le xvine siècle n'est pas seulement le siècle de l'esprit, de l'amour de tête et de la polissonnerie élégante. Marivaux, réaliste à sa manière, nous a révélé, entre Voltaire et Beaumarchais, entre les Gupidons de boudoirs et les

Lovelaces de boulevard, les couples ingénus qui s'extasient en se découvrant amoureux.

C'est qu'en effet l'amour de France, s'il n'est pas sottement platonique, se plait surtout dans les hauteurs sereines du rêve et aux replis les plus discrets du cœur. Il ne méprise point les charmes extérieurs, il s'en prend aux yeux et au teint, mais il possède une merveilleuse faculté d'idéalisation; il sait tout embellir et il arrive ainsi à spiritualiser en quelque sorte la chair elle-même sans l'éteindre ni la décolorer.

Lamartine est le plus grand poète du bel amour de France. Nul ne fut plus caressant, plus humainement tendre, plus voluptueusement enivré d'amour et cependant nul n'a enveloppé d'une plus claire auréole de pureté celles qu'il a passionnément aimées ; nul n'a . chanté l'amour avec une conviction plus émue et e;^ des termes plus voilés de respect, nul n'a mieux seati, l'influence de la femme, mais nul n'a élevé la femmeplus haut dans son propre cœur et dans le culte attendri; de sa génération.

Elle parait et tout soupire, Tout se trouble sous son regard.

L'amour, chez Lamartine, — d'aucuns le lui ont reproché comme une niaiserie et d'aucuns comme une profanation, — se fond dans une sorte de mysticisme très prenant. Dieu même est invoqué, pour en bénir les éians et pour le purifier de sa présence toujours sentie, et d'autant mieux sentie, pourrait-on dire, que le poète est plus épris de l'être humain qu'il aime.

Il faut savoir par cœur cette hymne incomparable où le poète évoquant les amants célèbres, met le génie au service de l'amour pour éterniser la mémoire de l'être cher, pour emporter en plein ciel de l'histoire et

faire passer triomphants de génération en génération les amants heureux.

Oui, l'Anio murmure encore Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur, Vaucluse a retenu le nom sacré de Laure

Et Ferrare au siècle futur Murmurera toujours celui d'Eléonore.

Heureuse la beauté que le poète adore Heureux le nom qu'il a chanté !

Toi qu'en secret son culte honore Tu peux, tu peux mourir ! Dans la postérité Il lègue à ce qu'il aime une immortelle vie, Et l'amante et l'amant, sur l'aile du génie, Montent d'un vol égal à l'immortalité ! Et les siècles auront passé sur ta mémoire

Elvire! et tu vivras toujours.

Qui donc a chanté de la sorte l'amour avec cette force et cette plénitude de confiance en l'enlevant ainsi au delà des siècles, en lui faisant, des ailes du plus pur génie, comme un escabeau miraculeux et le trône d'une impérissable gloire.

D'autres s'élèvent moins haut dans leurs conceptions amoureuses, mais de quelle grâce un peu espiègle, de quel esprit charmant ils rachètent cette infériorité d'envol !

A cet égard, Musset est français comme il n'est guère possible de l'être plus, français d'Ile de France, c'est-à-dire du cœur de France !

Amour primesautier, sincère et mouillé de larmes, mais qui rit quand même et ne laisse point d'être spirituel; ici l'esprit ne nuit point au cœur, il le rassérène et il le réconforte, encore un peu il le consolerait.

Adieu, Suson, ma rose blonde Qui m'as aimé pendant huit jours, Les plus courts plaisirs de ce monde Souvent font les meilleurs amours.

Sais-je au moment que je te quitte Où m'entraîne mon astre errant ?

Je m'en vais pourtant, ma petite,

Bien ioin, bi"n vite

Toujours courant. Que notre amour, si tu m'oublies, Suzon, dure encore un moment, Comme un bouquet de fleurs pâlies Cache-le dans ton sein charmant.

Adieu, le bonheur reste au gite, Le souvenir part avec moi.

Je l'emporterai, ma petite,

Bien loin, bien vite,

Toujours à toi.

Cela est de la fantaisie un peu légère. Voilà qui est plus profond, mais non moins aimable ni moins facile.

Si vous croyez que je vais dire

Qui j'ose aimer!

Je ne saurais, pour un Empire,

Vous la nommer.

Nous allons chanter à la ronde,

Si vous voulez, Que je l'adore et qu'elle est blonde

Comme les blés!

Mais j'aime trop pour que je die

Qui j'ose aimer Et je veux mourir pour ma mie,

Sans la nommer !

C'est encore la 'berceuse immortelle qui oppresse le cœur de tous les adolescents de France, aux soirs du printemps de la quinzième année; c'est la pudique et inoubliable élégie à Lucie.

Nous étions seuls, rêveurs, et nous avions quinze ans !

Ce sont enfin les Nuits incomparables, où l'amour n'apparait plus que sous les traits de la Muse conso-

latrice, où le chant du poète n'est plus qu'un sanglot désespéré; mais dont chaque mot a des vibrations qui gagnent jusqu'au tréfonds de l'être et en réveillent les fibres les plus secrètes et que l'on croyait désormais assoupies.

Cet amour est d'une finesse et d'une ténuité de psychologie qui fait le charme des délicats.

Mais l'amour de France sait se faire encore plus accessible à tous et populaire : il se chante en hymnes presque sacrées, mais ausbi en légères et rieuses chansons. Musset lui-même en a écrit de charmantes comme celle de Mimi Pinson, mais Théodore Botrel est bien celui qui a su donner une expression à l'amour des petits, marins, ouvriers, paysans ; il a retrouvé la manière ancienne, honnête et libre tout ensemble, il a dit les mille détails qui plaisent à l'amour et qui l'entretiennent : les baisers que l'on va cueillir à Plougastel Daoulas ou même ailleurs, les brins de lilas qui fleurissent aux fenêtres de Paris, mais aussi de proviuce, les châtaignes et le cidre doux qu'on aime à déguster aux Pardons de Bretagne, mais aussi sous les tonnelles de Normandie et qu'on remplacerait avec le même amour, dans le midi, par le vin de pourpre et les beaux fruits dorés.

On peut dire que si la jeunesse populaire avait pu oublier tout à fait la joliesse très fine de l'amour de France, Boirel la lui aurait vite réapprise avec un tact aussi franc que léger, sans mièvrerie et sans fausse pudeur, en lui chantant l'amour qui part des accordailles avouées pour aboutir au berceau dont on parle sans embarras.

Rien de chaud et de révulsif, rien de sainement, mais aussi de vraiment amoureux, comme les chansons de Botrel, quand joignant l'exemple à la parole, lécher barde les chantait en tenant par la main sa jeune femme si digne de lui et que, tous les deux, ils se présentaient à la

jeunesse française comme l'amour de France incarné.

Mais sous quelque aspect qu'elle l'envisage, le chante ou le pratique, tantôt tout à fait sublime et presque divin, sans cesser d'être accessible et naturel, tantôt, plus modeste d'essor et seulement humain, parfois mélancolique mais sans amertume, la France sent et aimé\l'amour. Elle n'en a point la honte pharisaïque ou le dédain mensonger ; elle va vers lui, très franche, elle V proclame le prix et la beauté, elle y convie, pourrais-jt\ dire, par tous les attraits qu'elle y découvre, ou qu'elle lui prête, et même quand elle s'en abstient, on peut dire encore qu'elle l'estime à sa vraie valeur et qu'elle l'honore.

Le clergé français, si digne en son célibat volontaire,

n'affiche point un ascétisme rigide; s'il sacrifie l'amour,

ce n'est point comme un objet de rebut et qui serait sans

prix.

Français, il devine tout le charme, toute la grâce de cet amour de France et comme autrefois Abel, c'est de ce qu'il juge fe plus précieux qu'il se prive pour Dieu. Son sacrifice dont il n'affecte pas de mépriser la valeur n'en est que plus méritoire et on peut dire sans paradoxe que cette renonciation à l'amour pour pouvoir être tout à Dieu est un dernier et magnifique hommage à l'amour qui chez un Français occupe tant de place.

Ainsi aime la France dans les chansons joyeuses, mais aussi dans le sacrifice total de soi.

Ainsi chez elle tous les arts, musique, peinture, poésie, sont au service et pour la glorification de l'amour. C'est comme une atmosphère d'amour qui enveloppe l'âme et qui peu à peu l'imprègne pour allumer en elle et pour clarifier, en l'intensifiant, cet amour qui sommeille en tout homme.

La France est inspiratrice et éducatrice d'amour, car

en l'excitant, elle sait le régler et le conduire. En nul pays, l'amour n'a, par suite, plus libre et plus charmant langage. Il sait toutes les nuances, toutes les délicatesses, tous les raffinements. Il est précieux comme nulle part, et comme nulle part aussi il est ingénieux et hardi, et ce qui tout d'abord peut paraître trop vif d'expression n'est souvent qu'une trouvaille de l'esprit et qu'un sens f pittoresque qui ne saurait vicier le sentiment.

L'amour, en France, fait guirlande de tout; il s'approprie toutes les images, toutes les comparaisons pour se mieux faire entendre, il frappe au cœur, mais il séduit les yeux, il charme les oreilles.

Aussi bien, en France, parler d'amour s'appelle « conter fleurette ».

Oui le parler d'amour en France est tout menu, tout flexible, de coloration délicate : il est enlaçant et multiple; il sait tout faire comprendre, même en ne disant rien et il arrive à tout dire sans paraître y toucher. Toute la gamme des mots est à son clavier, toutes les fleurs de la nature sont à son bouquet. Il a les violettes des secrets soupirs qui embaument sans que l'on sache d'où ; il a le lis virginal et officiel des fiançailles avouées, il a toute la variété des roses violentes ou pomponnées, il a les lilas pâles des affections mélancoliques, il a le volubilisdes liaisons sentimentales aux capricieux détours où l'on se perd.

Nul ne dira jamais toutes les ressources du langage de l'amour eu France pour se faire accepter de qui tout d'abord n'osait pas même l'entendre.

Et toi, tu es bien vraiment un fils accompli de cette France aimante et amoureuse. Tu aimes avec toute ton âme, mais aussi avec tout ton être. Tu ne te dédoubles pas : tu ne sépares pas ce que Dieu a uni en toi. Tu comprends l'amour sans sacrilège, mais aussi sans ambi-

guité et sans hypocrisie. Tu as la crânerie de tes sentiments. Tu ne caches point comme une honte ce que la nature et Dieu t'out donné comme une gloire. Tu as la légitime fierté de tes aspirations et de tes aptitudes à l'amour.

Tu as appris l'amour en France et la France t'a appris, en amour comme en tout, la loyale hardiesse, mais aussi l'élégante courtoisie du geste, la netteté caressante des mots, la profonde sincérité d'un sentiment qui n'est entreprenant que dans les rêves indéterminés, mais qui se fond dans le respect, dès qu'il se précise, et que, dans son culte de la femme, il a trouvé une femme.

Page 1