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LA FRANCE EST LARORIEUSE

Sommaire. — Elaboration de la nationalité françaises. — Les Capétiens et le corps de la France. — Les évoques et l'âme de la France. — Le langage de la France. — Travail agricole et industriel. — Les ballons. — Caractères du travail de France.

Mais si la France rit, chante et aime, ce n'est pas par je ne sais quelle nonchalance qui la tiendrait au-dessus ou en dehors de travail méritoire. La France, si spontanée et si ingénue, dont on pourrait dire quelle ne paraît penser à rien de sérieux, la France est laborieuse, elle aime le travail pour le travail, elle s'y applique, elle s'y complait, elle peine aussi.

La France a dû peiner pour se constituer comme nation, yirgile disait de la genèse de Rome :

Tantae 7nolis erat romanam condere gentem.

On en pourrait dire autant de l'élaboration de la France, se constituant peu à peu avec sa personnalité très originale, à même les peuples les plus disparates qui s'étaient succédé sur le territoire où elle devait fleurir et qui, par

leurs cendres souvent ennemies, semblaient se battre encore en se mélangeant dans la tombe commune.

La France a pour ancêtres les Celtes aux yeux bleus, race rêveuse et fougueuse à la fois batailleuse et amie d'une certaine faconde de langage, indépendante et crâneuse, n'ayant peur de rien et menaçant le ciel de le recevoir sur la lance dressée de ses guerriers, s'il s'avisait jamais de tomber sur eux, impatiente de discipline, risquant jusqu'à son indépendance par amour de la liberté: mais elle a aussi pour ancêtres les Romains, race disciplinée au contraire et pratique de paysans, administrateurs minutieux et têtus, regardant plus volontiers les sillons que les astres, nullement poètes ni artistes, raisonnant, pesant, marchandant les Dieux comme les hommes, et qui se substitua aux Celtes sur le territoire tassé, nivelé, et impitoyablement cadastré de la Gaule : mais elle a encore et surtout pour ancêtres, les Francs, la meilleure, la plus fine des peuplades germaniques dont ils se sont séparés assez tôt pour se faire leur destin à part, race éprise très vite et tous à la fois de ce qu'il y avait de raison chez les Romains et de fantaisie chez les Celtes, adoptant le Christianisme avec enthousiasme, sans encore bien le comprendre, sinon comme une élégance morale et comme un élément d'ordre, de stabilisation et d'unité nationale.

Mais le Franc hanté sur le Gallo-Romain ne fait pas encore le Français complet.

Il y a de la gaieté chez les Celtes, mais leur imagination reste embrumée des mystères de l'Océan et du Septentrion : il y a de la raison chez les Romains, mais cette raison est lourde et n'admet guère d'échappées sur l'initiative.

Voici qu'apparaissent un instant dans la lourdeur mérovingienne, toute la fantaisie cruelle mais aussi raffi-

née de l'Orient, la couleur, la chanson, la science, avec les Arabes. Cette civilisation, extérieurement brillante, pleine de poésie et chevaleresque à sa manière, est entée — et elle en mourra — sur une religion de mort et de fatalité. La France qui s'est assimilé la gaieté celtique et la gravité romaine saura butiner sur cette effloraison exotique, elle en sauvera le culte des arts et un minimum de sciences exactes qu'elle fera merveilleusement valoir.

Ainsi dans le Français se fondront et s'harmoniseront les races les plus différentes de tempérament et d'idéal. Tout un travail, en partie inconscient, mais en partie aussi bien maître de soi, s'opérera qui fera la France.

Il y faudra cinq siècles. Au xie siècle, la France s'est élaboré une àme : elle a pris conscience de son génie et de ses destins, mais cette âme ne s'est pas encore incarnée, pourrait-on dire. Par deux fois déjà le sol a manqué sous elle. La France n'a point où poser son âme. La monarchiede Clovis avait cru faire l'unité nationale, l'empire de Charlemagne avait cru le reconstituer plus fortement en l'appuyant sur le souvenir imposant de l'empire romain et, Charlemagne mort, la terre a de nouveau manqué à l'âme française et voici que naît la troisième race de ses rois: les Capétiens. On peut bien dire qu'à cette heure la France n'est qu'un nom et une âme. Les Capétiens commencent avec cinq villes, en l'Ile de France; le royaume s'étend de Noyon, au nord, à Orléans, au midi.

Certes, les Capétiens sont gens de France, ils ont la netteté, la ténacité, l'optimisme: leur valeur personnelle importe assez peu; ils sont l'âme de France, ils semblent qu'ils en aient conscience; cela suffit, un nouveau labeur commence. Les rois dégagent peu à peu le terrain autour d'eux, ils suscitent les Communes, ils s'en servent contre les seigneurs; les châteaux tombent et font de l'air.

Philippe-Auguste, Saint-Louis, Philippe le Bel, s'ils u'ont pas en souveraineté directe toute la France, sont au moins suzerains de l'ensemble et tôt ou tard les provinces eucore séparées s'agglutineront au centre d'attraction, à l'Ile de France qui va s'arrondissant. Le labeur ne sera pas d'un jour; le progrès ne sera pas continu; il y aura même des régressions. L'Anglais foulera le sol de France et menacera de ruiner cet édifice à peine cimenté ; après bien des convulsions, à l'appel d'une bergère qui incarne merveilleusement celte patrie, prête encore à se méconnaître, la France a elle aussi comme sa révélation, et pour jamais la France est.

Mais la France ne vit pas seulement de sa vie propre, elle vit aussi d'une vie supérieure qui la soutient et la déborde.

La France est religieuse et les rois l'ont formée avec une patience admirable au point de vue national; on peut dire aussi, avec le protestant Guizot, que ses évoques, au point de vue religieux, l'ont, façonnée comme les abeilles façonnent leur ruche.

La France seule est née catholique. Les Barbares arrivaient comme une marée et s'ils ne submergeaient point tout d'abord l'Eglise, c'est qu'ils s'arrêtaient à ses portes, s'installant plus commodément dans l'hérésie d'Arius. Les Francs, entés en Gaule, entrèrent tout neufs dans l'Eglise et celle-ci put les façonner en effet comme des nouveaux-nés.

De cette première rencontre, l'Eglise a toujours gardé cette idée que la France lui appartient plus étroitement comme par droit d'enfantement. Il y a lien de famille entre la France et l'Eglise; c'est pourquoi sans doute les heurts peuvent être fréquents, mais c'est aussi pourquoi ces heurts ne brisent jamais rien complètement.

Les ôvêques ont fait la France à Reims avec Clovis

et aussi à Soissons avec Pépia et aussi à Noyon avec Hugues Capet. Ce sont eux aussi qui, par l'institution et la liturgie très spéciale du sacre, ont donné jusqu'en 1825 à la monarchie française, ce caractère si particulier qui faisant du roi une personne inviolable, faisait de son pouvoir comme un mandat divin.

C'est ainsi que la France laissait se tempérer de respect religieux son amour pour l'indépendance politique et s'accommodait d'une discipline qu'elle pouvait croire un hommage à Dieu-même.

La France qui avait trouvé son âme et son corps a trouvé une expression, un langage digne d'elle; mais sa littérature est elle-même une suite d'efforts pour dégager les règles de son verbe et de sa poésie. C'est peu à peu que sa langue, sortant du bas latin bâtarde de mots Germains, a fondu ces éléments divers pour donner avec la langue d'oil et dans la langue d'oil, avec le dialecte parisien, le pur langage français qui transparait si limpide et qui sonne si clair qu'aujourd'hui encore les nations qui ne le parlent point d'ordinaire ne peuvent guère s'entendre entre elles qu'en le parlant. C'est peu à peu que son vers, qui sera le vers de Corneille, de Racine et de Victor Hugo, se tire laborieusement des inversions trop contournées, des assonnances insuffisantes, et marche, en s'assouplissant, à la rime de plus en plus distincte, de plus en plus riche, de plus en plus sonore. La rime, en dépit de tentatives passagères, vouées à l'impopularité et à l'insuccès, demeure la caractéristique de la poésie française.

La langue française ne s'est pas faite, elle non plus, en un jour, ni arbitrairement : elle s'est faite d'ellemême, à la sueur des écrivains faisant patiemment et artistement entrer les idées qui ont des ailes, dans les mots qu'on dirait opaques et qui pourtant peuvent seuls

faire les idées lumineuses et les emporter de siècle en siècle.

Or à coté de ce travail littéraire qui révèle l'activité inlassable de l'âme de France, un autre travail, non moins intense et non moins varié, se produisait dans toutes les branches de l'activité matérielle.

Bien avant que Sully ait proclamé que pâturage et labourage sont les deux mamelles de la France, la terre française était cultivée avec méthode. Les moines, si tournés fussent-ils vers le royaume céleste, ne négligeaient rien pour améliorer la demeure transitoire des hommes : ils furent les premiers défricheurs de la terre de France: on le sait assez autour des vieilles abbayes neustriennes. Boscherville, Jumièges, Saint Wandrille.

C'est qu'autour de ces abbayes, les paysans se groupèrent et ainsi se forma une population rurale assidue au travail, avec la régularité, la résignation, la majesté même un peu somnolente de ses grands boeufs.

Rien ne découragea cette race vaillante. Ceux-là même qui venaient des fiords de Scandinavie et qui semblaient ne devoir aimer que les expéditions maritimes, ceux qui sortaient des forêts noires de la Franconie germanique, furent saisis peu à peu par la terre : ils en prirent le culte en même temps qu'ils en faisaient la culture.

Les guerres de la féodalité ruinaient les moissons, les invasions étrangères saccageaient les villages, les pestes dépeuplaient les campagnes, rien n'y put faire. Fût- il noir comme l'a vu la Bruyère ou ployant sous la ramée, fût-il rançonné par les corvées, la dîme et mille servitudes, le paysan de France reprenait imperturbablement le sillon interrompu, achevait le « geste auguste » du semeur, fécondait de sa sueur acre et grattait de ses mains ce sol qui d'ailleurs ne demandait que

la paix pour répondre au centuple à ses efforts, et faire germer à son tour, avec le blé dru, une moisson de gas robustes et sains, intrépides défenseurs de la patrie en danger.

Mais la terre de France si attachante soitelle ne saurait retenir tous ses fils, issus du mélange des Celtes hantés par l'Océan, des Romains qui avaient parcouru l'univers, des Francs migrateurs à travers les steppes de l'Europe centrale et même de Northmans, avides de suivre la route des Cygnes, toujours disposés à aller où les poussait la vague. Les Français qui aiment la terre tranquille sentent aussi l'attirance des flots, et l'ondulation vermeille des récoltes les fait songer au moutonnement des mers, à l'ondulation des vagues océaniennes.

Aussi bien avant que Colomb ait découvert, sans y songer, l'Amérique et que Vasco de Gama se soit orienté vers le cap des Tempêtes, les Dieppois découvraient les Côtes d'Ivoire et de Guinée, les Malouins abordaient au Canada ; plus tard, Ango, de son manoir de Varengeville, traitait d'égal à ('-gai avec les souverains portugais; les Honfleurais, laissant l'estuaire séquanien,"se lançaient à l'inconnu vers les mers occidentales; Champlaiu fondait Québec, Cavalier de la Salle colonisait de nouvelles Frances. La mer n'avait plus de secrets, et le voyage « aux Iles » devenait l'excursion classique de quiconque voulait simplement mener à bien une maison de commerce. La mer, sillonnée et explorée eu tous sens, le sol de France s'ouvrait à son tour aux explorations hardies; il se perforait de puits et de couloirs; les mines se creusaient : la France noire révélait des trésors inestimables et fournissait à la mise en route des usines et des ateliers.

La Patrie ne se laissait plus seulement tondre de ses moissons, dépouiller de la chevelure séculaire de ses

chênes, elle se laissait, pour ainsi parler, extraire les entrailles.

Ce travail des mines, particulièrement laborieux et pénible, rebutant pour un peuple de spontanéité, a été pousuivi avec une patience inlassable; on a compris que le charbon est un diamant d'une valeur autrement pratique que le diamant de luxe et de vanité, et tout un peuple a consenti à descendre dans les profondeurs et les obscurités du sol de France, pour en rejeter à lu surface le combustible et l'aliment des ateliers et des chemins de fer.

Et quand le sol et le, sous-sol de France furent ainsi mis en exploration, quand la mer eût été sillonnée par ces vaisseaux qui sont eux aussi la France, ce furent les airs qui tentèrent l'audace du labeur français.

Aujourd'hui, c'est par milliers que s'envolent dans l'espace les aéroplanes aux multiples plans, les dirigeables imposants et les avions aux sveltes membrures.

Par un travail patient, la France a tiré ces merveilleux oiseaux de la vieille montgolfière du xvme siècle. Mais cette vieille montgolfière était déjà tout un poème de travail français.

Il faut applaudir avec un enthousiasme attendri aux exploits des Blériot, des Garros et des Guynemer; on ne saurait sans ingratitude ne point célébrer éternellement leur gloire. Ce que leur vol représente de travail, de calcul, d'harmonisations, est incroyable.

Mais ces prodigieux résultats ne sauraient faire oublier, ils rappellent au contraire les origines modestes et charmantes de cet art arrivé maintenant à un si vaste épanouissement.

Il n'est point d'histoire- plus poétique que celle de l'invention des ballons, car il n'est pas d'invention qui

soit plus révélatrice du génie de la France, à une certaine époque de son évolution.

Tout semble charmant et en effet tout ne fut pas sans charmes dans ces années qui suivirent la guerre de l'indépendance américaine et qui précédèrent la Révolution française. C'est l'époque où l'on s'attendrissait sur tout, où l'on ne vivait que par sensibilité, où l'on avait l'enthousiasme facile, la politesse exquise et l'esprit toujours prêt. Ce fut à cette époque, en 1783, que naquirent les montgolfières.

Le 4 juin 1783, sur la petite place d'Annonay en Vivarais, les frères Montgolfier laissèrent partir le premier globe de papier rempli d'air chaud, qui après une miniature de raid, alla s'abattre, au coucher du soleil, sur les collines avoisinantes.

Le 27 Août suivant, un ballon fermé s'élevait du Champ de Mars, à Paris, devant trois cent mille spectateurs qui, à sa disparition dans un nuage, tombaient d'attendrissement général dans les bras des uns les auLres.

Le 19 septembre, le roi Louis XVI voyait partir de la Cour de Marbre à Versailles une montgolfière qui emportait dans un panier d'osier quelques animaux domestiques que l'on retrouvait vivants, derrière Viroflay.

Enfin le 21 novembre, Pilastre des Roziers, un chimiste, et le marquis d'Arlandqs, un grand seigneur, s'embarquaient, malgré le roi, et aux applaudissements de la reine, dans la galerie instable d'une montgolfière fleurdelysée; ils exécutaient la première ascension dans les airs et trouvaient aussitôt des poètes pour célébrer sur le rythme léger des chansons, leurs audaces renouvelées d'Icare.

Ou connaît la chanson qui relate le voyage aérouau-

tique du physicien Charles, parti des Tuileries, le 1er décembre 1783, cette fois dans la nacelle d'un ballon à oxygène, et la proclamation toute paternelle du bon roi Louis XVI, avertissant les paysans de Gonesse et autres lieux que s'ils voient tomber un « globe » dans leurs champs, il ne faut pas le prendre pour la lune !

Deux ans après, le ballon de France traversait la Manche avec Blanchard et la même année, 15 juin 1785, Pilastre des Roziers s'écrasait avec son appareil sur la plage de Boulogne ; mais les muses pleuraient la mort du premier martyr des airs.

Montgolfières, ballons, aéroplanes et avions, tous oiseaux du labeur de France, tous envolées de colombes blanches, symboles de cet essor inlassable de la patrie vers les hauteurs, vers la lumière et vers la liberté, coups de génie qui se jouent de l'imprudence, qui étonnent et éblouissent avant de servir et qui volontiers renonceraient aux avantages pour garder la gloire; ascensions harmonieuses et baignées de lumière : cette montgolfière qui évolue lentement et qui monte en présentant aux baisers du soleil ses flancs égayés d'attributs amoureux et des fleurs de la royauté, cette nacelle peinte d'azur et en laquelle se complaît tout l'art délicat du xviii8 siècle et que suivent des chansons.

Ce travail de France, si varié, a un trait bien caractéristique qui demeure commun à chacune de ses manifestations.

Si Gabriel Hanotaux a pu célébrer — et avec quel talent convaincu et documenté — l'Energie française, ce travail que chaque province, chaque ville de France a fourni dans le passé ; la perpétuité de la France à travers tant de siècles si mouvementés, après tant de guerres civiles et étrangères, est bien un miracle d'énergie.

Qu'il s'agisse de creuser un port comme le Havre, de

capter et d'utiliser la houille blanche des Alpes, de coloniser un vaste territoire africain, la France qu'on dit assez volontiers nerveuse, et qui l'est en effet, ne s'est point lassée dans son effort. Ses rois, son peuple, ses magistrats, son clergé, tous successivement ou simultanément et même quand ils se combattaient mutuellement, ont fait preuve d'une énergie sans brutalité, mais indéfectible.

Cependant l'énergie n'est pas le seul caractère du travail de France. Ce travail est encore ingénieux; il a le sens de la beauté qui sait mettre une grâce à ce qui est seulement utile, qui ne veut rien de lourd, mais qui volontiers complique un peu.

Ce travail est raffiné : l'artisan de France, si humble soit sa tâche, ne la fait point à moitié; il se plait au détail, il y mettra le temps; il y perdra peut-être même de l'argent, mais il ne voudra point gâcher l'ouvrage. Rien n'est « fini » comme une œuvre française, de quelque nature qu'elle soit.

Le paysan « soignera » sa terre; il y apportera une minutie touchante, excessive seulement pour qui n'aime point la terre. Si l'ouvrier des villes a moins de patience, il a plus de dextérité, et en un tour de main, il vous aura, comme il dit « posé ça». Presque pas de matière, c'est fait de rien et cela vous a « un chic » particulier. C'est travaillé et cela ne sent pas le travail. Racine faisait difficilement des vers faciles ; cette méthode n'est point particulière au poète. Plus d'un artisan est racinien à sa manière, parce qu'en définitive la manière racinienne est la manière de France.

Et ces résultats du labeur ne s'obtiennent point dans la tristesse ou la mélancolie; le travail de France est joyeux, celle-ci chante en l'accomplissant : les œuvres les plus graves sont faites sans morosité ; rien qui sente

la contrainte, le servage ou même une discipline trop étroite. D'aucuns se plaindraient même d'un certain flottement, d'un excès d'initiative qui peuvent nuire à la marche d'ensemble et au rendement. Oui; il se peut que la France soil si riche qu'elle gaspille un peu son bien, qu'elle ne tire point de son travail tout le profit qu'elle pourrait.

C'est là l'excès d'une qualité, l'excès est dommageable, mais il ne doit pas faire dédaigner la qualité.

La France laborieuse a le goût du travail, l'habileté du travail, la coquetterie du travail. Pour bien affirmer qu'elle travaille parce que cela lui plait, elle affectera à certains moments de travailler comme il lui plaît, hostile à toute réglementation qui pourrait être interprétée comme une servitude; l'obligation lui répugne; c'est pourquoi sa législation du travail fut assez longtemps arriérée, insuffisante et surtout inappliquée. S'il lui plaît de peiner et d'être battue comme à la femme de Sganarelle, de quel droit un protecteur interviendrait-il, l'indiscret ?

Mais même à défaut d'organisation très serrée, le labeur de France reste fécond.

Qu'il s'agisse de labeur pénible et de transformations douloureuses ou seulement d'ouvrages faits en se jouant, la France n'a cessé de travailler avec ardeur et avec entrain dans toutes les branches de l'activité.

Depuis un certain temps d'ailleurs, il semble qu'instruite par l'expérience, elle ait apporté dans son goût du travail un sens pratique plus avisé.

Revenue des erreurs sociales de là Révolution individualiste, elle a compris que l'ordre et la liberté ne sont point incompatibles ; elle a élaboré toute une législation du travail qui peu à peu s'implantera dans les mœurs. La loi sur les syndicats, (1884), la loi sur les sociétés de

Secours Mutuels et sur les accidents du travail (1898), les lois sur la limitation des heures de travail des femmes et des enfants, la loi sur les retraites, sont des initiatives qui trahissent le souci que prend la France, d'organiser et de protéger l'initiative.

Un labeur immense de reconstitution générale s'offre à la France ; elle ne le récusera pas : elle sera de taille à l'entreprendre et à le mener à bien, comme elle fit toujours au cours des siècles et dans les circonstances les plus angoissantes, pour les œuvres qui lui furent proposées, car la France est laborieuse.

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