LA FRANCE EST FEMININE
Sommaire. — Aspect des diverses patries. — La féminité de la patrie française. — La France, mère, vierge, reine. — Les incarnations féminines de la France, Clothilde, Bathilde, Jehanne Darc. — Les dames de France. — La féminité du Français.
La France que tu aimes est en effet la Patrie féminine entre toutes.
Tu as remarqué, j'en suis sûr, la forme même de ce mot Patrie ; mot bissexuel, pour ainsi dire, qui commence par une syllabe masculine, indiquant l'autorité paternelle et qui s'atténue sans discordance, en une syllabe toute fondante de féminité si douce à prononcer. Patrie.
La Patrie, en effet, est la personne morale qui doit résumer pour nous les deux êtres, père et mère, de l'union de qui nous sommes sortis. La Patrie résume en elle
les droits du père et les séductions de la mère. Elle agit sur ses fils par la multiplicité des moyens dont disposent dans'une famille le père et la mère.
Or, dans la famille même, c'est tantôt l'autorité paternelle qui domine, imprime le mouvement et donne aux enfants leur mentalité générale. C'est aussi tantôt l'influence maternelle, non moins puissante, mais moins affirmative qui se fait sentir aux enfants et qui les marque pour la vie d'une certaine forme de sensibilité et de volonté. L'équilibre est presque toujours rompu en faveur de l'un ou de l'autre et c'est ce qui donne la physionomie à chaque foyer, plus viril ou plus féminin.
Toute Patrie est formée de ce double élément masculin et féminin qui doit en faire un être complet. Mais aucune patrie ne garde en elle-même un équilibre absolu de ses éléments.
Elle apparaît tantôt plus virile, tantôt plus féminine; elle est rude, autoritaire, ou séduisante et suggestive, selon que les éléments qui se combinent en elle ont été dosés plus ou moins également par Celui qui en créant les Patries les a voulues vivantes pour qu'elles fussent aimées et servies.
La France n'a pas été autrement constituée par l'Ordonnateur souverain des entités invisibles comme des tangibles réalités. La France a l'autorité et la séduction. Mais on peut affirmer, tu l'as senti toi-même, et tu l'apprécieras encore plus en analysant tes sentiments, on peut affirmer que la France est surtout séduction, parce qu'elle est d'essence surtout féminine.
Considère-la au regard des autres patries dont nous pouvons, par ailleurs, admirer'quelques-unes. La France est la patrie féminine entre toutes. Les autres, ou bien n'ont a peu près rien de féminin, ou ce qu'elles en ont n'en est pas le plus parfait.
Je ne te parle pas de la patrie germanique ; on sait trop ce quelle a en violente opposition avec le charme féminin; virago peut-être, mégère dévoratrice à plaisir de ses propres enfants, enchanteresse diabolique comme l'antique Médée, experte en l'art des philtres malsains, difforme en son aspect extérieur, dure et même insensible d'entrailles, farouche et folle d'orgueil, hautainement impérieuse et n'asseyant son trône que sur les ruines et les cadavres mêmes de ses fils.
Aime qui lui ressemble une telle patrie, déformation de tout idéal même guerrier, caricature de l'être féminin, monstruosité physique et morale, bossuée et distendue en repoussoir comme pour faire mieux apprécier, par les contrastes, le charme des autres patries.
Mais il est d'autres patries nobles et grandes qui n'atteindront jamais elles-mêmes, malgré de réelles qualités, aux grâces de la féminité de France,
Albion, bien qu'elle soit blonde, et qu'elle ne manque pas d'allure, n'est point une patrie féminine.
Elle est noble, elle est fière, elle est courageuse et ferme en son dessein. Elle ne manque ni de décision pour entreprendre ni de ténacité pour réaliser; elle se plaît au rôle d'impératrice des mers, et comme l'antique Thétis, elle règne sur les vagues: mais elle n'a rien des nymphes caressantes d'autrefois. C'est une patrie surtout virile ; elle porte sur le visage un masque d'impassibilité : elle s'en fait un titre de gloire et un titre au respect. Elle peut être sûre en ses affections, mais elle y paraît froide, tant tout en elle est mesuré, tant les enthousiasmes mêmes gardent la correction des attitudes. Son geste commande raisonnablement ; jamais il ne pousse aux équipées imprudentes, mais jamais, non plus, il ne semble envelopper d'amour ceux qu'il invite à mourir. Cette patrie est stoïque comme Sparte; elle
ne s'attendrit ni ne se passionne. Elle discute et donc elle admet dans une certaine mesure que l'on discute aussi avec elle, qu'on délibère, qu'on cherche avec elle les moyens d'économiser ses labeurs et son sang. On traite avec elle comme avec un homme; on s'associe avec elle pour les affaires nationales; on la laisse avec une poignée de main vigoureuse; on ne se pâme point dans l'ivresse patriotique sous son baiser suprême, et l'on s'en va en sifflant. Patrie que fortifie les volontés et qui porte aux actes d'héroïsme; mais patrie qui, toute blonde qu'elle soit, est trop musclée et trop rigide, à laquelle manque la souplesse enlaçante par quoi l'être féminin est vainqueur de tout, même de la raison.
D'autres patries sont féminines aussi. Mais elles se sont, pour ainsi dire, fixées en un seul des aspects de la femme et les sentiments qu'elles semblent surtout imposer sont en accord avec cet aspect.
On disait: la Sainte Russie. Dans la longue robe aux plis lourds, surchargée de broderies et de pierreries pesantes, la tête enserrée dans la tiare monumentale qui l'auréole en l'isolant, dérobant aux yeux ses formes, distante de ses propres adorateurs et toujours environnée des cierges de la dévotion prostrée, la Russie ressemblait à ses icônes sacrées.
Le moujik la contemple dans une extase muette; il a les yeux fixés sur ses yeux fixes : il cherche à pénétrer sa pensée, à savoir ce qu'elle désire de lui, fût-ce le crime. Celle-ci, sans jamais déranger un pli de l'ancestral manteau, répond comme par des oracles lointains qu'on ne discute pas, certes, mais auxquels on ne saurait vraiment vibrer. C'est que l'Icône d'ordinaire immobile est capable de soubresauts terribles et qu'une âme mystérieuse, encore instinctive, s'agite au tréfonds d'ellemême.
Patrie souvent tragique et qui volontiers, prend aux yeux de l'univers, l'attitude formidable des Elisabeth et des Catherine II. Patrie terrifiante par le double sceptre qu'elle tient, de la force militaire et de la force religieuse soudées longtemps, par la mainmise écrasante sur la pensée populaire.
L'Espagne avec ses mantilles, ses éventails, sa jupe courte et ses tambourins, estla patrie du plaisir, et dit-on, de l'amour. Mais, précisément, elle n'a de la femme que ce qui peut entraîner un instant, parce que cela passe. C'est une corrida qui veut du sang et qui peut tuer par plaisir ; c'est la femme qui donne le coup de foudre ou mieux le coup de fouet pour faire donner le coup de tête. C'est Carmen avec ses œillades, mais aussi avec ses caprices et ses infidélités, femme maîtresse un jour, et le lendemain délaissée, qui ne remplit point longtemps le cœur et ne satisfait jamais l'esprit, séductrice puissante, certes, et momentanément irrésistible. Pour elle, l'Espagnol saute sur l'obstacle comme le picador sur le taureau furieux; pour elle, il peut sans doute mourir avec le sourire aux lèvres et soulever ainsi l'applaudissement des arènes; mais une telle patrie est une femme, une sorte de femme, capiteuse et ensorcelante, dont le charme magique est fait de manèges souvent malsains ; et cette femme s'agite trop ; elle a le teint trop vif, la passion trop à fleur de peau, elle rit et pleure trop fort, elle cause trop haut. Ce pourrait être, pour qui ne réfléchirait point, la femme d'un soir de surprise, ce n'est point la femme de toujours, la vraie femme. Il lui manque ce je ne sais quoi de virginal qui, dans la femme idéale, survit même à la virginité.
L'Italie a les tons un peu moins chauds peut-être ; une sveltesse plus grande qui fait la passion plus haute ; elle a moins de guitares, bien qu'elle aime aussi les se-
rénades sous les balcons. Sa latinité plus persistante sauve en elle quelque chose de cette splendeur des vierges romaines qui tout en aimant savaient envoyer leurs époux au combat ; mais si l'Espagne, prématurément mûrie, semble ignorer les charmes discrets de l'adolescence féminine, l'Italie aurait trop de siècles à remonter en arrière pour retrouver toute son ancestralité imposante. Cette Patrie, si ancienne de nom, est redevenue trop jeune. Ce n'est point encore une femme: ce n'est qu'une fillette rieuse, aimable, certes., et séduisante; qui pourrait le nier? N'est-elie pas, comme toute entière, dans l'attitude penchée de la tour de Pise qui s'incline, blanche, au passage du voyageur, en un geste irrésistible d'accueil, en cette révérence de très jeune fille qui aurait une robe à volants d'albâtre ? Italie ! criaient déjà ravis, les Troyens du pieux Enée quand ils en apercevaient les rivages bas, à l'horizon : Italie !
C'était pour eux la terre promise, et il est compréhensible qu'on l'aime avec l'émotion du premier amour. Mais l'Italie garde quand même quelque chose de si juvénile qu'elle ne saurait se faire maternelle à ceux qui l'aiment, et quel homme ne cherche pas encore un peu sa mère dans la femme aimée ? Italie ! petite femme sans doute, mais qui n'a point assez souffert pour suffire tout à fait aux besoins du cœur de l'homme.
La Suisse est la fiancée douce, sentimentale et honnête, blonde ou brune suivant qu'elle touche à l'Allemagne ou à l'Italie, paisible en son amour comme en ses travaux et comme dans sa vie; rêveuse devant ses montagnes et ses lacs^ si habituée à la liberté qu'on ne croirait point qu'elle est libre.
Ceux qui l'aiment l'aiment aussi sans émotion violente et sans coup au cœur. Ils l'ont conquise avec une opiniâtreté glorieuse, mais il y a de cela longtemps et
demeurés fidèles les uns aux autres depuis, ils semblent, chacuu, avoir oublié les aventures du passé.
La Patrie suisse, maîtresse d'elle-même autant que des autres, vitdans la placidité; elle fait tout, ponctuelle et gracieuse, modèle de mesure et de sagesse, petite personne méthodique et dont les sentiments eux-mêmes ne se permettent aucune folle envolée; fiancée aimante, mais qui ne se passionne pas, qui sourit à l'arrivée sans arrêter sou travail, essuie à peine une larme au départ et qui sait se dévouer sans exiger des caresses qu'elle même ne prodigue point : tempérament paisible et repos du cœur. Est-ce assez pour faire une patrie féminine?
Si non, la Belgique, plus paisible encore ne saurait réaliser le type féminin dans lequel s'incarne pour nous la patrie idéale. Rubens en a fait des portraits trop poussés en chair et l'attitude un peu lourde persiste qu'il lui a donnée dans les Kermesses d'antan. Patrie robuste et rieuse, trop robuste et rieuse trop aussi peut-être : pratique aux jours de travail, attachée aux meilleurs usages, même si elle n'en saisit pas tout l'esprit ; joviale aux jours de loisir, oserait-on dire qu'elle manque un peu de cette grâce exquise qu'on souhaite aux femmes. Cette grâce ne remplace point la vertu profonde, et il serait regrettable qu'elle parvint à la faire oublier, et pourtant, grâce si nécessaire et si embellissante, que, sans elle, un Français pourrait demeurer insensible aux plus solides qualités, et Dieu sait si la patrie belge, en ces dernières années, s'est montrée admirable de force, d'endurance et de fidélité. Mais il est des patries qui savent si bellement pleurer!
Et si nous franchissons les Océans, quelle patrie pouvons-nous trouver qui réalise dans toute sa beauté le type féminin?
L'Amérique est incontestablement souveraine. Elle est
jeune encore, mais elle a brûlé les étapes et il semble qu'elle ait déjà comme une longue histoire. Avec la couronne d'étoiles et drapée succintement dans ce pavillon rayé de si vives couleurs, elle apparait vigoureuse, sans nervosité comme sans rudesse, en un merveilleux équilibre de ses facultés. Foncièrement pratique et partant capable des gestes les plus désirîlerressés. On peut aimer une patrie, qui, dans la plénitude de sa force, appuyée sur une longue patience et consciente d'avoir fait tout son devoir, a su dire, au moment qu'elle avait choisi, les mots qui devaient porter le mieux et se révéler si humaine et si décidée à la fois.
L'Amérique n'est-elle pas la femme moderne chez laquelle l'esprit n'est plus la dupe du seul cœur, qui arrive à se suffire à elle-même, en qui la science s'accorde avec l'enthousiasme? Oui, sans doute et n'est-ce pas pour cela que, souveraine, objet de l'admiration de ses fils, l'Amérique n'a pas non plus tout de la femme?
Certes, une longue chevelure est inutile: un petit chapeau de cuir rend d'éminents services et chausser le brodequin n'est pas sans avantage: cela donne même une certaine désinvolture qui ne déplaît point et qui a du mordant. Mais pourquoi une femme parait-elle moins femme ainsi, si même, déprime abord, elle a paru ainsi plus intéressante? C'est que sans doute, toi et moi, nous sommes de France. Chacune de ces patries révèle, en l'hy pertrophiaut, un trait du caractère féminin. La France est femme tout à fait, et c'est pourquoi nous l'aimons d'un sentiment aussi plus total. C'est pourquoi, presqu'à ton insu, tu te sens porté d'instinct vers elle par l'attraction mystérieuse que la femme exerce sur l'homme.
La France a un aspect tout à fait féminin. Elle n'a pas la force écrasante, elle n'a pas la voix lourde, elle n'a pas la démarche importante; elle glisse sans presque
appuyer. Elle est élégante, svelte, aisée, gracieuse, souriante. Elle a aussi de la femme le tempéramment nerveux, s'abaltant vite sans doute, prostrée tout à coup dans la douleur, mais si vite redressée et debout. Emotive, les larmes lui montent du cœur aux yeux, au spectacle ou au récit de la moindre douleur; ingénieuse, sinon à tout prévoir, au moins à tout réparer; se laissant surprendre en plein rêve, dans l'insouciance de l'heure qui vient et de l'orage qui monte, mais bien vite réappliquée au labeur et improvisant toute chose avec une dextérité qui étonne l'univers et dont la souplesse pourrait constituer le seul danger.
Et cette femme qu'est la France réunit par un mystérieux privilège des charmes et des qualités qui semblent naturellement s'exclure.
La France est mère : qui ne le sent pas? quelle patrie est plus maternelle aux siens? quelle patrie aussi donne plus intimement aux siens cette impression qu'elle leur est maternelle et leur inspire plus de sentiments filiaux? Elle est tellement mère aux yeux de ses fils que ceux-ci ne voient plus si elle pourrait avoir quelques défauts; d'autres sans doute le disent, mais nous ne le croyons pas, et c'est bien par ce prestige inébranlable qu'elle apparait, qu'elle se révèle et qu'elle marche, mère, au milieu de ses enfants.
Mais cette mère, si mère qu'elle soit, si profondément qu'elle se révèle telle, n'est pas mère comme peuvent l'être en une certaine mesure, les autres patries.
France, elle est mère française; elle garde donc une jeunesse éternelle; sa fécondité ne se perpétue pas, ne se multiplie pas aux dépens de sa grâce, de sa beauté, de sa sveltesse, on pourait même dire, de son ingénuité; elle est mère, mais si jeune mère, qu'elle apparaît comme la sœur aînée de ceux qu'elle a mis au monde. C'est
bien le type de la mère, en France. Rien de la matrone romaine, rien de l'ôvasement et de la déformation de certaines mères auxquelles la nature fait payer si cher leur gloire.
La France est mère et il semble qu'elle soit encore vierge, tant elle garde de pudeur aimable en son attitude de naïveté et de candeur jusque dans la connaissance des plus intimes mystères de la maternité, tant elle conserve en sa fleur toute la poésie de l'amour dont elle vient de cueillir les fruits; tant les réalités les plus douloureuses s'enveloppent pour elle de douceur, tant persiste en elle le goût de la pureté et tant la chasteté s'enguirlande autour de son cœur du volubilis des caresses et du parfum des lis.
Et c'est aussi par cette féminité très fine qu'elle est reine et qu'elle domine. La grâce est le secret de son prestige; elleimpose sans s'imposer, elle impose sansappuyer. On la respecte comme on respecte certaines créatures privilégiées, sans crainte, sans gêne et sans ennui. Elle allume l'amour en éteignant la luxure. Elle ne commande point: on devine ses désirs et on les accomplit; elle porte aux sacrifices et on lui est reconnaissant des sacrifices mêmes qu'on lui fait, autant et peut-être plus que des bienfaits qu'on en reçoit.
C'est bien ainsi que tu as sacrifié à la France ta jeunesse, ta liberté, ton sang, ta vie; c'est bien ainsi que tu l'aimes n'est-ce pas? Etait-ce un être imaginaire ou de raison que j'évoquais et qui s'incarnait tout-à-lheure devant toi, mon cher artilleur ? «Etait-ce une statue froide, une pâle allégorie, un concept de l'esprit que tu considérais avec moi? Non: c'était une réalité, sensible à ton cœur, sinon à tes yeux, et même, pourquoi pas à tes yeux: car la France s'est, pourrait-on dire, incarnée elle aussi en des êtres vivants, de chair et d'os, comme toi
et moi. Et les êtres qui l'ont le mieux incarnée, qui en ont le mieux révélé la beauté, l'esprit, le cœur, les ressources intellectuelles, le charme, en un mot, ce sont des êtres féminins.
Regarde la France : qui est-ce, la France ?
C'est Geneviève, la bergerette de Nanterre, toute mignonne et toute courageuse, apparaissant au seuil de notre histoire, vierge suave et seule devant la horde des Huns! Déjà!
C'est Clothilde, la pieuse priucesse, convertissant son époux barbare et idolâtre, moins sans doute par le raisonnement de l'esprit que par les raisons que sait trouver le cœur. Clothilde, si pieuse, si aimante, mais déjà si françaisement fière, qu'elle préféra la mort des princes, ses petits-fils à ce qu'elle estimait leur deshonneur: J'aime mieux les voir morts que tondus!
C'est Bathilde, la fille venue, il est vrai, des fiords de Norvège, mais esclave des leudes des rois mérovingiens, humble en son modeste service, mais de cette humilité si intelligente des servantes françaises, et qui aperçue, aimée, respectée du second Clovis, son roi, passa de la métairie au palais, échangea, surprise peut-être, mais nullement embarrassée, le balai contre le sceptre et se trouva reine avec autant d'aisance qu'elle avait été domestique.
C'est Blanche de Castille, laissant vite, si elle l'eut jamais, la fatuité castillane pour la seule dignité française, ne gardant de chevaleresque que ce qui ne compromet pas l'intérêt du pays, aimant et corrigeant son fils, le futur Saint-Louis, avec le même souci de remplir ses devoirs de chrétienne que ses prérogatives de mère.
C'est l'adorable Marguerite de Provence, la femme de Saint-Louis, si scrupuleuse sur la fidélité conjugale
qu'elle aurait eu le courage de laisser pendre un pauvre ménestrel pour des vers trop admiratifs qu'il lui avait adressés. i
C'est — le nom est sur tes lèvres, comme son souvenir est dans ton cœur — c'est Jehanne Darc, la Pucelle.
Elle s'est appelée ainsi elle-même, arborant sa virginité comme un étendard, sans forfanterie et sans respect humain. Qui donc fut plus qu'elle fille de France ? mais, par là môme, qui donc à jamais mieux révélé la France. Pieuse d'abord, docile aux voix des Saints, assez individualiste pour ne pas laisser sa personnalité se perdre dans la volonté plus ou moins bien éclairée de sa famille; mais déjà assez sociale pour sacrifier son intérêt, son repos, sa vie à l'utilité commune, au service de la Patrie, partant gaiement à l'aventure pour la plus incroyable des épopées, marchant drapeau en main vers son gentil Roi, emportant d'assaut les villes et faisant se confesser les soldats et quels noms sonores elle a attachés pour jamais au sien : Patay-la- Victoire, Orléans-la-Délivrée, Reims, la Triomphale. Et quand les jours, mauvais pour elle, mais rédempteurs pour la patrie, se furent levés dans les brumes de notre Rouen, quelle persistance d'esprit français dans ses réponses adroites, courageuses et vertes à des juges qui n'étaient plus français. Quel mélange, caractéristique delà race, de personnalité très décidée et de soumission fidèle, dans cette simple fille qui distingue avec tant de dextérité entre l'Eglise et certains qui prétendent parler en son nom.
Jehanne d'Arc, c'est à elle tout naturellement que l'on pense quand on veut se figurer la France ; personne sans doute ne l'a mieux incarnée avec toutes ses ressources heureuses, avec ses intuitions qui déroutent toute prévision, avec ses élans qui renversent tous les obstacles, avec sa souplesse qui se joue au milieu des complications
(es plus serrées, avec ses ripostes cinglantes et sa bonne humeur devant le danger, avec ses attendrissements sur toutes les tristesses ; tristesse physique : le sang du sol dat qui coule ; tristesse morale ; le péché du soldat qui arrête la victoire, et en dépit de toutes les apparences la foi; une foi invincible en sa mission, en la destinée de la Patrie, en ses voix qui viennent d'en haut : ce cri vers Dieu, en appel du jugement des hommes: Jésus Maria !
Mais celle-là, c'est l'incomparable, c'est l'unique c'est celle qui fait vraiment de la France une Patrie comme il n'en est pas de semblable.
Il est d'autres incarnations de la France, moins hautes, moins parfaites, mais non moins réelles : des femmes encore. Ces femmes ne sont pas des héroïnes véritables ; elles ont même risqué de jouer un rôle fâcheux. Nées ailleurs, elles l'auraient joué ; car elles auraient lourdement appuyé sans savoir se ressaisir. Mais la grâce de France qui survivait en elles et le bon sens de France qui n'a jamais perdu ses droits les ont sauvées comme malgré elles et ne leur ont laissé de défauts que juste assez pour fixer encore un trait féminin de la patrie : l'esprit d'aventure et la délicatesse du langage ; tu as reconnu les Frondeuses dont beaucoup furent follement braves et les Précieuses qui n'ont pas toutes été ridicules.
Car c'est bien encore la France qui se bat pour de beaux yeux, qui se sent récompensée par un sourire, qui risque tout pour la beauté du geste et qui trouve avec Cyrano de Bergerac que :
C'est encore plus beau lorsque c'est inutile.
Certes, il y eut des femmes françaises plus intéressantes que Madame de Longueville, soulevant la Normandie
pour venger son mari, que Madame de Monbazon entraînant le brave Turenne dans le sillage de sa beauté, que Mademoiselle de Montpensier donnant au peuple cet exemple, qu'il ne perdit point, qu'où pouvait tirer contre le roi le canon de la Bastille. Mais pourtant on ne peut pas dire que ces femmes ne furent point des incarnations de France à une certaine heure de crise romanesque.
Elles étaient françaises aussi, ces habituées, dont on s'est trop moqué, de l'Hôtel de Rambouillet, les Sévigné, et les Lafayette qui pensaient que Pargot gascon peut être avantageusement remplacé par le pur français, qu'il y a un charme et un profit réel à développer le cœur humain en de subtiles analyses. Ne leur devrionsnous que Racine, nous pourrions dire qu'elles ont contribué à constituer le génie le plus révélateur qui soit de la psychologie de France.
Les femmes ont montré comme la France sait prier, régner, racheter, se battre, parler ; elles ont montré aussi comment la France peut savoir mourir en beauté.
On peut différer d'opinion sur les conceptions que la Noblesse française se faisait de la patrie et du droit de la nation, au moment de la grande Révolution ; on ne peut nier que les aristocrates et surtout que les grandes dames qui avaient porté paniers à fleurs et possédé tabouret à la Cour aient su mourir comme seulement en France on peut savoir mourir.
Elles avaient un idéal, et une foi ; elles y sont demeurées fidèles ; elles n'ont point sauvé des privilèges matériels, ce qui n'est point un mal; mais elles ont sauvé, la grâce de France et sa fierté, jusque sous le couperet, ce qui est un bien.
Et je pourrais continuer encore; évoquer comme en des Propylées nationales, tout le cortège des femmes qui
L'AAIE DE FRANCE 15
par leurs vertus ou par leur beauté ont incarné la France à une époque de son histoire ; je pourrais ainsi t'envelopper toi-même, au seuil de ces causeries, d'une féminité intense, d'un arôme tout ensemble discret et pénétrant ; car vraiment c'est sous des physionomies de femmes, c'est à des gestes féminins, c'est à la grâce de ce sexe qui se méconnait trop souvent soi-même, que nous pouvons surtout reconnaître la Patrie que nous aimons. Elle parle en effet, elle sourit, elle agit en femme, et chez elle la féminité domine tellement qu'elle caractérise en quelque sorte jusqu'à ses fils les plus mâles.
Oui, entre un homme qui est français et un homme qui ne l'est pas, il y a une différence sensible, entre le soldat français et le soldat le plus allié qu'on puisse supposer et par suite le plus sympathique, il y a une nuance à laquelle on reconnaît le français et cette nuance est de teinte féminine !
Le Français est un homme féminisé ; je ne dis pas efféminé : ce n'est pas la même chose. S'efféminer, c'est perdre les qualités d'homme et c'est une déchéance; tu n'en voudrais pas pour toi, si fier de ton sexe et de ta vigueur.
Se féminiser, c'est donner à ses qualités d'homme l'atténuation qui les assouplit, les embellit, les rend à la fois mieux utilisables et plus charmantes ; c'est donc un accroissement de valeur, et à ton insu peut-être, toimême, sous le rapport, si mâle que tu sois, tu es souverainement Français parce que dans ta virilité, il y a des féminités.
Il y en a sur ton visage, dont l'énergie se tempère du sourire des yeux, dn mouvement de la bouche, d'une certaine finesse des traits.
Tu as beau être un travailleur, avoir peiné toute ta jeunesse, avoir connu des journées rudes et ignoré tous
les raffinements de l'éducation qu'on donne à quelques privilégiés, tu n'en es pour celatju'une preuve de plus, que d'instinct, le Français le plus viril tient encore de la femme, même au physique.
Il y en a dans ton âme qui sait s'attendrir, qui sait rêver, qui sait prier, qui a mille délicatesses que ne soupçonne point l'homme tout seul, en lequel il ne s'est pas fondu quelque chose de plus fin que son essence propre.
Tu goûtes la poésie, tu goûtes les spectacles de la nature, tu goûtes le silence même, avec un certain sens féminin. Ce sens est d'ailleurs fortifié de tout ce que ta nature d'homme a de puissant, de personnel, mais n'importe. Tous les hommes ne sentent point comme sentent les Français.
Délicatesse au physique et au moral ; spontanéité du cœur, élégance du geste, trouvailles inattendues, ardeur des sentiments, dons féminins que tout cela. Français, tu les possèdes harmonisés avec ce qui constitue ta beauté et ce qui peut faire ta fierté d'homme. N'en rougis point ; ne t'en défends point. Bénis-en Dieu et sois-en reconnaissant à la France : C'est la France qui t'a fait, et la France est femme, ô mon cher artilleur I