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LA FRANCE EST VIVANTE

Sommaire. — Les Patries vivantes, leurs formes de vie. — La vie de France, harmonie, spontanéité, initiative, action. — L'organisme et le tempérament de France, ses éléments, de Clovis à la Révolution.

Il est, dans l'antiquité surtout, de belles et glorieuses patries, leur histoire se projette vers nous, du lointain des âges; cette histoire nous les fait ainsi paraître plus parfaites et nous porte à les admirer sans une arrière pensée de critique.

Nous saluons avec piété Jérusalem, la patrie sainte; nous acclamons avec respect, Rome, la patrie puissante ; nous sourions avec amour à Athènes, la patrie aimable ; nous sentons que chacune de ces patries, si distinctes entre elles, a mis en nous quelque chose qui s'y est fondu avec ce que le sol de la Gaule avait déjà de suc spécial et que nous sommes un peu les fils harmonisés de ces patries.

Mais ces patries lointaines, belles comme des statues sans défaut, parfaites à nos yeux prévenus ont aussi la froideur et l'immobilité des statues; elles sont figées

en leur attitude grandiose, pieuse ou sereine. Elles peuvent nous en imposer par leur grandeur ou par leur beauté; niais en réalité elles ne nous émeuvent pas; elles n'éveillent point en nous un tressaillement de vie ; elles ne nous prennent point au cœur parce qu'elle ne sont pas vivantes.

S'il est vrai que l'art ait su donner à la Vénus de Cnide une telle apparence de vie que, trompés par cette apparence, ses adorateurs pouvaient se surprendre auprès d'elle à des gestes d'amants, il est bien vrai aussi que les malheureux n'étaient pas longtemps à reconnaître leur illusion. De même ces antiques patries sont pour nous des patries d'art et de pensée; c'est beaucoup : mais ce ne sont point des patries de cœur. Il nous faut sortir de nous-mêmes pour nous y complaire, et les émotions qu'elles nous donnent sont un peu celles que nous nous donnons nous-mêmes à propos d'elles.

Et, autour de nous, actuellement, et contemporaines de notre patrie, il peut y avoir des patries qui vivent, mais la vie dont elles vivent n'est point tout à fait celle qu'il nous plairait de vivre, si nous avions à choisir.

Que voudrions-nous être, si nous n'étions pas Français? Sans aucun doute, Français.

Car si l'Angleterre est vivante, et intensément, ce n'est pas sans une certaine raideur de gestes, sans une gaucherie ou une solennité qui peut bien peu à peu s'atténuer, mais qui imprime à la vie du pays, je ne sais quel caractère de froideur et d'impassibilité, exclusif de l'expansion et du rayonnement de la vie telle que nous voulons la vivre pour l'estimer digne d'être vécue.

Je ne parle pas de la lourdeur allemande, de cette vie pesante de choucroute, boursouflée de bière et embrume de la fumée des pipes, vie sans espièglerie et

sans esprit. Mais que d'autres patries, d'apparence vivante, très vivante même et qui n'ont que l'extérieur de la vie.

Certes l'Espagne ne dort pas ; elle danse sans cesse ; mais c'est de l'agitation stérile, du tourbillonnement sur.place qui éblouit un instant et qui bien vite étourdit. On ne vit pas que par les pieds; trémoussement n'est pas activité. L'Italie jouit passivement de la beauté de ses aspects. Vois ses habitants assis au long des palais de Venise aux reflets roses et verts; vois-les étendus aux contours assouplis du golfe de Naples. Ils ont tout pour vivre et ils dorment ; c'est à peine si de temps à autre le tonnerre du Gapitole faît retentir en eux un écho du passé : les noms sonores de leurs antiques cités se sont atténués et comme déformés. Ces descendants des Romains pesants sont d'une nervosité excessive. Quand ils se disputent pour une misérable bicoque, ils croient volontiers qu'ils renouvellent les grandioses conflits d'autrefois, mais ils vicient de l'odeur des nauséabondes fritures les trop fines senteurs des orangers divins.

Quant à la Suisse, elle mène la vie tranquille, utile sans aucun doute, mais un peu inglorieuse, de la neutralité. Elle s'est dénomnée, avec une certaine fierté, l'île de la Paix au milieu de la guerre universelle. Mais tout de même une Patrie qui n'a rien à craindre, à laquelle tout le monde convient de ne point toucher et qui n'a qu'à être spectatrice du mouvement, des colères et des douleurs d'autrui ne saurait être une Patrie à la vie très active. De toutes ces patries que nous aimons pourtant à saluer, les unes n'ont guère que les apparences de la vie, les autres, quoique au fond elles aient la vie en elles, vivent trop comme ne vivant pas. Pour vivre tranquilles, elles ont aliéné ce qui fait le charme

parfois tourmenté, mais réel et révulsif de la vie : l'activité extérieure. C'était le reproche que le poète antique faisait à certains, d'abandonner pour mieux vivre toutes les raisons de vivre :

Eu propter vitam vivendi perdere causas.

Notre patrie, à nous, est vivante ; elle vit comme nous ; elle s'est développée avec nos pères en vivant leur vie ; elle la perpétue avec nous en vivant notre vie. Elle vit en commun avec nous et c'est pourquoi nous la sentons plus vivante que les autres patries. Elle ne nous impose pas en effet, une vie qui lui serait seulement propre, mais qui ne nous pénétrerait pas. Elle n'a point de traditions figées auxquelles plus rien ne corresponde dans la réalité ; elle n'a gardé volontiers rien de suranné, elle se renouvelle sans cesse.

Sa vie est harmonisée, pondérée; nielle n'écrase de son poids, ni elle n'éclabousse de ses exubérances; elle circule et s'insinue sans suffoquer personne. C'est une vie vraiment humaine, divinement dosée et qui vivifie à son tour.

Le propre de la vie, c'est le mouvement. Vita in motu, mais le mouvement normal, régulier, gradué, orienté vers un but, un mouvement qui s'étend dans tous les sens, qui rayonne et porte aux extrémités la force centralisée au cœur où tout revient comme tout en est parti. Mouvance continue, mais non capricieuse. Genèse perpétuelle plutôt, sans monotonie, sans brutalité, sans exclusivisme, organisme conscient, multiple en ses moyens, qui rejette sans effort ce qui lui serait nocif et s'approprie sans voracité ce qui lui convient, latente, très puissante, mais qui ne demeure point souterraine, comme honteuse de ses créations, et qui au

contraire, fière d'elle-même, se manifeste sous mille formes au dehors, travaillant à ciel ouvert, sous l'œil de Dieu même.

La France se meut ainsi sans cesse comme la mer aux fluctuations innombrables qui ne semblent contradictoires qu'à ceux qui ne les voient que du rivage bas, mais qui pour l'observateur aérien concourent toutes à orienter la masse dans une même direction.

Et cette mouvance a la spontanéité, la vie de la France n'est pas la vie inconsciente de ces vagues qui font leur office sans le savoir, la France se meut en vertu de son propre vouloir tout autant qu'en vertu de ses forces intimes et obscures. La France est une personne, elle sait ce qu'elle fait, elle se donne à ellemême ses raisons d'agir; elle se sent libre. La France, si elle n'a point la vie spontanée, vit sa vie avec spontanéité. Consciente de ses moyens, elle est aussi consciente de son rôle. Elle se sait une mission comme elle se sent une force. Elle oriente elle-même ce mouvement et cette activité qui font qu'elle existe; c'est en ce sens qu'on peut dire qu'elle est maîtresse de ses destinées.

La France vivante a la spontanéité de la pensée ; ce n'est pas d'ailleurs, c'est en elle-même qu'elle trouve l'idéal qui l'anime; elle ne songe pas à se modeler sur les autres nations parce qu'en réalité elle a reçu la première les dons divins et qu'elle a été choisie pour en être la dispensatrice dans le monde moderne. Car si Jérusalem a prié le vrai Dieu avant elle, si avant elle, la Grèce a connu les beaux arts et si Rome a connu les lois, les conceptions de la prière, des arts et de la justice qu'avaient ces grandes patries de l'antiquité ne lui ont point suffi; et ce qu'il y avait dans ces conceptions, de bien, de beau et de vrai aurait péri avec l'ancien monde, si la France, recevant la première

le flambeau du Christianisme, n'avait épuré, en collaboration avec le Christ .même toutes ces grandes idées pour les rénover en les complétant. La France a fait ce travail immense dans le domaine intellectuel ; elle s'est assimilé avec une aisance infatigable les nouvelles idées.

L'Eglise en gardait le dépôt sacré, mais pour en propager les lumières et les bienfaits elle appelait, à l'aide, la France, la France, Fille aînée de l'Eglise. C'était la France, entrant dès sa naissance, au baptême, dans les plans de Dieu sur le monde et on sait assez avec quelle facilité etdequelle allure elle a menéla conquête.

Sans plus recevoir d'initiative d'autre part, elle a donné le mouvement intellectuel au monde. Par elle, la vie a germé de la mort. Où sont vraiment les sources de sa pensée? Les autres pays peuvent dire d'où ils ont tiré leur mentalité, et s'ils sont justes, la plupart diront qu'ils l'ont tirée de l'âme de France.

Ils l'ont tirée de la France de Clovis, au moment même où croulait l'Empire Romain; ils l'ont tirée de la France de Charlemagne au moment même où se reconstituait l'Empire d'Occident. Ils l'ont tirée de la France de Saint-Louis quand tout l'univers savant avait les yeux fixés sur la docte Université de Paris, au temps où naissait la Sorbonne. Ils l'ont tirée de la France de François Ier, quand, en échange des Michel-Ange et des Raphaël de la Renaissance artistique italienne, notre patrie donnait au monde la pléiade de la Renaissance littéraire de chez nous. Ils l'ont tirée de la France de Louis XIV, quand le Roi se confondait avec le soleil aux yeux éblouis des princes et des peuples. Ils l'ont reçue de la France de la Révolution quand, le trône lui semblant inutile pour elle, la Patrie qui avait libéré l'Amérique, éveilla chez toutes les nations un immense désir de liberté.

Mais la France vivante n'est pas seulement un cerveau qui se complaît dans les spéculations, qui se mire aux mille facettes de la pensée et s'irise au prisme changeant du dilettantisme.

La France qui a la spontanéité de la pensée, ne s'arrête point à la pensée, elle a, de plus et en suite, la spontanéité du geste. Qui dira jamais ses initiatives, non plus seulement intellectuelles, mais politiques et sociales. C'est elle qui réalise la première, ce que, la première, elle a pensé. Eprise de vérité, elle se fait catholique la première. Eprise de sécurité, elle bâtit la première le château fort de la Féodalité momentanément nécessaire. Eprise de stabilité, elle assied et fortifie le trône des rois qui sont eux aussi « de France » et qui la comprennent comme elle les comprend. Eprise de gloire désintéressée, elle fait les Croisades, folles aux yeux du monde, et les chevauchées inutiles des guerres d'Italie; elle auréole Louis XIV des trophées de Nimègue; elle veut même que Louis XV ait son Fontenoy; elle plante ses drapeaux du peuple après les drapeaux du roi au cœur de toutes les Capitales. Elle rayonne de l'Escurial au Kremlin. Dans sa folie de gloire elle touche même imprudemment à Rome. Eprise de liberté, elle démolit la Bastille à Paris ; elle donne au pavillon américain ses plus belles étoiles; elle ressuscite à Navarin la geste de Marathon et de Salamine. Comme Annibal, mais sans aller comme lui à Capoue, maintefois elle se précipite|de l'Alpe neigeux sur l'Italie enchaînée qu'elle ramène à l'existence politique. Elle aide le lion de Flandre à briser ses entraves. Elle répond, non par les armes toujours, mais au moins par des vœux si émus, à l'appel de tous les opprimés, qu'elle gagne la reconnaissance de ceux-là même qu'elle ne peut secourir.

Interroge la Pologne, l'Irlande et la Syrie: les pau-

vres meurtries aiment la France comme si la France les avait réellement libérées.

Voilà après les spontanéités de la pensée, les spontanéités des gestes de la France, et les gestes de France tout le Moyen-Age l'a dit et naguère un Pape le répétait encore : les gestes de France sont les gestes mêmes de Dieu.

Et cette pensée et ces gestes de la France, fruit de son activité et d'une spontanéité si personnelle, avec quel enthousiasme ils vivent et se multiplient!

La France est vivante: elle a l'enthousiasme et la joie de vivre. Celui-là ne la représente pas bien qui, tel Chateaubriand, « bâille sa vie et porte son cœur en écharpe. »

La France : elle est heureuse de vivre parce qu'elle sait le prix et la beauté de la vie : elle ne se borne pas au devoir; elle ne se courbe pas péniblement au labeur; elle ne se traîne pas, lassée, vers le but. C'est d'un élan joyeux, avec aisance et sérénité, qu'elle se porte en avant vers tout ce qui luit, la vérité, l'amour et la bonté.

On dit de celui qui fait allègrement sa tâche, si pénible qu'elle soit: il en vit,. c'est sa vie! La France vit, elle aussi, de son propre enthousiasme pour la beauté. Ce n'est pas la froide raison qui la détermine; ce n'est pas le calcul qui l'incline ni l'intérêt qui la guide. Ce n'est pas qu'elle ait pesé longuement ce qui lui reviendra de la pensée qu'elle sème ni de l'acte qu'elle pose.

Cela est-il vrai? Cela est-il beau ? Cela est-il bon? Il suffit. Le front de la France s'éclaire, son regard se fait humide, sa lèvre frémit, son cœur se gonfle, son doigt se tend, ses ailes s'ouvrent, son être tout entier tressaille et elle part. Elle monte en chantant comme l'alouette ; que ce soit au long de la côte abrupte des réalisations pratiques, que ce soit dans le plein azur des spécula-

lions philosophiques, c'est du même esprit qu'elle va. L'euthousiasme, dont les Néo-Platoniciens faisaient une sorte d'extase au cours de laquelle l'homme se perdrait dans la divinité même, est le propre des fésolutions et des actions de la vie de France.

Reprends ton histoire: ce n'est pas par longues méditations, par un effort pénible, qu'elle avance à travers le monde; c'est para ces vives et impétueuses saillies » auxquelles Bossuet reconnaissait le génie du Prince de Gondé, à Rocroy.

C'est la spontanéité et l'enthousiasme qui font crier à Clovis, sur le point de succomber, à Tolbiac : « Dieu de Clothilde! si tu me donnes la victoire, je n'aurai pas d'autre Dieu que toi seul ! »

C'est l'enthousiasme qui fait crier à la France des Croisades l'inattendu et irrésistible cri de « Dieu le veut ! » c'est l'enthousiasme qui fait sauter à l'eau Saint Louis en vue de Daraiette.

C'est l'enthousiasme, exagéré certes, mais toujours révélateur des instincts de France, qui jette en avant les guerriers, à Crécy, à Poitiers, pour leur perte, mais à Fornoue, à Marignan, à Steinkerque, à Arcole et même à Reischoffen, pour leur gloire.

C'est l'enthousiasme qui lance les poètes de la Pléiade à la conquête et même au pillage de l'antiquité littéraire et les ramène chargés, un peu indiscrètement, des dépouilles de Delphes et de Rome.

C'est l'enthousiasme, désespéré, de Villars qui sauve la patrie à Denain; c'est lui qui pousse, au chant de la Marseillaise le soldat de l'An II, sans fusil et sans souliers, à la rencontre, puis à la poursuite éperdue de l'Europe coalisée.

C'est l'enthousiasme devant la science qui fait pleurer d'attendrissement trois cent mille Parisiens, pour une

montgolfière à air chaud qui s'enlève pour la première fois dans les airs, comme c'est l'enthousiasme littéraire qui du jour au lendemain fait Lamartine immortel pour un « Lac » sans nom qu'il a chanté en pleurant.

Jamais la France ne sent ni ne fait rien à moitié; elle se donne tout entière à ce qu'elle pense et à ce qu'elle aime; elle peut se tromper elle-même; elle n'a jamais trompé les autres; elle est toujours sincère et c'est ce qui l'innocente de ses propres erreurs ; car, vivante et sainement vivante, elle répare elle-même ses pertes; elle cicatrise ses plaies, elle se refait à même sa substance et bientôt rien ne parait plus de ses chûtes ou de ses blessures.

Organisme vivant et vivante pensée, rien en elle ne se perd, tout se transforme. Les progrès, malgré certaines apparences et certaines coupures fâcheuses, ne sont qu'une tradition qui se prolonge. Certains qui sont ingrats envers le passé de la France peuvent bien vouloir débaptiser de leur ancien nom ces qualités ancestrales: le nom seul est changé; mais sous de nouvelles appellations, les anciennes réalités demeurent.

C'est que la France, née d'une pensée divine, persiste en son essence première, tout en paraissant se transformer.

Comme dans un organisme véritable tout chez elle circule et se transforme autour du cœur. Géographiqueineut, historiquement, littérairement, le cœur de la France, c'est l'île de France. C'est dans ce cirque de collines, dans ces boucles de la Seine, autour de cette île fangeuse de Lutèce, que la France est née. C'est autour de cette île, comme par alluvions successives, que les provinces circonvoisines se sont agglomérées pour développer la noix originelle. Sous la rafale des tempêtes et des révolutions, les terres nouvelles ont pu être

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un instant arrachées ou [dissociées du centre; on a pu croire au sectionnement et à l'éparpillement des membres. Après Clovis, après Charlemagne morts, tout fut à refaire. Les Capétiens qui étaient a de France » ont repris à pied d'oeuvre le monument deux foix écroulé; ils l'ont pierre à pierre, c'est-à-dire, province par province, reconstitué. Ce ne fut point pour une possession paisible. On sait ce que la guerre de Cent Ans fut sur le point de faire de la France; mais Jehanne d'Arc avait le sens français autant que le sens catholique; malgré Charles VII elle avait voulu Reims; malgré Charles VII elle voulut Paris; et si, vivante, elle ne put convaincre le roi, elle le convainquit, morte, et Paris, cœur de la France, recommença à rayonner sur celle-ci, et, cette fois, pour toujours.

Littérairement, le cœur de la France, c'est encore Paris. La centralisation s'est faite non pas par force comme en certains pays où la capitale a été imposée et supportée. Paris s'est imposé à la France par le prestige et par l'amour. Berlin et Pétrograd n'ont pas l'admiration émue de l'Allemagne et de la Russie. Rome est pour l'Italie une satisfaction d'orgueil. Washington est pour l'Amérique, un symbole. La France aime Paris autant qu'elle en est fière, autant qu'elle en a aussi besoin pour avoir la plénitude de vie.

C'est que la France, si elle n'a pas jalousé Paris, ne s'est pas non plus laissé absorber par Paris, pas plus qu'elle ne s'est laissé absorber par les divers éléments qui ont contribué à la constituer. La France, pour le sang, est tout à la fois celtique et romaine, germanique et normande. Toutes les invasions du ve siècle ont passé sur cette terre que nous aimons et cette terre, imbibée de sangs si différents, fécondée de tant de vies, n'est ni celte, ni romaine, ni germanique, ni normande ; elle est

Française; elle s'appelle France. Jamais mot n'a exprimé plus fièrement un vouloir de n'être enchaîné à aucune ancestralité étrangère.

On peut dire que la France du Nord n'est pas en tout semblable à la France du Midi. Qui oserait soutenir qu'il y a deux Frances ! Non; la vérité, c'est que la France, comme tout être vivant, charrie en son sang des éléments variés. La France s'est enrichie, au cours des âges, de tout ce qui lui était bon, sans se laisser absorber elle-même. Elle s'est assimilé victorieusement tout ce qui tentait de la dominer. Il y a du romain en elle; mais elle n'est pas romaine, pas plus qu'elle n'est normande malgré Rollon, ou germanique, malgré Charlemagne.

Son tempérament s'est fait d'éléments variés que sa force intérieure a, pour ainsi dire, dosés d'instinct, au mieux de son intérêt et de sa beauté. Ce tempérament ne s'est pas fait en un jour, comme aussi bien l'homme ne naît pas tout formé; un travail d'assimilation, une œuvre de tassement, une élaboration invisible, mais sûre, s'est opérée pendant l'adolescence de la France: période celtique, période romaine, période germanique, pour aboutir et s'épanouir en la période définitive qui persistera, et donnera à la France son caractère distinctif, la période classique avec le tempérament classique, à partir du xvne siècle et, souhaitons-le, pour toujours.

C'est en effet que le tempérament formé et représentatif de la France, à cette époque, apparaît dans un merveilleux équilibre, comme une harmonisation de souplesse et de vigueur, d'idéal et de raison. L'unité territoriale est faite, ou du moins elle est assurée de se faire, la politique de la France se fixe : généreuse d'instinct, revenue des folies de jeunesse, elle veut ses fron-

tière naturelles, être partout où fut la Gaule ancestrale, avec la paix chez elle et le respect des autres.

L'unité de pensée a été mal réalisée par Louis XIV, mais l'idée est juste qui croit que cette unité est indispensable à la prospérité du pays.

L'unité artistique, l'idéal artistique et littéraire, est non pas fixé, ce qui voudrait dire qu'il meurt, mais il est orienté et il a pris une physionomie vivante et sereine qui survivra à l'époque qui l'a vu naître.

La France, encore pauvre de langage et un peu gauche de pensée, mais vive de saillie, gaie d'esprit, sans renoncer à ses qualités celtiques a pris à la Grèce et à Rome ce qui pouvait encore embellir et fortifier ses qualités natives. La Grèce avait une imagination riante, trop riante, un esprit personnel et particulariste, ami de l'exceptionnel; Rome avait une raison sévère, un peu dure, mais aussi le sens de la mesure, le goût du général, ce qu'elle appelait elle-même humanitas. Loin de s'isoler du reste du monde, elle tendait à conquérir le monde, trouvant partout et en tout des points de contact, affirmant aussi sa foi en l'unité de la famille humaine.

La France s'éprendra d'abord avec ivresse de la riche et chatoyante imagination hellénique : mais bientôt elle la teintera des nuances plus délicates que donne à sa pensée la tendresse d'un ciel tamisé de brumes légères.

Chevaleresque et enthousiasme, elle subira le prestige de la gravité romaine : elle admirera ce peuple travailleur et intelligent, méthodiqne et tenace ; mais elle adoucira ce que sa pensée a gardé de rude jusque dans l'épanouissement de sa gloire.

Amie de l'humanité, mais chétienne, la France ira dans cet amour, plus loin et plus profondément que Rome. Pour elle non plus rien d'humain ne sera étran-

ger, mais cette charité du genre humain qu'elle trouve proclamée par les philosophes latins, elle la comprendra d'autant mieux et la pratiquera d'autant plus qu'elle a appris sur les genoux de l'Eglise à la confondre avec la charité de Dieu/ Père du genre humain.

Et ainsi, atténuant l'allégresse hellénique et attendrissant la majesté romaine, sans éliminer ses éléments gaulois, la France se faisait peu à peu ce tempérament exquis d'élégance urbaine et de sobriété rustique que les anciens avaient pu définir, mais qu'ils n'avaient pas su réaliser.

C'est donc bien ainsi que la France, organisme vivant, est, malgré ses transformations, demeurée identique à elle-même ; le fond de son caractère n'a pas changé ; pas plus que son tempérament. Sous la diversité des mots, la même pensée se révèle.

Il y a en France des provinces, des patois, des usages, mais il n'y a qu'une France. La différence est superficielle parce qu'aussi bien la vie n'est qu'une succession de phénomènes, le sujet demeure identique qui les éprouve et sans qui les phénomènes ne seraient pas.

Et cette vie se développe de plus en plus forte, de plus en plus consciente aussi, par conséquent de plus en plus vivante.

De plus en plus forte au point de vue territorial : l'Ile de France s'est élargie et dans l'Ile de France, Paris, cœur du cœur de la Patrie, s'est épanoui de siècle en siècle, on pourrait dire aujourd'hui de jour en jour. De plus en plus forte au point de vue matériel. Le progrès est perpétuel, il se devance luimême chez nous, on pourrait dire qu'il se plaît à y faire du luxe, la France sème les découvertes, quelquefois pour la seule beauté du geste : elle laisse les autres peuples les industrialiser. Si une telle désinvolture n'est

pas sans danger, on peut dire aussi qu'elle n'est pas sans grandeur.

Cette vie de la France a semblé tout d'abord concentrée au noyau générateur, en la personne de Chef, du Roi.

Le roi vivait, pensait et agissait pour tous ; les autres iervaient, mais en même temps ils profitaient. Le roi ransmettait la vie dont il semblait le seul dépositaire et nême la source. Peu à peu certains points de France éagirent au mouvement venu du centre : des îlots de 'ie se formèrent qui tendirent même un instant à se déacher du centre, à rompre les liens, à vivre de leurs iropres forces. Ce fut la période aristocratique et féolale. Il semblait même à ce moment que le centre se nourait, qu'il s'atrophiait comme la fleur qui a jeté on pollen aux quatre vents ; mais en même temps que ertains éléments de vie tendaient à rompre l'unité de 'organisme, certains autres, comme les Communes, prévient vie à leur tour, en union avec le roi générateur, lies établissaient ainsi une nouvelle circulation du cenre à la périphérie, du roi au peuple.

C'était encore la monarchie politique, c'était déjà un ssai de démocratie sociale.

Puis les années, les siècles s'écoulèrent et la vie s'inltra, jaillit, se répandit de toutes parts. Ce fut un bouilînnement qui bientôt recouvrît la surface entère. Il 'y eut plus un roi : il y eut un peuple-roi. C'était la émocratie, c'est-à-dire la nation prenant tout entière onscience de son existence, de ses droits, on voudrait ouvoir dire prenant aussi conscience de tous ses deoirs qui sont les mêmes que ceux du roi autrefois.

La conscience nationale, centralisée pour ainsi dire ans un seul, a rayonné de plus en plus, comme dans un rganisme sain, la vie rayonne de plus en plus dans le

corps tout entier ; une circulation plus intense s'est établie entre les divers membres de la patrie, entre Paris et les Provinces, non pour se combattre, mais pour s'entr'aider.

Donc la France est plus vivante que jamais, les terribles saignées qu'elle a subies en pleine chair ne l'ont même pas anémiée. Comme elle n'a rien voulu briser, elle ne s'est pas brisée non plus. Sa souplesse est le secret de sa résistance. Sa vie aussi a des ressorts cachés qui lui permettent de s'infléchir et de se redresser avec aisance et sans rien rompre en soi.

La France vivante est aussi... vive; certaines patries ont la vie stagnante : la France est vive dans la vie : cette vivacité est adroite, mesurée et douée d'un tact parfait. On dit des doigts de fée, la France a ces doigts-là.

Enfin la France vivante est vigoureuse.

Trop de vivacité peut aboutir à la ténuité. Il y a de petites personnes très vives, mais si frêles qu'il semblerait qu'elles vont se briser au moindre mouvement; elles ne se brisent pas toujours, mais elles se consument.

La France, si vive, est de tempérament vigoureux dans sa vitalité. Elle mène avec délicatesse ses affaires, mais aussi avec énergie. Elle n'écrase point, mais elle imprime bien le mouvement qu'elle veut imprimer à la pensée ou à l'action qui lui plaît. Elle vit non en fièvre, mais en santé. C'est pourquoi sa manière a la vigueur avec la vivacité, c'est pourquoi la France, féminine, est vraiment et on pourrait presque dire virilement vivante.

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