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LA FRANCE EST BELLE

Sommaire. — La Beauté de France, beauté physique, le ciel et le paysage de France, la nature modérée. — La beauté morale, variété des inspirations et des initiatives. — Sagesse et enthousiasme. — Ce que la France a reçu : ce qu'elle a su acquérir. — L'Août de 1914.

Cette personnalité toute féminine et si vivante de la France pourrait n'avoir pour soi que la force et l'utilité de la vie. Que d'êtres vivent qui n'ont point d'autre attrait que leur vie. La vie est par elle-même merveille si incompréhensible qu'elle séduit sans autre ornement et qu'elle porte en soi-même ses droits à l'attention et au respect. Les êtres les moins séduisants, du fait qu'ils vivent, doivent nous être sacrés; même venus d'une source impure ils ne sauraient «'tre supprimés sans crime. La vie seulement a droit contre la vie et au seul cas de légitime défense. Que d'êtres difformes, physiquement ou moralement, couvrent la surface de la terre et auxquels il n'est permis à personne d'attenter, à moins qu'ils ne soient un danger certain pour la vie universelle.

Mais quand la vie, sacrée par elle-même, se revêt en-

core de grâce, quand elle s'épanouit d'une âme sereine sur un front lumineux, quand elle se traduit dans les traits harmonieux du visage, dans les éclairs de la pensée, dans les élans du cœur, quand la créature vivante s'accommode en beauté physique et morale, cette beauté donne à la vie qu'elle revêt ainsi tout son rayonnement et comme elle en répand au dehors la séduction, elle lui attire irrésistiblement l'amour.

Or la France vivante est belle.

Elle est belle physiquement: on peut le dire, caria France a sa figure. Dieu a tracé sa physionomie avec un art admirable et en même temps comme avec un soin tout particulier.

Sur une mappemonde, parmi toutes les figures des nations, elle apparaît belle de proportions, sa configuration est harmonieuse, sans protubérances déplaisantes, sans rétrécissements étranglés ; elle respire la santé.

Elle offre son front aux brises du large et tout son profil s'éclaire au reflet des Océans; une atmosphère légère semble l'envelopper. Elle s'épaule aux forêts de l'Est qu'elle ondule de sa propre chevelure de sapins ; d'un talon elle se fixe aux Alpes; de l'autre aux Pyrénées, comme sur deux piédestaux de granit. Les veines lui courent à fleur de peau, au tracé de ses fleuves ; sa poitrine se gonfle au massif de ses collines. Son âme bat dans les pulsations du grand Paris, organe de vie et de pensée tout ensemble, cœur et cerveau de la Patrie.

Rien n'est beau comme le ciel de France. Qui donc lui préférerait les ciels d'Italie ou de l'Orient! Celui-là, certes, pourrait se vanter de trouver la lumière, mais il marquerait qu'il manque du sens des nuances et qu'il ignore les séductions de la délicatesse. Le ciel de France est d'une beauté plus rare et plus fine, plus complexe et

plus psychologique, pourrait-on dire. Le ciel de France est lui aussi d'essence française et de française beauté.

Il est bleu comme tous les beaux ciels; mais ce bleu n'est pas dur et cru comme l'azur implacable de certains ciels si vantés. Le bleu de France est lumineux et transparent; il est pâle et humide, comme un bel œil humain qui sait s'attendrir et se voiler par instants. Ce bleu ne pèse point: il flatte pour ainsi dire, il s'évapore et se fondant lui-même en brume légère, il enveloppe et adoucit toute chose comme d'une atmosphère irréelle et céleste. Le bleu de France est vraiment le bleu du ciel.

Le ciel de France est donc lumineux et discret; il ne projette point ses rayons sans égard pour les yeux attristés: il sait, il devine qu'une certaine pénombre convient et plaît aux douleurs humaines ; il y compatit et se drape, à certains jours, comme d'une gaze de mélancolie. 11 se met à l'unisson des cœurs. Certes il a ses colères et ses tempêtes, ses matins moroses et ses soirs orageux, mais* ce ne sont là que des jeux passagers de sa physionomie t. Son expression vraie est sereine sans impassibilité; il nc; s'agit point de la sérénité des choses éteintes ou morte?;, de la froide beauté des natures de marbre ou des astres; c'est la sérénité dans la vie. Quelque chose, par conséquent, d'infiniment compatissant, de sympathique et de tendre.

Ciel de France, bel iris du regard de Dieu, reflet d'une âme heureuse et douce, expression de la Patrie !

Et sous ce ciel de France si beau, rien n'est beau comme la terre de France. Terre féconde et maternelle entre toutes, mais que sa fécondité intarissable n'a point défraîchie de sa première jeunesse; terre laborieuse qui ne semble point sentir et qui ne trahit point de fatigue; terre diverse et variée à l'égal des besoins de ses enfants.

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Ce sont les houillères du Nord, les houblonnières des Vosges, les blés de Normandie, les raisins d'or, rouges et blancs, de la Champagne et de la Bourgogne, les prés verts de la Limagne, les mûriers du Dauphiné, les citronniers gris de la Provence, les pins élancés des Landes ; chaque coin du sol se prête à une culture appropriée. Les dunes ont été plantées, les montagnes ont vu les maisons grimper à leurs flancs autrefois stériles : car les montagnes de France, sont, elles aussi maternelles; les plaines de France se couvrent du tapis bariolé des cultures les plus variées d'aspect et de couleur. Les ondulations semblables aux ondes mêmes des Océans, se teintent et se moirent comme au reflet des nuages, du safran des colzas, de l'or des blés, des flavescences des seigles, de la grisaille des avoines, de l'incarnat des trèfles et de cette adorable pâleur du lin, bleuté comme une écharpe de vierge, avant de blondir comme une chevelure d'ange, culture entre toutes, française, ténue, insaisissable, qui fait des campagnes un lac plus limpide aux yeux qu'un lac de Suisse et les enveloppe de je ne sais quelle flagrance de parfums que l'on dirait humains.

Terre de France, modelée au doigt même de Dieu, en chapelets de mamelons qu'on dirait de velours, ronde de collines, courant aux sinuosités des rivières : fuites attirantes des vallées s'enfonçant sous les saules comme la Galatée de Virgile, pour taquiner le voyageur et ne se dissimulant que pour se mieux faire découvrir ;orientations nonchalantes des fleuves attardés aux trop charmants aspects de leurs rives. Seine sommeillante, Loire intermittente, Garonne bavarde, Rhône seul violent, pour que soient figurés, en la seule France, tous les caprices des eaux. Aspects heureux des montagnes de France, solennels sans être terribles, séduisants jus-

qu'en leur gravité, souriants à travers les précipices, arborant l'eidelweiss au peuchantdes glaciers et semant des apparitions virginales aux anfractuosités des roches trop sinistres.

Rivages artistement découpés des mers, terribles ailleurs, verte mer Océane, Méditerranée au sombre azur, mais qui semblent adoucir leurs fureurs à la vue de nos falaises de neige et de golfes ouverts en confiance : vagues capricieuses qui viennent exhaler leurs soupirs harmonieux sur le galet arrondi ou le sable fin des plages de chez nousl

C'est de tous ces traits particuliers, pittoresques, et pour ainsi dire personnels, que s'est faite la physionomie de la France, la beauté physique de la Patrie.

Et ce qui frappe dans cette beauté extérieure de la Patrie, qui est le paysage de France, c'est avant tout la modération, cet idéal des artistes de l'antiquité. Paysages homériques, paysages virgiliens, paysages surtout de chez nous.

La nature, parfois si extravagante dans ses créations, d'une exubérance excessive, d'une imagination folle, d'une puissance ailleurs trop énorme, s'est montrée partout chez nous de bon goût. Elle aussi, en France, a travaillé à la Française, avec un sens de la délicatesse, du rien de trop, qui lui a permis de réaliser ici tous les genres sans en exagérer aucun, en allant jusqu'aux limites qui donnent à chaque aspect sa plénitude de caractère et de beauté, sans jamais dépasser ces limites pour tomber dans le bizarre et l'inattendu. Les paysages de Fance sont des œuvres d'un art modéré et mesuré, d'un art classique, pourrait- oh dire, mais dont la modération et la mesure n'excluent point la liberté et la fantaisie.

La France a ses forêts et ses montagnes romantiques

comme des poèmes de Chateaubriand et de Victor Hugo, puisque aussi bien c'est chez elle que Hugo et Chateaubriand ont trouvé les meilleurs tons de leur palette multicolore; mais le paysage de France si pittoresque, si varié, si expressif, si inattendu même quelquefois, qu'on s'étonne d'être allé chercher en Suisse et en Italie ce qu'on avait dans les Vosges, en Auvergne et en Bretagne, le paysage de France est avant tout reposant. Cela tient aux proportions du cadre, à l'atténuation des couleurs, à la souplesse des lignes, aux jeux toujours discrets d'une lumière qui n'est jamais trop crue, ni d'une ombre qui n'est jamais opaque. Proportions et harmonie dans l'aspect général, dans la tonalité et dans le dessin, transparence d'une vie, expression quasi humaine des choses, âme des objets inanimés que Lamartine a su découvrir ou du moins exprimer le premier et qui passe à travers les réalités tangibles, tel est le secret de l'emprise du paysage de France qui résume en soi pour ainsi dire et quelque part qu'on le saisisse les charmes variés de l'ensemble même ; paysages où la plaine ne saurait être continue et monotone, où la montagne s'éclaire de fleurs, où de la mer on aperçoit les côtes, où le ciel s'ouvre assez pour donner les perspectives de l'infini, mais n'a point cependant de ces espaces trop déserts dont la solitude épouvantait Pascal. Paysages de France où l'âme se sent toujours en compagnie de quelqu'un, microscome où revit la Patrie toute entière, comme en une seule goutte de pluie tout l'infini du ciel.

Et la conséquence de cette modération du paysage de France, de cette beauté physique de la France, c'est que la richesse s'y étale sans lourdeur. Sa fécondité n'a rien de choquant : tout y étant parfait y paraît naturel. La France n'a pas à truquer avec elle-même pour plaire à

ses visiteurs. Elle n'a point à ménager des points de vue sensationnels, elle ne songe point à « lancer » ses panoramas, elle ne fait point d'habiles mises au point. De quelque côté qu'on l'envisage, elle peut se présenter sans risquer de déplaire, elle n'a point à se coller ici « un grain de beauté, » ni à dissimuler ici une verrue.

Comme la vierge romaine Junie qui séduisit Néron, elle s'offre même aux moins artistes, « belle sans ornements, dans le simple appareil... »

Rien de recherché, rien d'ajouté, rien de factice. De la tête aux pieds, la France est belle de visage et de corps. Un artiste admirable, maître de soi, sans procédés l'a façonnée, et pour toujours, dès l'origine des siècles. Toutes les trouvailles de son génie divin sont venues se fondre harmonieusement dans l'ensemble : elles ont fait corps avec la France, si bien qu'on ne saurait plus les en abstraire pour les considérer et les admirer à part.

Où la France commencerait-elle donc à être moins belle? où son teint d'un éclat moins vaporeux, sa chair d'un grain moins fin, son sang d'un coloris moins vermeil ?

Passons par tous les chemins de France, traversons toutes ses forêts, longeons ses fleuves, ses cours d'eau, ses rivières, ses ruisseaux, ses ruisselets et ses sources; dévalons du sommet de ses montagnes aux creux de ses vallées; arrêtons nous aux moindres de ses anses maritimes, cueillons l'une quelqu'une de ses fleurs; goûtons à tel que nous voudrons de ses fruits. Où donc la Beauté est-elle absente de France?

Et ce n'est là qu'un des aspects, l'aspect extérieur de la Patrie. La France si belle en son corps par les dehors et par les manifestations matérielles de son activité a surtout une âme qui vit intensément. Cette âme transparaît et s'épanouit dans les choses d'apparence inanimées;

nous la voyons, nous la sentons: un esprit anime cette masse: il la façonne et lui donne son aménité. Mens agitât molem.

Gomme dans la vieille Cantilène de Sainte Eulalie, ce premier fragment du français éclosant un peu gauche encore, mais déjà vigoureux, du latin maternel, on pourrait appliquer à la France les deux jolis vers :

Bona pucella fuit... Francia Bel avait cor, bellior anima !

Transparence du ciel, transparence de l'âme; modération des aspects, modération des idées, variété des productions, variété des initiatives ; comme dans un être humain, le corps et l'âme de la France se combinent, se fortifient, s'harmonisent eu réagissant sans cesse l'un sur l'autre, en se modelant pour ainsi dire l'un sur l'autre: un corps sain faisant l'âme paisible, une âme sereine mettant au corps son propre reflet. L'âme de la France est belle comme son corps et, quoique dans une sphère plus noble, du même genre de beauté. La beauté physique de la France avait l'attirance et la séduction, c'est à attirer et à séduire aussi que réussit merveilleusement la beauté de l'âme de France.

Cette beauté souveraine est éminemment et irrésistiblement sympathique.

C'est qu'en effet, cette beauté, comme la beauté physique du pays, est elle-même mesurée et harmonieuse.

Les qualités n'y sont point poussées à l'excès, jusqu'à l'exclusion totale du défaut correspondant, ce qui rendrait cette beauté moins humaine, moins réelle, mais un peu factice et compassée. D'autre part aucun défaut de France n'est si accentué qu'il puisse détruire l'éclat de la qualité qu'il semblerait devoir exclure.

Dans l'âme de la France, comme sur le visage de Féne- Ion — si français — les contraires mêmes ne se heurtent point. De ce qui, chez d'autres, constituerait des disparates criards, une mixture idéale, une combinaison, une fusion telle fait que la joie s'y tempère de gravité, que la gravité s'y rassérène de joie, que la piété y voisine avec le rire et le bon goût avec la fantaisie.

Lamartine a dit qu'un paysage est un état d'âme. Le mot était vrai pour lui ; il ne l'est pas moins pour la France ; rarement visage a mieux révélé son âme, comme rarement physionomie a été mieux pénétrée de l'intime rayon d'une pensée.

La beauté physique de France est une beauté parlante: son ciel est humide comme une âme sensible, son soleil est caressant comme une pensée d'amour; ses montagnes riantes comme un sacrifice spontanément accepté, ses vallées sont fleuries comme la France sait fleurir les plus humbes besognes des plus obscurs de ses enfants, ses fleuves sont tranquilles en leur cours comme elle est elle-même tranquille sur l'orientation de ses destinées. Les mers sont profondes comme certaines de ses théories, mais elle arrive toujours à en mesurer la profondeur, n'aimant point l'aventure inconsidérée et stérile.

Car la beauté morale de la France est d'abord en sa sagesse, résultat de la modération de son sens inné des proportions qui sait unir l'esthétique à la morale et la grâce à l'utilité.

La beauté est un rayon d'en haut. Elle a sa raison d'être et sa justification en elle-même. Dieu est la beauté souveraine et tout ce qui est beau participe de la beauté divine, tout ce qui est vraiment beau ne saurait être mauvais en soi et c'est en ce sens qu'on peut dire que le beau et le bien peuvent arriver à se comprendre l'un l'autre. Car la beauté a des lois qui ne dépendent point du ca-

price des hommes ni de leur perversité, mais qui ont été fondées de toute éternité. Définir la beauté, Cicéron l'a dit, est moins facile que la trahir et même que de la bien sentir. Les philosophes s'y sont exercés, très peu y sont parvenus. Mais Platon semble s'en être approché quand il a proclamé : « Le beau, c'est la splendeur du vrai, » et Aristote ne lui a point contredit en disant : « Le beau, c'est la splendeur de l'ordre. »

Car ce qui est dans l'ordre est bien et d'autre part le bien et l'ordre ne sont pas à eux seuls constitutifs de la beauté. Il faut que s'ajoute à cet ordre qui peut n'être que l'ordinaire, à ce bien qui peut n'avoir aucun reflet, un éclat spécial qui le mette en sa pleine valeur, qui le fasse attirant, presque lumineux et par suite plus facilement aperçu, mieux compris et mieux aimé.

Cet éclat qui n'est pas à lui seul la beauté, mais sans lequel pourtant la beauté elle-même n'est pas complète, c'est la splendeur, c'est la lumière, et c'est par son degré de lumière que la beauté se hiérarchise et que Joubert, le si délicat philosophe, si français parce que si féminin, a pu graduer avec vérité toutes les gammes du beau. « Il n'y a de beau que Dieu, et après Dieu, ce qu'il y a de plus beau, c'est l'âme, et après l'âme, c'est la pensée, et après la pensée, c'est la parole. Or donc, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau I »

Ce qu'il faut pour que se réalise la beauté, Saint-Thomas d'Aquin, après Platon et Aristote nous l'a dit : c'est l'intégrité, c'est la proportion, c'est la splendeur.

La France a dans son âme tous les éléments de la beauté.

Si le corps de la France a parfois été mutilé, s'il souffre et se raidit à ressaisir ce qui lui fut enlevé, l'âme

de la France n'a rien perdu d'elle-même ; elle s'est développée sans cesse : elle est intègre. Quelle parcelle de son patrimoine moral la France a-t-elle abandonnée ? quel rêve s'est-elle laissé prendre? quelle qualité native a-telle reniée? de quel ornement s'est-elle découronnée? Après tant de siècles elle apparaît avec, au fond, le même idéal, toujours élargi, toujours porté plus haut. La France, on peut le dire, est devenue la Pucelle de l'Esprit :

Bel avait cor, bellior anima. '

L'âme de la France a la modération, ce sens de la mesure qui est, dans l'esthétique matérielle, le sens des proportions. Les théories extrêmes, d'où qu'elles viennent, ne lui paraissent point être les meilleures, son bon sens qui ne brise point le ailes de son génie, mais qui s'applique à en diriger le vol, lui fait tenir pour erronés et mauvais les systèmes d'où l'équilibre est absent. Elle se plaît dans la pondération; elle pèse les idées, et d'ordinaire, malgré son enthousiasme, elle ne se laisse séduire que par celles qui sont solides en même temps qu'elles peuvent être brillantes.

Mais cette âme intègre et ordonnée a surtout la splendeur : elle rayonne, elle illumine, elle pénètre tout de lumière : les idées et les actions, tout est net dans sa pensée, tout est si franc dans son geste qu'elle éclaire le monde même du reflet de son épée.

Elle sait mettre à tout, à l'instar de Dieu même, un je ne sais quoi de spécial. Où le prend-elle? Oh ne saurait le dire : mais il est certain que les autres nations n'en ont pas le secret et qu'en tout, pensée ou action, œuvre militaire, sociale, littéraire, esthétique ou religieuse, on reconnaît la marque de la France, à sa lumière.

Pourquoi le même acte reste-t-il seulement utile, banal, ou même bon, chez les autres, et se trouve-t-il être en même temps, beau en France? Pourquoi la France a-t-elle l'art inimitable de faire tout en beauté, en ajoutant aux qualités intrinsèques des œuvres qu'elle fait la grâce du geste, la chaleur du cœur, en un mot, la splendeur ardente et lumineuse, qui transforme tant de choses en de belles choses ? •

Nous n'avons pas à le chercher, puisque nous pouvons le constater. Intègre, modérée, splendide, l'âme de la Frauce est belle comme son visage. Et c'est cette beauté universellement répandue par la France sur tout ce qu'elle pense ou fait, qui la rend sympathique à tous, l'objet de l'admiration de ceux qui savent comprendre la beauté, l'objet même de la convoitise des autres.

Comme tu la regardais vivante, regarde-la en beauté, la France I

C'est ta mère : est-elle assez belle!

Certes elle est sortie déjà très belle des mains de Dieu qui a façonné son corps avec complaisance : tu as salué ses vallons et ses montagnes, la courbe de ses fleuves et les amplexions de ses mers : mais, collaboratrice de Dieu, sachant mettre en valeur les talents confiés, que d'embellissement elle a su apporter ellemême à sa primitive beauté.

Dieu avait donné à la France les vallées et la France a rempli ses vallées de ses abbayes, de ses moulins et de ses usines.

Dieu lui avait donné les coteaux et elle les a couronnés de châteaux. Dieu lui avait donné les fleuves et elle les a semés de cités, et dans les cités elle a multiplié les édifices. Dieu lui avait donné les montagnes; elle les a perforées de tunnels et elle en a capté les sources. Dieu lui a donné le sol ; elle l'a creusé de

mines sombres, génératrices elles aussi de chaleur et ie clarté. Dieu lui a donné les mers ; elle a étendu sur ;lle pour en assoupir les fureurs les bras de ses môles ît elle a préparé, pour les matelots, le reposoir de ses ports.

Certes elle avait reçu aussi de Dieu une belle âme ; mais elle s'est travaillée elle-même sous le soleil divin pour épanouir cette âme et en répandre autour d'elle à profusion les arômes, les fleurs et les fruits ; elle a saisi avec avidité tout ce que la nature offrait à son jénie et elle l'a transformé. Elle a appliqué aux plus nobles spéculations l'esprit qui était en elle; elle a incliné sur toutes' les misères ce cœur où Dieu avait mis un peu de sa charité. Elle s'est montrée bellement bonne, bellement noble, bellement brave, bellement franche, bellement pieuse. Elle a rayonné sur le monde entier la beauté que Dieu lui avait donnée.

Encore une fois, regarde-la! c'est ta mère, est-elle assez belle ?

Mais toi, tu es son fils, seras-tu jamais assez beau ?

Nous avons à reproduire en nous les traits de nos auteurs, nous avons donc à reproduire en nous Dieu même dont nous sommes l'effigie éphémère ; nous avons à reproduire la Patrie que nous perpétuons.

C'est pour cette beauté de la France si indispensable au monde que nous devons travailler dans la paix et lutter dans la guerre. C'est pour cette beauté qui est d'ailleurs la nôtre et sans laquelle nous ne serions point que, robuste artilleur, tu es parti vers les combats.

Ah I c'est qu'elle fut belle, incomparablement plus belle qu'à tous les autres points de son histoire, la France d'Août 1914, la France pour laquelle tu es parti et pour laquelle a coulé ton sang mâle; jamais peut-être un tel élan ne l'avait emportée jamais non plus pour

une plus juste cause ni au milieu de plus vastes périls.

Elle vibrait tout entière, tu t'en souviens. Elle n'avait pas voulu la guerre ; elle avait tout fait pour l'éviter : certains de ses fils trouvaient même qu'elle avait trop fait, mais la Frauce est mère. Elle avait épuisé tous les moyens. Elle, si chevaleresque, si délicate sur l'honneur, elle avait, par amour de la paix et de la justice, accepté de paraître moins éprise de gloire que par le passé ; mais le moment était venu ; l'agression était imminente non contre elle encore, mais contre un petit peuple qui avait droit à la liberté, et contre une alliée qui se levait pour défendre ce petit peuple de Serbie ; alors, dans sa beauté, la France s'est levée d'un seul coup, et comme elle s'est révélée vivante en sa beauté, comme elle a frémi : mais elle n'a point crié, elle n'a point maudit, elle n'a point déshonoré son droit.

Elle a tout ordonné d'un geste sûr : elle qu'on disait reniée par certains de ses fils, elle n'a pas hésité à compter sur tous et à faire appel à tous, et comme elle fut féminine encore en sa beauté, la France d'Août 1914.

Oui, c'était l'Août somptueux, le mois royal, le mois des moissons et du repos. La France fit ses premiers drapeaux de bleuets, de marguerites et de coquelicots. Elle chargea ses locomotives de fleurs, elle piqua des bouquets au canon des fusils : elle se vêtit pour ce sacrifice comme pour une fête; elle partit en chantant par toutes vos voix; elle marcha vers la Belgique lâchement attaquée; elle plia un instant sous un fardeau troplourd, puis d'un mouvement inattendu de ses reins souples elle se redressa et^bondit à la gorge de l'adversaire bouleversé, et bien que celui-ci se soit accroché à ses flancs, bien qu'il ait voulu lui lier les bras, sur l'Yser et à Verdun elle l'a tenu en respect; plus belle

déjà en sa résistance qu'elle ne saurait l'être en sa définitive victoire.

Et cette vision d'indicible beauté que tu as eue alors n'est point sortie de tes yeux ni de ton cœur. Tu marches encore tout l'être tendu vers elle. L'image de la Patrie se dresse devant toi, elle te précède et elle t'entraîne à de nouveaux labeurs, à des sacrifices sans jesse grandissants et elle demeure si belle ainsi pour ;oi, qu'un immense amour pour elle étreint ta poitrine ît distend à les briser toutes les puissances intimes de ;on être.

Et ton amour a raison jusque dans ses folies. Une patrie comme la nôtre et qui a connu de tels jours, jui a su garder l'esthétique admirable du geste et des 3aroles, une patrie qui a su s'attendrir sans rien reâcher de ses résolutions, qui a chanté la Marseillaise il le Miserere, qui a fait confiance à ses fils et à Dieu, jette Patrie là, s'est située à jamais en beauté. Elle a •énové en son attitude présente toutes ses beautés passes. Elle est apparue avec Glovis et Gharlemagne, saint Louis et Jeanne Darc, Henri IV, Turenne, Mar- :eau, Bonaparte, mère heureuse et fière de ses fils :

Matrem filiorum Isetantem.

Une fois de plus, elle a bien mérité que, pour la )eauté du geste aussi, l'on se batte pour elle, pour son îonneur et pour sa gloire ; ce qu'un jeune français, imoureux d'elle comme toi, appellerait volontiers, ( mourir pour ses beaux yeux ! »

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